Le héros
Stéphane s’était arrêté à quelques mètres de l’entrée de la banque, un frisson lui avait parcouru l’échine et il eut un mauvais pressentiment. Il faut dire qu’il était particulièrement malchanceux depuis toujours. C’est son dossier qui se perdait derrière le photocopieur, si un oiseau lâchait une fiente, elle était pour lui, les contrôles aléatoires tombaient systématiquement sur lui, il n’y pouvait rien.
Cela faisait bien un mois qu’aucune grosse tuile ne lui était arrivé ; statistiquement, cela devrait tomber bientôt, mais Stéphane avait appris à vivre ces aléas avec philosophie. Il ne cherchait plus à éviter les ennuis vu que ceux-ci arrivaient fatalement, quelles que soient les dispositions qu’il ait pu prendre. Il encaissait sans broncher en se répétant inlassablement que cela pourrait être pire.
Au final, il était toujours vivant après quarante neuf années de péripéties plus improbables les unes que les autres. Il entra donc d’un pas décidé dans la banque et s’installa en salle d’attente en observant tout de même les lieux et la population présente.
Rien ne présageait d’un événement désastreux et il était dur d’imaginer qu’une catastrophe se produise dans ce village des Pyrénées. Ayant du temps devant lui avant d’être pris en charge, il fit le point sur sa vie.
Il vivait seul bien sûr, les femmes qu’il avait fréquenté s’étaient rapidement lassées des infortunes qu’elles subissaient en restant à ses côtés. Pour les relations plus passagères, seules celles ayant un solide sens de la dérision acceptaient de le revoir ; difficile d’avoir du charisme quand le serveur renverse votre assiette sur votre chemise en vous l’apportant.
A bientôt cinquante ans, il était un peu bedonnant, les différents sports, même les plus tranquilles, ne lui apportaient que fractures et contusions mais il marchait régulièrement pour s’entretenir un minimum. Cette activité lui plaisait, bien qu’il dût, pour cela, vérifier constamment l’état du sol et du ciel ; les passages piétons devenant de dangereux couloirs quand bien même brillait le bonhomme vert.
Côté boulot, cela restait compliqué ; doté d’un diplôme de comptabilité, il faisait peu d’erreurs mais tout son travail finissait inlassablement par disparaître ou devenir inutilisable. Son ordinateur avait brûlé deux fois, une fois ce fut son bureau, les outils qu’il utilisait plantaient mystérieusement, …, les responsables informatiques le détestaient. Ses employeurs ne pouvaient pas vraiment lui en vouloir mais une fois qu’ils avaient compris le potentiel destructeur de Stéphane, ils faisaient tout pour s’en débarrasser. Ainsi, il changeait souvent d’entreprises, et étant défavorablement connu dans la région landaise, il s’était exilé plus au sud. Il venait de s’installer dans ce petit village où une nouvelle vie l’attendait.
Son tour arriva enfin et une jeune et charmante conseillère vint le voir et lui demanda de la suivre.
- Bonjour, je m’appelle Adeline. Apparemment, vous souhaitez ouvrir un compte dans notre établissement ?
Stéphane n’eut pas le temps de répondre.
- TOUT LE MONDE A TERRE ! C’EST UN HOLD-UP !
Stéphane obéit aussitôt, imité par la jolie banquière. Il se retrouvait, bien sûr, en plein milieu de la salle, entre la salle d’attente et les bureaux, le pire endroit possible.
Trois hommes armés, cachés par des cagoules, avaient fait irruption dans la banque et se préparaient à la dévaliser ; deux d’entre eux s’occupaient déjà des caisses alors que le dernier surveillait clients et personnel en les menaçant tour à tour de son pistolet.
Il ne s’était passé que quelques minutes qui parurent des heures à tous quand un des bandits décrocha son téléphone.
- Putain, les flics sont là, il faut dégager !
Un instant plus tard, des coups de feu détonnaient dehors.
Un des bandits releva la banquière afin de s’en servir comme otage. Incroyable, pensa Stéphane, pour une fois, cela ne lui était pas tombé dessus.
Un autre se plaça au centre de la pièce et cria.
- JE VIENS DE METTRE UNE BOMBE, TOUT LE MONDE DEHORS !
