Le miracle de la lampe

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Avant de commencer cette histoire, souffrez que je me présente : je m’appelle Franck, Franck Breitner. Dans ma famille, nous sommes brocanteurs de père en fils. Nous nous sommes battus pour garder nos vieux murs, même lorsqu’il avait été question, après les avoir démolis, de les remplacer par une supérette. Et nous avons gagné la guerre après avoir longtemps bataillé. Mon père était un petit malin, il avait fait croire que le sous-sol était meuble jusqu’à vingt mètres de profondeur.

« Et votre boutique tient encore debout… Comment faites-vous ? »

« Nous évitons d’y stocker les meubles trop lourds. Le buffet Henri II que nous n’arrivions pas à revendre, nous l’avons délocalisé chez moi, et depuis il y est resté. Entre-temps, il a perdu de sa valeur. »

Récemment, il m’est arrivé un truc inracontable que je vais essayer, néanmoins, de… de vous raconter. Je suis sûr que vous n’allez point me croire, mais je prends le risque.

J’aime ce métier surtout parce que les greniers sont, pour moi, des lieux incomparables. L’odeur de poussière, par exemple, m’enivre. Et je me régale à découvrir les continents inconnus que l’humidité dessine sur les murs. Et il y a les toiles d’araignées, de véritables œuvres d’art. J’ai toujours l’impression d’assister à un départ de régate.

« Une régate dont les voiliers piègent les oiseaux. »

« Au contraire, elles se nourrissent de moustiques. Elles sont tellement plus efficaces que les géraniums. »

Mon jeune employé est arachnophobe. Chaque fois que nous visitons un grenier, il marque un but contre son camp. Mais sa passion pour les vieilles babioles est la plus forte. Au début, je l’envoyais faire les vide-greniers. Il a insisté pour me suivre sous les combles. Il avait également un faible pour l’odeur de poussière, ce qui lui manquait sur les marchés des villages avoisinants.

J’ai remarqué qu’il ne s’approchait jamais des toiles, mais je ne lui en voulais pas, au contraire, je m’en amusais. Je le taquinais parfois en hurlant qu’une araignée escaladait sa nuque. Il avait beau savoir que je déconnais, il marchait à tous les coups. Il se giflait à deux mains.

« Tu sais, je connais quelqu’un qui est claustrophobe et prend l’ascenseur quand même. Il est maso, il se nourrit de ses phobies. Il en a d’autres. Je dirais même plus : il les collectionne. »

C’est lui qui a découvert la lampe alors que je rechignais à pénétrer plus profondément dans la jungle de toiles d’araignées d’un grenier dont le plafond se perdait dans les étoiles.

C’est lui, aussi, qui avait obtenu cette adresse.

« Ce vieil homme a décidé de se débarrasser de tout ce qui lui rappelle son passé. Il a un vécu long comme le bras. »

« Encore un qui ne supporte pas de vieillir… »

« Il n’empêche, je le connais bien, et s’il désire se séparer de cette lampe… »

« Laissez tomber ! Nous ne sommes pas là pour juger ceux qui nous permettent de remplir la boutique. »

« C’est vous qui avez commencé… »

« Je le regrette déjà. »

Je lui avais souri. Ce jeune homme était sensible et volontaire.

 

Je l’avais observé tandis qu’il simulait de manier une machette pour avancer au cœur de cette brume filamenteuse.

« Vous n’êtes plus arachnophobe, apparemment. »

« Je fais comme si j’étais le capitaine d’un brise-glace. Je trace mon chemin au cœur de la banquise. »

« L’image me plaît. Alors… cette lampe… il y est attaché, mais comme il a besoin d’argent… C’est ça ? »

« Pas du tout. Il dit qu’elle est hantée. »

« Sans blague. Par un bon génie ? »

« Par un fantôme. »

« Et il s’imagine qu’il va suivre le coquillage qui l’a abrité. Comme un bernard-l’hermite ? Il rêve, ce brave homme. Les fantômes ne fonctionnent pas comme les gens du voyage. »

« Elle est là ! Regardez ! »

 

Un quart d’heure plus tôt, le vieil homme nous avait bien reçus – nous offrant même à boire – mais il avait refusé de nous accompagner sous les combles.

