Le Cornet
C’est la découverte de la Porte de l’enfer, au musée Rodin, juste en sortant du métro Varennes. Ce sont ces portraits de Théo Van Rysselberghe sur lesquels on tombe, à Bormes-les-Mimosas, après un bain sur la plage tout à côté. C’est ce bas-relief de bois sculpté au-dessus de l’entrée d’une pagode près d’Hanoï, dans un pauvre village un peu perdu dans lequel on s’est arrêté, par hasard…
C’est l’émotion d’une beauté qui surgit quand, malgré tout, on ne s’y attendait pas. Pas à ce point. Pas avec cette force. C’est une vision qui vous saisit. C’est rare et c’est précieux…
C’est comme une rencontre.
Je chemine le long de ces avenues un peu tortueuses, sur des trottoirs bondés de passants qui semblent affairés, qui vont et qui viennent en regardant droit devant eux. Ils ne voient même plus ni la bibliothèque royale, ni le musée des beaux-arts, ni tous ces autres bâtiments austères et froids qu’ils longent. En réalité, il n’y a rien à voir. Rien qui ait été imaginé pour attirer l’œil dans une autre intention que d’impressionner et d’afficher force et rigueur. Alors on ne regarde plus. Et c’est aussi bien… Pour moi c’est la première fois et mon œil s’attarde sur ces constructions qui datent des années cinquante, sans vraiment le vouloir et sans y prendre aucun plaisir. Cette vision me glace le sang. Les murs gris, qui semblent épais comme ceux d’une forteresse, se confondent avec le ciel bas et menaçant qui recouvre Bruxelles. Ils ont même la mauvaise idée de se refléter en se multipliant dans les parois de verre de quelques immeubles modernes. J’accélère le pas pour fuir cet endroit…
Cette envie d’autre chose me guide naturellement vers une rue qui descend, juste devant moi. Elle débouche sur la grand-place…
Je ne suis pas arrivé ici par hasard. On ne va pas à Bruxelles sans passer par la grand-place. Incontournable ! Elle l’est… Couverte d’une foule bigarrée et internationale d’où n’émergent que les fanions et les parapluies des guides autour desquels se pressent des grappes de touristes.
Mais les maisons s’élèvent tout de même au-dessus de la masse, légères et élégantes. La flèche de l’hôtel de ville, toute en dentelle, domine l’ensemble.
Je trouve enfin ce que j’ai découvert dans mes lectures depuis quelques jours, avant d’arriver ici. La maison du Roi, la maison de ducs de Brabant, Le Cygne… Je voudrais être seul.
Je ferme les yeux un instant.
Je sens la chaleur du soleil sur mes bras nus et j’en perçois la lumière à travers mes paupières. J’entends des voix autour de moi. Je ne connais pas cette langue, les sons me sont étrangers, mais, étrangement, je comprends ce qui se dit…
- Jeanne, où en es-tu de ta pierre ? Il est temps de la poser.
- Elle est achevée, mon Maître.
- Allons-y. Antoon nous attend…
J’ouvre les yeux…
La place est encombrée de matériaux, d’outils, d‘établis et de nombreuses personnes qui s’affairent, couverts de poussière, habillés de pantalons de laine et de tuniques couvertes par une sorte de tablier de cuir. Les femmes portent des robes de toile épaisse. Il y a du bois, des poutres, des madriers, mais surtout de la pierre qu’on taille un peu partout à coups de maillets et de ciseaux.