Et ce fut la cohue, tout le monde s’enfuit de la banque en courant, clients, personnel et malfrats. Stéphane suivit le mouvement, il prit directement à gauche en sortant, et se retrouva au milieu d’échanges de tirs entre un dernier comparse planqué derrière une voiture et des gendarmes en face de la rue. La montée d’adrénaline de Stéphane était à son maximum, il devrait agir vite et bien pour s’en sortir cette fois, il le savait. Toujours en courant au milieu des balles, il contourna la banque et s’enfuit par derrière. Là une petite bande de prairie de vingts mètres lui fit face et le séparait d’une forêt. C’est là qu’il devait aller, au milieu des arbres, il serait en sécurité ; d’ailleurs, un petit groupe le précédait. Bon sang, que s’était il passé ? Sa malchance inconditionnelle l’aurait-elle abandonné ? Ce n’est pas lui qui avait été pris comme otage et il avait couru à travers une zone de tir sans se faire toucher une seule fois.
En rentrant dans le bois, il ralentit l’allure afin de reprendre son souffle. Il souriait, heureux d’être sauvé et de son infortune passée. Il entendit des paroles diffuses derrière un ensemble de taillis et ronces, sûrement le petit groupe de tout à l’heure, il entreprit de les rejoindre ; avec d’autres, il serait sûr de s’en sortir.
-Bonjour … Stéphane arrêta net sa phrase et sa marche.
Face à lui, à cinq mètres, se trouvaient trois hommes dont deux avec des armes en main ainsi que l’otage à qui on avait bandé les yeux. Les trois avaient enlevé leur cagoule.
- Mais, qu’est ce qu’il fout là, lui ?
Les trois étaient stupéfaits, en pleine cavale, un civil se joignait à eux pour taper la discute.
L’un d’entre eux leva son arme et Stéphane se jeta dans le buisson de ronces. Il se releva aussitôt et courut en sens inverse, s’enfonçant dans la forêt. Un coup de feu retentit et il vit l’impact d’une balle frappant un arbre devant lui, faisant voler des éclats de bois.
Maudit, il était maudit, cela ne pouvait pas être autrement. Il avait réussi à sortir indemne de la banque pour se jeter dans la gueule du loup, en l’occurrence des malfrats qui lui tiraient dessus. Le sort voulait sans doute jouer un peu avec lui. Si il avait pu s’arrêter, il se serait giflé mais il se savait poursuivi et continua à s’enfuir.
Adeline, elle, essayait de garder son calme autant que possible. Les trois braqueurs l’avaient amené dans la forêt derrière la banque puis lui avaient lié les mains avec un collier en plastique et l’avaient aveuglé à l’aide d’un foulard. Cependant, elle entendait, elle devait récupérer le maximum d’informations pour sortir vivante de ce guêpier. Elle perçut la venue d’une autre personne et sentit la tension monter puis un coup de feu éclata.
- Putain, il a vu nos visages, qu’est-ce qu’on fait ? Dit une voix saccadée.
- Je m’en occupe, on se retrouve au point prévu, au cayolar, attendez moi une heure si je ne suis pas là puis partez sans moi, au pire, on se retrouvera à Barcelone plus tard.
C’était sûrement, le chef, la même voix ferme qu’à l’intérieur de la banque. Elle entendit celui-ci s’éloigner et ses deux comparses la poussaient déjà.
- Allez, en route !
Ils allaient traverser les Pyrénées. Adeline remercia en pensée sa chef qui lui laissait porter des baskets plutôt que de l’obliger à venir travailler en talons, par contre, l’ensemble chemisier-tailleur n’était pas la tenue la plus adaptée pour une marche de ce type. En tout cas, ils n’étaient plus que deux à la surveiller, elle devait guetter la moindre occasion pour espérer s’enfuir.
Stéphane n’en pouvait plus, il était hors d’haleine et épuisé, cela faisait dix minutes qu’il courait comme un dératé. Il ne devait pas rester là, son poursuivant le retrouverait obligatoirement avec la scoumoune qu’il avait. Il ne pouvait plus avancer, il devait se cacher mais où ?
Dans les arbres ! Il serait masqué par les feuilles et le bandit n’aurait pas la présence d’esprit de lever les yeux. Il avisa un grand hêtre devant lui et commença à grimper. Il s’arrêta sur une branche à quatre mètres du sol, déjà celle ci fit entendre un léger craquement. Il ne devait pas aller plus haut.
Il n’attendit pas longtemps avant d’apercevoir le gangster du haut de son perchoir. Celui-ci le cherchait, pistolet à la main, et inspectait les traces qu’il aurait pu laisser. Il s’arrêta au niveau de l’arbre et s’accroupit juste en dessous de la branche de Stéphane pour observer le sol. Ce dernier retint sa respiration et se recroquevilla sur lui-même en injuriant le destin qui ne lui laissait aucun répit.
CRAAAC !
La branche avait cédé et Stéphane, assis à califourchon dessus, s’écrasa sur l’homme juste en dessous. Un nouveau coup de feu éclata.