« Le gamin connaît le chemin. C’est un gentil garçon, et passionné par votre métier. C’est sympa de l’avoir embauché. »

Profitant que Kevin avait attaqué l’ascension de l’escalier, il m’avait glissé quelques mots à l’oreille.

« Vous en êtes content ? »

« C’est le petit-fils d’un ami ? »

« Non. C’est le mien. Mais chut ! Je ne suis pas censé vous le dire. Il ne mêle jamais travail et vie de famille. »

J’ignore pourquoi je n’ai même pas été étonné.

« Je n’ai pas en m’en plaindre. Il prend des initiatives, c’est bien. Sinon, dites-moi… cette lampe… vous en avez peur ? »

« Non, non, pas du tout. Mais à mon âge, on évite les grimpettes. Et comme Kevin s’alarme vite, si j’arrive essoufflé, là-haut, il va croire que… »

« C’est comme vous voulez, cher monsieur. » l’interrompis-je.

 

Kevin était tout fier d’avoir trouvé la lampe. Elle évoquait un champignon – avait-il déniché un bon coin ? Il avait fallu la déshabiller des toiles d’araignées qui la ligotaient. Elle était posée à côté d’un vieux cheval à bascule qui devait sacrément craquer dans la nuit de la maison lorsque le fantôme le montait. Je l’ai imaginé galopant sur les toits… Mais je suis redescendu sur terre quand Kevin m’a demandé si on l’amenait à l’écurie, ou pas.

« Je ne vois pas qui ça peut intéresser… »

« Un collectionneur. Un jockey à la retraite. »

Il n’avait pas l’air de plaisanter.

« On verra plus tard. Il faut, d’abord, la désaper. Utilisez votre machette ! »

Et nous avons ri, tout heureux de humer, le nez en l’air, la poussière qui se redéposait. Notre arrivée avait sollicité pas mal de courants d’air. Bonne nouvelle pour le départ de la régate.

Kevin poussa un cri.

« Piqué par une araignée ? »

« Elle est brûlante. »

« Qui ça ? »

« Mais… la lampe ! »

J’ai vérifié.

« C’est le plancher qui devrait craquer… pas vous. »

« Comment ça ? »

Il avait changé de main.

« Ça alors… c’est peut-être… »

Et il avait posé la mimine cloquée au même endroit.

« Non. C’est froid. Je ne comprends pas. »

Je suis tombé des nues lorsqu’il me montra la cloque.

« Je suis sûr que papy a de la Biafine… »

Il s’était vendu. Il m’avait regardé comme si j’allais le virer, ici, sans préavis.

« Je suis au courant. Il est bavard, votre grand-père. Allez, descendez vous faire chouchouter… moi, je détricote la lampe et je vous rejoins. Passez-moi la machette ! »

Il a souri et déserté la place en faisant craquer le plancher.

 

Le vieil homme avait refusé de soigner son petit-fils avec de la Biafine.

« Jamais quand il y a une cloque. Comment t’es-tu fais ça ? »

« La lampe…. »

« Mon Dieu ! Ça recommence. Elle s’allume toute seule… »

« Elle était éteinte, papy. »

« Alors, c’est le fantôme. Vous l’avez réveillé ! »

« Pourquoi ? Il hibernait ? »

Parvenu à mi-parcours, dans l’escalier, tenant la lampe serrée contre ma poitrine, j’avais tout entendu.

« Vous écoutez aux portes ? » a dit le vieil homme en gloussant.

« Je confirme les dires de votre petit-fils. »

« Je sais, il ne ment jamais. »

« Et… je n’ai pas rêvé… vous avez bien dit qu’on avait réveillé le fantôme… Mais pourquoi cette chaleur ? »

« Pourquoi ? Parce que cette lampe a appartenu à un pyromane. »

Il y eut un silence. Un ange abasourdi.

« Mais… papy, monsieur Breitner n’a pas été brûlé, lui, quand il a voulu vérifier… »

« Probablement parce qu’il est brocanteur. »

« Je ne comprends pas. » fis-je.