Jeanne et son maître François se dirigent vers le coin opposé de la place. Je les suis. Elle marche toujours un pas derrière lui. Il salue au passage ses connaissances. Tous regardent Jeanne avec une curiosité mêlée d’amusement et font parfois quelque réflexion sur son sexe et son âge. Elle baisse la tête. François ignore les remarques. C’est un maître respecté et son silence vaut réponse…
C’est alors que je me rends compte que je suis moi-même habillé de grosse toile, des sandales aux pieds et un bonnet sur la tête. Il me semble que je porte une barbe de plusieurs semaines. Personne ne fait attention à moi…
Nous nous rapprochons de l’angle Nord-Ouest de la place. Vers le Sac, le Renard. La Louve ? Le Cornet ? Je n’y crois pas… Ce serait…
Ces maisons collées les unes aux autres sont de pures merveilles. Je le sais, moi qui viens de les découvrir en ce printemps 2026, récemment restaurées et photographiées sous tous les angles par des passants du monde entier.
Mais nous sommes en 1697, je l’ai compris…
Le bombardement de la place par les troupes de Louis XIV date d’à peine deux ans et voilà que le chantier de la reconstruction approche de sa fin.
Les façades se révèlent les unes après les autres. Les échafaudages de poutres et de planches sont en cours de démontage. La Louve, maison du Serment des archers, seule à être restée debout et qui a servi de modèle aux autres maisons de cet alignement, toute en rigueur et en sobriété, est la seule à être déjà complètement visible. Le Sac, maison des ébénistes, le Renard, celle des merciers, la Brouette même, maisons des graissiers… Quel ensemble !
Devant le Cornet, se tient un homme en habit. Il porte perruque, justaucorps et pourpoint. Il serre sans sa main une canne à pommeau doré. François se dirige droit vers lui et le salue en s’inclinant avec respect. Jeanne l’imite, toujours un pas en arrière.
Cette maison, c’est celle de la congrégation des bateliers. Et donc cet homme, qui est là, juste en face de moi et qui ne me voit pas, c’est Antoon Pastorana, le célèbre menuisier bruxellois, l’architecte de la reconstruction du Sac et du Cornet ! Il semble attendre que François parle. François n’est pas n’importe qui. Il est le maître tailleur, un homme important malgré son jeune âge.
- La dernière pierre est prête à être mise en place.
Il fait un geste vers Jeanne.
- Et c’est elle qui l’a taillée.
Il craint un reproche de la part de Pastorana. Mais celui-ci reste impassible… En regardant Jeanne qui baisse toujours la tête, il dit :
- Montons.
Et nous voilà, comme dans un rêve, transportés tous les quatre au dernier étage de la maison…
La pierre est posée au sol. Jeanne et François la saisissent et viennent l’encastrer juste au centre de la balustrade sur deux tasseaux de bois qu’ils enlèvent délicatement en même temps que la pierre prend sa place. François saisit alors un maillet pour en ajuster la position avec précision mais Pastorana lui prend des mains et, sans un mot, le tend à Jeanne. Déconcertée, elle lève les yeux vers l’architecte, puis vers François, sans oser le moindre geste. D’un simple regard, son maître lui fait comprendre qu’elle peut s’en saisir, et même qu’elle doit le faire.
Alors Jeanne prend le manche dans sa main qui semble toute frêle. Elle ramasse une cale de bois sur le sol et, après une petite hésitation, elle pose la cale sur la pierre et donne quelques coups précis, dans un sens, puis dans un autre. Elle se penche pour mieux voir, d’un côté, puis de l’autre et continue son ouvrage sous le regard attentif des deux hommes, jusqu’à ce que la pierre soit parfaitement alignée. Elle passe sa main sur la balustrade comme pour une caresse, afin de s’assurer que rien n’entrave son geste et que cette pierre en épouse parfaitement la courbure, sans aucune rupture. Alors elle recule d’un pas et pose le maillet et la cale sur le sol. François, de sa grosse main rugueuse, vérifie le travail de son élève puis se recule à son tour.
Pastorana les regarde tour à tour.
- Il y a toujours une dernière pierre. Toujours ! C’est la vie qui est ainsi. Et c’est la plus importante de toutes. Avec la toute première… Mais la dernière… la dernière…
Il laisse ses yeux glisser sur la balustrade dans un silence songeur que François interrompt avec enthousiasme.