Stéphane roula sur quelques mètres et se releva péniblement, il s’était entaillé la cuisse dans sa chute et foulé un poignet. Il vit alors le bandit à terre, un morceau de branche cassée lui traversait le crâne. Sous la violence du choc, il avait tiré une dernière fois.
Stéphane eut un haut le cœur
- Désolé mon gars, je n’ai pas voulu ça ! A croire que ma malchance est contagieuse.
Reprenant ses esprits, il se demanda quels choix il avait et lequel serait le plus prudent.
Il se dit que les autres bandits voudraient certainement rejoindre la route et trouver une voiture. Pour ne pas les recroiser, il devait donc continuer à monter. Il resterait en montagne quelques heures et redescendrait à la fin du jour.
Il arracha un bras de sa chemise pour panser sa cuisse qui saignait, prit l’arme au pied du mort, même si il espérait ne pas avoir à s’en servir, et aidé d’un bâton, commença son ascension.
Au village, c’était l’effervescence ; les gendarmes présents avaient été rejoints par la brigade d’Argelés-Gazost et la police de Tarbes était en route. Les différents témoins du braquage ne se faisaient pas prier pour relater les évènements à la maréchaussée et à la presse qui était déjà là.
On savait qu’un des truands, le conducteur, était mort, tué par la gendarmerie, qu’une somme importante avait été volée et que le reste de la bande s’était enfuie par la forêt avec un otage. Des tirs avaient été entendus au loin.
Une alerte à la bombe avait été lancée mais il n’y avait rien, c’était juste un habile subterfuge permettant aux bandits de s’enfuir.
Un dernier témoignage indiquait qu’une personne, apparemment un client, aurait poursuivi la bande. Un sujet en or ! Les journalistes étaient aux anges, cette histoire ferait la une des journaux et télés ; une attaque à main armée avec prise d’otage et un quidam qui se muait en héros pour sauver une jeune fille. Peu misaient, bien sûr, sur la survie de l’apprenti héros face à trois criminels armés et déterminés, d’autant plus que des coups de feu avaient retentis, mais il y avait une belle histoire de courage, du sens du sacrifice, du don de soi. Les chaumières allaient pleurer.
Stéphane marchait depuis quinze minutes depuis sa chute de l’arbre. Il s’interrogeait sur son indéfectible malchance qui l’avait accablé autant qu’épargné aujourd’hui, dans la banque, au milieu des balles et sur la branche. Il y avait eu deux victimes collatérales, la banquière maintenant otage et le malfaiteur mort le crâne fracassé. En était-il à l’origine ? Sa poisse se serait-elle déportée sur ses voisins aux moments critiques ? Ou avait-il eu de la chance pour une fois et le malheur avait du en frapper d’autres que lui ? Sur ces considérations, il aperçut un petit chemin plusieurs mètres devant lui. Bien, la descente serait simplifiée, mais, …, des voix … il y avait du monde sur ce chemin.
Stéphane se cacha derrière un gros buisson, il s’était fait prendre une fois, cela lui avait suffi. Quelques instants plus tard, il vit avec frayeur les deux bandits et l’otage montant vers la montagne.
Bon sang, il s’était complètement planté dans son jugement. Cependant, il était très bien caché et assez éloigné, il n’avait qu’à attendre que le groupe passe et rebrousser chemin. Il était désolé pour la jeune fille mais il n’avait pas le cran pour intervenir.
Il devait rester concentré sur lui-même pour éviter tout élément perturbateur qui aurait pu trahir sa cache. Il n’avait pas envie d’éternuer, le pistolet était calé par son pantalon, dans son dos, il ne tirerait pas par mégarde ; il ne pouvait rien lui arriver, la guigne ne saurait l’atteindre si il ne faisait rien.
Au moment où le groupe passait devant lui, Stéphane sentit quelque chose lui gratter la jambe.
- Mraaaa !
Bordel ! Un ourson !
Cet abruti allait le faire repérer ! Qu’est ce qu’il foutait là tout seu … Stéphane leva la tête dans la direction du petit ourson et vit une énorme masse brune fondre sur lui. La mère chargeait.
- MMRRRAAAAAAAA !!!
Stéphane prit à peine le temps de réfléchir, plutôt les bandits et les balles que les griffes et les crocs.
Il bondit en direction du groupe en hurlant. Il vit l’otage ôter rapidement son bandeau, un des bandits armé le viser lui, puis l’ourse derrière, puis, réalisant que tirer n’aiderait en rien, déguerpir à travers les bois sans demander son reste.
L’autre bandit, portant des sacs, s’enfuit par le sentier en rebroussant chemin, aussitôt suivi par l’otage. Instinctivement, Stéphane suivit le groupe le plus nombreux et prit le chemin.