« Le fantôme compte sur vous pour le sortir d’ici. Il est mon prisonnier tant qu’il ne voit pas la lumière du soleil. »

« Mais, papy… ça veut dire que tu as voulu nous la fourguer, quitte à m’exposer à son courroux… »

« J’espère bien qu’il n’a pas le pouvoir de renaître de nos cendres. »

« De NOS cendres ? Tu as bien dit : de NOS cendres ? »

« Oui. Ça m’a échappé. A mon âge… Alors, vous la prenez ? Je vous la donne. »

« Vous avez peur de lui, n’est-ce pas ? Vous m’avez menti, tout à l’heure. »

« Papy, tu n’es pas sérieux. »

Et nous sommes partis avec la lampe. C’est moi qui la tenais, toujours aussi fermement, comme si j’avais peur qu’elle ne larguât le fantôme en route. Il serait capable de mettre le feu au quartier.

Kevin m’a tapoté l’épaule.

« Elle a disparu. »

« Qui ça ? »

« La cloque. »

« Elle déteste le soleil. »

Et j’ai ri. C’était nerveux.

 

*

 

Cette histoire de pyromane m’avait fortement intrigué. Kevin n’avait pas trop insisté auprès de son grand-père, mais je le sentais mal à l’aise chaque fois qu’il passait devant notre nouvelle acquisition, à la boutique. Je l’avais disposée bien en évidence. Elle était assez grande pour ne point avoir besoin d’un socle. C’est vrai qu’elle ressemblait à un champignon – un bolet. Un client m’en avait fait la remarque en passant sa langue sur ses lèvres. Je me suis retenu de lui lancer qu’elle risquait, s’il y goûtait, de le transformer en torche vivante.

Je me suis demandé s’il fallait avouer, à mon jeune employé, que j’en avais rêvé, la nuit dernière.

Que lui aurais-je dit ?

« Tu sais, petit, cette lampe m’obsède au point que j’ai cauchemardé. Je l’ai vue, en songe, qui attirait les chats du quartier. Ils se frottaient à elle et ils mouraient immédiatement, cuits à point. »

Je me suis renseigné auprès de confrères. Aucun n’était au courant qu’il existât, sur le marché, une lampe hantée.

« Hantée par le fantôme d’un pyromane ? Même Stephen King n’aurait pas imaginé semblable scénario. Tu devrais contacter un médium. J’en connais un – une femme – qui ne reçoit pas sur rendez-vous. Si tu veux, je te donne son adresse. Elle s’appelle Irma Doucet, une ravissante rousse à la peau laiteuse. Tellement belle que même les mecs qui ne croient pas aux fantômes vont la consulter. »

Je n’y croyais pas, non plus, mais je m’y suis précipité, ne serait-ce que pour voir cette créature de près.

J’avais pris la lampe en photo – on ne sait jamais.

Arrivé devant la porte du cabinet, le cliché a pris feu alors que je le sortais de ma poche. Je me suis soufflé sur les doigts en me disant que c’était dommage qu’elle n’eût point flambé devant la jolie rousse.

La porte s’est ouverte alors que je m’apprêtais à y toquer.

« Ça commence bien. Si elle anticipe tous mes gestes, elle va faire de même avec mes pensées… »

Je me suis efforcé de calmer mon empressement à la découvrir, rayonnante de beauté.

C’est une vieille dame aux cheveux bleus qui m’a invité a à entrer.

Je me suis refroidi en un instant – m’avait-on fait une blague ? – pour mieux me réchauffer.

« Madame Doucet va vous recevoir. Veuillez entrer et patienter un moment. »

Elle m’indiqua une porte au bout d’un couloir. La salle d’attente. Je me suis amusé à compter mes pas : treize. Je n’étais pas superstitieux, mais j’ai frissonné quand même. Je me suis retrouvé seul, dans une pièce tapissée de motifs surréalistes, face à un hibou perché sur le rebord d‘une cheminée. En ces lieux, la modernité se mêlait au passé.

« Tu vas voir qu’il va te causer jusqu’à l’arrivée de la star. »

Je n’ai pas attendu longtemps. Une porte bâilla en un endroit du mur où il était difficile de soupçonner qu’elle fût là, deux secondes plus tôt.