- Oui. Cette balustrade. Elle est courbe ! Comme une voûte à l’envers. On n’a jamais vu ça. C’est… C’est… C’est ce qui fait que la dernière pierre doit être parfaite pour bloquer le tout.
- Elle l’est, François, elle est parfaite ! Tu as bien travaillé jeune fille et toi, François, je te félicite et je te remercie de lui avoir fait confiance.
Jeanne ose enfin relever la tête pour regarder cet homme impressionnant. Elle rougit un peu.
- Cette maison, le Cornet, à laquelle j’ai apporté tant de soin et d’amour, ne sera plus tout à fait comme les autres. Elle a été achevée par une jeune fille et cela marquera son destin à jamais. Elle méritait ça car ses courbes sont assez féminines… Comment t‘appelles-tu ?
- Jeanne, Monseigneur.
Il sourit avec beaucoup de douceur.
- Je ne suis pas ton seigneur, Jeanne. Je ne suis qu’un modeste ébéniste et un modeste architecte. Rien de plus. Mais aujourd’hui, grâce à vous deux, je suis un homme heureux et comblé !
Alors, comme par enchantement, Antoon Pastorana disparaît et je me retrouve sur la grand-place à côté de François qui s’adresse à présent à Jeanne avec passion en lui montrant le Cornet.
- Regarde Jeanne. Regarde maintenant ce que nous avons fait. Cet homme est un génie. Tu vois, il ne restait que peu de place pour cette maison. Sa façade est plus étroite que les autres. Mais il ne la voulait pas plus modeste que les autres. Alors il l’a dessinée toute en courbes. Là, au troisième et au quatrième niveau, tu vois ? Les fenêtres du milieu sont en avant des autres grâce à la cambrure qu’il a donnée aux travées des côtés. afin de briser l’alignement et faire apparaître la maison plus large que ce qu’elle n’est. Tu vois ? Tu vois ça ?
Jeanne souriait un peu béatement, mais elle voyait. Et je voyais aussi.
- Et là-haut, la balustrade incurvée que nous venons d’achever. Elle s’accorde, à l’envers, avec le dessus de la galerie. Pastorana a du talent ! Plus que tous ces architectes qui s’imitent les uns les autres ! Et puis cette idée d’évoquer la poupe d’un navire pour le sommet de l’édifice. Pour la maison des bateliers ! Comme je suis fier d’avoir participé à cette œuvre et comme je suis heureux de l’avoir fait avec toi !
Il est temps que je me retire pour laisser ces deux-là à leur bonheur…
À nouveau, je ferme les yeux et, après un léger étourdissement, quand je les ouvre à nouveau, la place se vide lentement de ses touristes. La lumière, qui a baissé et tire légèrement sur l’oranger, rase la façade du Cornet qui s’élève devant de moi avec ses géraniums rouges aux fenêtres et ses quelques dorures, tout en haut. Elle semble, en effet, aussi large que ses voisines et plus élégante aussi, plus légère, comme un navire porté par les flots.
Je suis venu pour la voir, elle encore plus que les autres, guidé comme par un pressentiment… Plus que la maison du Roi ou que l’hôtel de ville qui impressionnent par leur masse et par leur finesse et attirent irrésistiblement l’œil du passant.
Le contraste avec le quartier austère de la bibliothèque royale avait créé la surprise et rendu tout ça encore plus beau, comme ma découverte de la porte de l’enfer au sortir du métro.
Mais, en réalité, c’est ma rencontre avec Jeanne, avec François et Antoon, qui a engendré cette émotion si particulière que je ressens depuis, à chacun de mes passages par la grand-place de Bruxelles.
Parce que, je n’oublie pas que, derrière chaque œuvre que nous croisons, il y a des femmes et des hommes qui nous parlent doucement à l’oreille et nous racontent leur histoire.