L’ourse aussi dut faire un choix, elle avait réussi à faire fuir le danger imminent menaçant son petit et se retrouvait avec quatre potentiels prédateurs partant dans deux directions différentes. Elle décida de suivre celui qui se retrouvait seul, elle pourrait peut-être mettre un bon coup de griffe avant de retrouver son ourson.
Stéphane ne s’était pas retourné, il tentait vainement de rattraper le bandit et l’otage courant devant lui afin de mettre une autre proie entre l’ourse et lui. Il vit l’otage se placer dans la course du malfrat, et, au moment le plus opportun, lui faire un croche-patte ; celui-ci, perdit l’équilibre et vint s’assommer sur un arbre en bordure de chemin.
Stéphane fut stupéfait par la dextérité et la roublardise de l’otage mais n’eut pas le temps de profiter de la scène, il glissa sur une pierre, fit une demi-vrille aérienne et s’écrasa dos contre le sol. Sous la puissance de la chute, le pistolet, bien calé dans son dos, déclencha un tir qui lui lacéra la fesse droite. Le souffle coupé, allongé sur le dos, Stéphane entendit des gémissements plaintifs, l’ourson apeuré par le coup de feu, appelait sa mère qui lui répondit immédiatement. Finie la chasse aux intrus, elle devait retrouver son petit.
La jeune banquière se plaça au dessus de Stéphane en lui tendant la main.
- Ça va ?
- Je pense que oui, je crois que je me suis tiré dessus lui répondit Stéphane en se relevant douloureusement.
- Ok, enlèves ta ceinture !
Stéphane commença à protester mollement, offusqué par cette demande impudique, ce n’était pas le moment enfin …
Adeline le coupa net.
- Ne sois pas con s’il te plaît, c’est pour lui attacher les mains dans le dos.
Stéphane, confus par sa méprise s’exécuta rapidement et observa Adeline entraver le malfrat qui commençait à émerger.
- Bon, je propose que tu me donnes le pistolet, ce sera plus sûr et je te laisses porter les sacs. Et je te remercie de m’avoir sauvé même si la manière était plutôt, euh …, holistique ? Enfin, je ne sais pas comment tu as réussi mais merci.
Stéphane se mit à sourire. Il était blessé à la cuisse, à la fesse et au poignet mais était toujours vivant et surtout, dans une position enfin avantageuse. Des coups du sort successifs avait permis la libération d’Adeline et la dispersion des criminels. Il avait l’impression de n’y être pour rien mais avait tout de même participé indirectement à ce renversement de situation par sa simple présence. Avait-il eu de la chance ? Il donna le pistolet en le tenant du bout des doigts et ramassa les sacs alors qu’Adeline relevait le braqueur.
- Allez en route et retour à la case départ. Au moindre mouvement suspect, je tire.
Le retour par le chemin se déroula sans accroc. Le dernier truand avait soit fui, soit s’était fait blessé par l’ourse mais en tout cas, il ne revint pas.
Adeline était toujours très concentrée ; elle surveillait le gangster devant elle en pointant une arme sur lui tout en vérifiant ses arrières et cherchant du réseau sur son téléphone.
Stéphane, lui, soufflait enfin et profitait de ces instants si doux où la malchance arrêtait de l’accabler.
Après une petite demi-heure de marche, Adeline explosa de joie, son téléphone captait enfin, ils devaient s’approcher de la lisière de la forêt. Elle appela immédiatement sa mère.
Oui, elle allait bien et était libre, oui, elle revenait et arriverait bientôt pour la rejoindre, elle et sa sœur qui l’attendaient près de la banque. Tout le monde pleurait de bonheur et de soulagement.
Bientôt, ils sortirent de la forêt et virent une petite foule s’approcher d’eux, la police, la famille d’Adeline, des journalistes et badauds, heureux de participer à la liesse.
Adeline ne tint plus en place et tendit son pistolet à Stéphane.
- Prends ça ! La police arrive, il n’y a plus rien à craindre.
Et elle courut, bras ouverts, en direction de sa famille.
La police et les journalistes arrivaient au niveau de Stéphane, portant les sacs de billets de la banque et tenant en joue le bandit. Alors que les policiers le menottaient et récupéraient billets et armes, le journaliste le plus rapide se posta devant Stéphane.
- C’est incroyable, vous avez réussi à libérer l’otage, ramener l’argent et capturer un criminel. Vous êtes un véritable héros. Comment avez-vous réussi ce tour de force ?
- Et bien, je crois que j’ai eu de la chance, tout simplement.
Janvier 2026