« Bonjour, monsieur. »

Elle me fit pénétrer dans un cabinet obscur qui s’illumina en un claquement de doigts.

« Asseyez-vous face à moi, merci ! Que puis-je pour vous ? »

« Je voulais juste vous voir de près. On m’a dit que vous faisiez la nique à Vénus. Maintenant, j’ai vu, et je repars… au revoir, madame. »

J’ai choisi une autre façon d’aborder Irma Doucet.

« J’ai un problème de hantise. »

« Un fantôme, n’est-ce pas ? »

« Oui. Mais pas n’importe quel fantôme. »

« Je vous écoute. »

Elle s’est installée, avec la grâce d’une diva, de l’autre côté d’un bureau banalisé par l’absence de boule de cristal. Sa rousseur m’aveugla. Je dus cligner, plusieurs fois, des yeux. Mais c’est son regard qui me fascina. Emeraude, il se plantait dans le vôtre pour faire saigner votre âme. J’ai pensé : « Cette femme est tellement belle qu’elle doit recevoir des menaces de mort des épouses de ses clients. »

Devait-on dire « client » ou « patient » ?

« C’est comme vous voulez. »

« Pardon ? »

Je suis devenu livide. J’ai éludé.

« Je suis brocanteur, je visite les greniers de particuliers dans le but d’y dénicher de quoi remplir ma boutique. Et là, j’ai découvert une lampe dont le propriétaire m’a révélé qu’elle était hantée par le fantôme d’un pyromane. Mon jeune employé s’est brûlé alors qu’il la dépoussiérait. »

J’avais à peine forcé le trait. Je m’étais senti dans la peau d’un ado convoqué par la directrice du collège, et qui reconnaît avoir pincé les fesses de la maîtresse.

« Est-ce que vous avez essayé d’allumer cette lampe ? »

« Non. Nous n’y avons même pas songé. Pour moi, c’est une antiquité… »

« Vous l’avez expertisée, je suppose. »

« Pas encore. »

« Si vous le permettez, je peux venir dans votre brocanterie, pour vérifier si… »

« Si elle est hantée ? »

« Non. Si elle donne encore de la lumière. »

« Comme vous voulez. »

« Quelle heure vous arrangerait ? Après que vous avez fermé, ou le matin, très tôt. »

« J’aimerais bien que mon employé soit présent. »

« Pas de souci. Je ne prends pas de rendez-vous, et demain, c’est mon jour de repos. » dit-elle dans un grand sourire.

« Les fantômes ne se montrent pas quand vous êtes absente ? »

« Voilà, c’est ça. Et si vous avez des clients, je me ferai toute petite. »

« En ce moment, ils se font rares. »

Elle se leva et me serra la main. La sensation de dire au revoir à une reine de beauté. Un adieu m’eût attristé.

« A demain, cher monsieur. Vous ne me devez rien. On verra plus tard. Votre lampe m’intéresse, et les esprits sont taquins. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Que si vous me réglez, celui qui habite la lampe fera exprès de nous ignorer. »

« Je vois. Il voudra créer une tension entre nous. »

« Madame Buttin va vous reconduire. »

La vieille dame aux cheveux bleus entra sans frapper et je la suivis. Le couloir m’apparut moins long.

Sur le chemin du retour, je me suis demandé pourquoi elle n’avait pas semblé surprise que le fantôme fût celui d’un pyromane.

 

Cette nuit-là fut agitée. Utilisait-elle son physique pour aimanter les hommes décédés ? Dans mon rêve, elle embrassait un fantôme, et j’étais là, assistant à la scène après qu’elle m’avait demandé de me cacher.

« Ne soyez pas jaloux, mon ami. Mon corps ne lui appartient pas. Les fantômes n’ont aucun pouvoir sur la matière. »

Je l’attirais contre moi et m’enivrais de son parfum. Le lustre se mit à clignoter.

« Ça, c’est papa. Il n’est pas jaloux, juste possessif. Il voudrait choisir l’homme de ma vie, mais, même de son vivant, il n’a jamais réussi à m’influencer. »

« Et c’est moi, l’homme de ta vie, n’est-ce pas ? »

Ses lèvres s’unirent aux miennes et le lustre se décrocha. Il me tomba sur la tête et m’assomma. Le choc m’a bouté hors du sommeil, et mon premier réflexe consista à regarder celui qui pendait au plafond. Il ne clignotait pas. Je fus soulagé.

Je me suis rendormi en songeant qu’Irma Doucet ne m’avait point indiqué à quelle heure elle viendrait.

« Vers dix heures, probablement. »

Sa voix ricocha au creux de ma mémoire.

Mais j’avais peut-être replongé dans un rêve.

« Oui, vers dix heures, et on tirera le rideau. »

Je me suis réveillé une seconde fois, les yeux levés au ciel. Le lustre clignotait. Ce bruit de crépitements. Je me découvrais un sommeil léger. J’ai choisi d’éteindre. Mais je ne l’avais pas laissé allumé.

Je suis descendu me pieuter sur le canapé, dans le salon. Demain serait un autre jour.

 

A dix heures, elle n’était toujours pas là, à inonder la vitrine de sa rousseur naturelle. Je comptais bien me débarrasser de Kevin. Il y avait sûrement un bibelot à livrer.

Elle s’est pointée à l’heure de l’apéro, je commençais à m’impatienter, comme pour un premier rendez-vous. J’avais été à deux doigts de lui en faire le reproche.

« Tiens, Kevin, apporte ça à monsieur Jolivet. Depuis le temps qu’on lui  a promis un grognard de la Grande Armée. Tu lui diras que c’est cadeau. »

« Il ne peut pas venir le chercher, lui-même ? »

« Tu sais pertinemment qu’il est rhumatisant. Il ne sort plus de chez lui. »

J’avais menti en présence de la belle Irma. Le clin d’œil à mon jeune employé ne m’avait pas vraiment exonéré de sa mine boudeuse. J’eus même droit à un haussement d’épaules.

Irma me fit la bise. Je ne m’y attendais pas, c’est le moins que l’on puisse dire.

« Allons droit au but ! »

« Oui. »

Et elle se dirigea vers la lampe.

Elle était vêtue simplement.

« Vous savez, il m’arrive de sortir en salopette. »

Je ne sus quoi dire. Il n’y avait plus de doute possible, elle lisait dans mes pensées. S‘en rendait-elle seulement compte ? Est-ce qu’elle entendait une voix alors que je ne faisais que…

Bref.

Elle caressa l’ampoule. Je n’en crus ni mes yeux, ni mes oreilles.

« Et maintenant, il faut tirer le rideau. J’ai besoin d’un maximum d’obscurité. »

Je me suis exécuté tel un gamin obéissant à sa mère.

« Et n’allumez pas, merci ! »

Au cœur des ténèbres, j’ai vu poindre un halo de lumière. L’ampoule se mit à clignoter, à l’instar des lustres de mes rêves.

« Mais… »

« Chut ! Je sens une grande douleur. L’homme prisonnier de cette lampe souffre d’avoir fait du mal. »

« Le pyromane ? »

« Oui. Mais il y a autre chose. Quelqu’un, ici, qui a laissé son empreinte, est de sa famille. »

« Un client ? »

« Non. »

« Kevin ? »

« C’est votre employé ? »

« Oui. »

« Alors, c’est lui. »

« Mais pourquoi ne m’a-t-il rien dit quand on est allé chez ce vieil homme pour récupérer la lampe ? Il m’avait même caché que c’était son grand-père. »

« Vous n’allez pas le licencier, n’est-ce pas ? Si ça se trouve, il n’était pas au courant. »

« Vous pouvez compter sur moi, je vais juste lui poser quelques questions. »

Il y eut un silence que les clignotements mirent à profit pour s’éteindre.

« Je suis désolée, c’est de ma faute. J’ai cessé de la solliciter. Elle s’apprêtait à imploser. Vous pouvez remonter le rideau, maintenant. Ou allumer. »

 

*

 

Avant de partir, elle m’a donné sa carte de visite.

« Comme ça, s’il se passe quelque chose de bizarre, vous pourrez me joindre à n’importe quelle heure de la journée. »

« Et de la nuit ? » pensai-je.

« Et de la nuit. »

« Mais… c’est déjà fini ? »

« Vous vous attendiez à quoi, cher monsieur ? A ce que je pique-nique ici, et passe l’après-midi au chevet de la lampe ? Désormais, il faudra payer. Votre fantôme a mis le feu à sa propre maison, alors que sa femme se trouvait à l’intérieur. Et il ne l’a même pas fait exprès. Ce sont les voisins qui ont prétendu qu’il y avait eu une dispute juste avant. Ils étaient en conflit à cause d’un chien qui aboyait trop fort. »

« Mais pourquoi mettre le feu à sa maison ? »

« Pourquoi ? Il était sculpteur sur bois et il avait oublié d’écraser un mégot dans le cendrier. Une porte qui claque, un courant d’air… et vous imaginez la suite. Les copeaux s’enflamment, etc. »

J’ai vraiment cru qu’elle se foutait de ma gueule.

« Je vous dois combien ? »

« Rien. Je vous sens fâché. Il m’arrive d’être soupe au lait. C’est l’apanage des rousses à la peau laiteuse. Et puis, je ne veux pas d’histoire avec les fantômes. Ils communiquent entre eux, et ils pourraient bien refuser de correspondre avec moi. Ils sont mon gagne-pain. Mais eux, paradoxalement, ne sentent pas la poussière. »

Je m’étais attendu à ce qu’elle me tendît sa main pour que je la baise. Elle a croisé Kevin sur le trottoir. Il entra, énervé, dans la boutique.

« Il n’était pas là, j’ai attendu devant chez lui, et quand il est arrivé, il m’a engueulé parce qu’il ne voulait surtout pas un grognard. Il vous avait commandé un grenadier. »

C’était ma fête. J’avais gardé la carte de visite dans ma main et je la triturais. Il le remarqua tout de suite.

« Elle vous a donné un rencard ? »

« Voilà, c’est ça, et je dois l’appeler si je pense être en retard. »

Je lui ai payé l’apéro au bar d’en face. J’avais deux ou trois trucs à lui dire.

 

De retour à la boutique, Kevin zigzaguant entre les clous, je me suis amusé à solliciter l’ampoule à la manière d’Aladin avec la lampe merveilleuse. J’étais, moi-même, pas mal alcoolisé.

Elle est restée insensible à mes caresses.

Encore une qui me décevait.

« Vous voulez manger un morceau ? Je vous invite. Je connais un resto sympa, à cent pas d’ici. »

« Vous avez d’autres questions à me poser ? »

« Mais non. C’est pour me faire pardonner. »

« Faut pas culpabiliser, voyons. De toute façon, je n’ai pas faim. »

Il avait recouvré l’équilibre.

Il était parti en m’annonçant qu’il allait démissionner. L’après-midi, il avait confirmé sa décision.

« J’ai dessaoulé. J’ai passé de bons moments dans cette boutique, mais c’est fini ! »

Je n’ai su quoi répondre. Je dois avouer que je ne m’y attendais pas.

« C’est à cause de la lampe ? »

Un client est entré et j’ai du redevenir un brocanteur qui a besoin de vendre pour gagner sa vie.

« Je recherche une vieille lampe pas trop chère. Je déteste la modernité. Si vous voyiez ma maison… Rien n’a été acheté ailleurs que dans une brocanterie. J’ai même un buffet Henri II. »

« Vous tombez bien. J’ai ce qu’il vous faut. Regardez ! »

« Je suis désolé, je suis myope comme une taupe. »

« Ici, monsieur. »

J’avais dû le prendre par la main.

« Elle est magnifique. Peu importe le prix. Je viendrai la chercher demain matin. Combien je vous dois ? »

« Demain, demain. Vous me paierez demain. »

J’ai remercié la chance. J’avais tort.

 

J’avais tort parce que la réalité m’avait plongé dans un profond sommeil. Une sieste abyssale. J’avais mangé seul, dans mon bureau. Je m’étais assoupi sur le fauteuil que je réservais aux clients. Il était tellement plus moelleux que le mien.

A 14 heures, j’ai regardé ma montre. Kevin n’était toujours pas là. D’habitude, il arrivait en avance, pressé de retrouver ses amis, les soldats de plomb, souvenirs de son enfance. Il faisait chaque jour l’appel, comme si certains avaient profité du repas de midi pour déserter. Je m’en amusais. Il comptait sur ses doigts. Il avait dix ans, face à cette armée – le plus jeune des généraux.

Je l’ai appelé. Il a répondu, essoufflé.

« On était dans les embouteillages, je suis descendu du bus, et j’arrive à pied. Je ne suis pas loin. Cinq minutes. »

J’ai été rassuré. J’ai bu un café comme on trinque à la santé d’un vieux parent – Kevin préférait le thé.

A peine avait-il mis les pieds dans la boutique que la lampe s’est mise à clignoter – le crépitement m’avait fait sursauter

« Vous avez un pouvoir sur elle, apparemment. Elle est heureuse de vous voir. »

« Vous l’avez branchée quand la jolie rousse était là ? »

« Apparemment, ce n’était pas la peine. Mais bon, la belle Irma ne m’a pas paru très concernée. »

« Vous m’avez précisé qu’elle refusait d’être payée. Le bénévolat… »

Je l’interrompis.

« Attendez, attendez. J’ai une autre hypothèse… »

« Laquelle ? »

« Le fantôme l’a menacée et elle a eu peur. »

Il a fait la moue.

« Bon, pas d’inventaire, aujourd’hui. »

« Demain. »

« Oui. Demain. »

Il était touchant, parfois, avec sa façon de bêtifier.

« Un café ? »

 « Je ne bois que du thé, vous le savez. »

« Oui. Je vous taquine. »

Un client entra. Kevin a été sollicité.

« Je voudrais votre plus beau soldat de plomb. »

« C’est pour un enfant ? »

« Non, c’est pour moi. »

« J’ai eu un arrivage de combattants de la Grande Armée… »

« Je préfèrerais un archer. »

« J’ai Robin des bois. »

« Vous êtes un marrant, vous. »

Il lui a vendu un archer anglais prétendument de la bataille d’Azincourt.

« Vous lui avez laissé entendre que c’était Azincourt, et il vous a cru… Une branlée, pour nos couleurs, de surcroît. Vous êtes fait pour ce métier, mon ami. »

Il a souri. La lampe ne clignotait plus.

Il lui a lancé un regard bien plus parlant que des mots.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Ce soir-là, je me suis assis sur une chaise du salon, la carte de visite d’Irma Doucet posée sur la table. Une envie folle de l’appeler. Mais pour lui dire quoi ? Que c’était sympa d’avoir travaillé bénévolement ? Mais puisqu’elle avait abandonné sans me donner la moindre explication. S’il suffisait de se baser sur le physique pour pardonner, cette femme pourrait tout se permettre.

« Allô ! Je voulais vous demander… »

« Oui ? »

« Elle vous a filé la trouille, la lampe, n’est-ce pas ? Mais quel pouvoir a-t-elle donc ? Et qui s’y cache, imitant le génie d’Aladin ? »

« Je vous l’ai dit. Un homme cherchant à prouver son innocence. Et il compte sur nous pour le libérer. »

« Alors, qu’attendez-vous, pour ouvrir la cage ? »

Le téléphone a tintinnabulé, m’isolant de mes rêveries, pas toutes orientées vers le désir brutal d’un homme pour une femme.

Les pompiers.

Il y avait le feu à la brocanterie.

« Un voisin de votre boutique nous a indiqués votre adresse. Il semble bien vous connaître. Il faut venir sans tarder… il y a eu un miracle. Vous avez de la chance, il y a très peu de dégâts. »

« Je viens tout de suite ! »

 

Quand je suis arrivé, l’incendie était éteint.

Monsieur Pinatel, notre voisin, m’a rejoint.

« Il y a eu un miracle… »

« Oui, je sais. »

« Tout le pâté de maisons aurait pu prendre feu. »

Le capitaine des pompiers est venu à ma rencontre.

« C’est vous que j’ai eu au téléphone ? »

Il m’entraîna à l’écart et demanda au voisin de nous accompagner.

« Il est clair que c’était un incendie criminel. Ça pue l’essence, là-dedans. Vous avez des ennemis ? Avez-vous été menacé, récemment ? »

J’ai failli lui demander s’il était pompier ou flic. Mais j’étais si bouleversé d’apprendre que quelqu’un…

« Pas à ma connaissance. »

« Parlez-lui du miracle ! » intervint monsieur Pinatel.

« Chaque chose en son temps. »

« Bien sûr. »

« Quand nous sommes entrés dans la boutique, nous avons immédiatement remarqué qu’une lampe était allumée… plutôt, on aurait dit un bloc de lave… qu’elle avait assimilé les flammes et s’en était nourrie. Je n’ai jamais vu un truc pareil en vingt ans de carrière. Elle a éteint le feu en l’absorbant. Et elle n’est même pas branchée. »

Le capitaine des pompiers était vraiment perturbé. Déjà, au téléphone, je l’avais senti fébrile.

« Normal, il n’y a pas de prise, à proximité. C’est une pièce de collection. »

« Et puis, il y a autre chose… Mais ça, je le réserve à la police. »

« Monsieur Pinatel, vous ne voulez pas faire un effort ? Ça pourrait nous aider. Si la police intervient, les médias vont rappliquer. Ils arrivent toujours trop tôt sur les lieux des crimes. »

« Justement… »

« Vous voyez, quand vous voulez… »

Il nous révéla qu’il avait vu une ombre pénétrer dans la boutique. Insomniaque, il était perché à sa fenêtre et comptait les étoiles.

« Et le feu a pris juste après qu’il est parti ? »

« Non, le type était à l’intérieur, et il ne s’est pas précipité. »

« Vous êtes sûr que c’était un homme ? » fis-je.

« Certain. Il courait comme un homme. Il m’a semblé avoir peur de quelque chose… »

« Du feu, évidemment. »

« Non, non. Pas ce genre de peur. Il se retournait sans cesse, comme s’il était poursuivi. »

Le capitaine des pompiers changea d’avis.

« Je crois que ça regarde la police, vous aviez raison. Je compte sur vous pour être précis dans votre description. Votre mémoire peut redevenir fidèle quand vous serez moins stressé. »

« Oui. Surtout que j’étais aux premières loges… »

 

Le lendemain matin, j’ai reçu un coup de téléphone de Kevin.

« Mon grand-père est décédé en dormant. J’en ai marre, je démissionne. »

« Et vous êtes au courant pour l’incendie de la boutique ? »

« Non. Que s’est-il passé ? »

Je dus raccrocher, on avait toqué à la porte.

C’était Irma.

« Quand j’ai appris pour l’incendie, je suis immédiatement venue. »

« Mais comment saviez-vous où j’habitais ? »

« Vous n’ignorez pas que je lis dans vos pensées… Et ce que j’y lis est souvent flatteur. »

Elle est repartie après m’avoir rappelé que j’étais en possession de sa carte de visite…

Etrange femme.

 

Kevin s’est pointé le soir même pour m’apporter sa démission.

« Toutes mes condoléances… Tu dois être malheureux de n’avoir rien pu faire, toi qui es toujours dans l’action… »

« Pour mon grand-père ? »

« Oui. »

« Je peux juste me féliciter qu’il n’ait pas souffert. »

Il me regarda soudain fixement.

« Mais... vous m’avez tutoyé. »

« Ça m’a échappé, désolé. »

« Ça m’a fait tout drôle, comme si papy s’était mis à me vouvoyer sur son lit de mort. »

J’ai accepté sa démission.

 

Voilà plusieurs mois que je caresse l’ampoule avant d’aller me coucher. Il est clair que le fantôme ne hante plus la lampe. Maintenant, c’est moi qui…

Je n’ai pas pu m’en séparer.

Je suis seul, à la boutique, et je m’ennuie. Je vais définitivement tirer le rideau.

Irma Doucet m’appelle chaque fois que je me pose des questions.

Elle n’a pas de réponses, mais bon… Je crois qu’elle m’aime bien.


Publié le 11/02/2026 / 2 lectures
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