« Tu vois, mec… chez toi, en Lozère, les étoiles sont silencieuses, la nuit. Mais ici, elles le sont encore plus ! »
« On est plus près d’elles, pourtant. »
« Justement, de temps en temps, vous les entendez murmurer. Il faut tendre l’oreille. Les insomniaques font ça très bien. Mais ils doivent croire que ce sont des fantômes qui discutent. »
« Tu exagères, mon ami, mais bon, c’est dans l’air. Chez toi, on naît avec une loupe à la place des yeux, alors on grossit naturellement les effets. »
« Tu es photographe… je te pardonne ces clichés. »
Ce n’était pas la première fois que Vincent cherchait à m’attirer définitivement dans le sud. Il lui arrivait de m’accuser d’être un traitre.
« Je ne suis pas né ici… Je ne suis donc pas un… »
« Je sais… Je sais… Mais tu n’étais pas obligé de retourner sur les lieux du crime. »
Et il avait gloussé. Je suis sûr que ses yeux étaient mouillés.
J’étais descendu dans le sud pour un vernissage, à Aubagne. J’avais remarqué la lumière, idéale pour peintres et photographes, et j’avais loué une maison dans le centre-ville où j’ai vécu trois longues années. Je ne m’en plaignais point, au contraire. Mais la Lozère me manquait, et j’étais reparti sous les étoiles murmurantes.
Entre-temps, j’avais fait la connaissance de Vincent.
Nous nous téléphonions tous les soirs. Je lui racontais mes photos, il me parlait de ses toiles. Je lui avais donné envie de tâter du pinceau. Il se contentait de dessiner sur des coins de nappes. Je l’avais à l’œil. Il était doué.
« Et si tu mettais un peu de couleurs dans tes dessins… »
« Je déteste l’odeur… »
« Une pince à linge fera l’affaire. »
« Toi, tu n’as pas ce problème. »
« Sauf si le petit oiseau a fait caca dans la cage. »
Il m’avait écouté. Il avait du talent, et son prétexte bidon, comme il ne tenait pas la route… a fait des tonneaux.
« Je suis trop fébrile devant une toile vierge. Comme quand j’étais puceau et… »
« Epargne-moi les détails de ta première fois. »
« La première fois… parlons-en. Ma main tremblait et j’étais incapable de diriger le pinceau. »
Je l’avais imaginé dans la peau d’un chef d’orchestre dont la baguette refusait d’obéir à sa gesticulation.
« Je suis sûr que, maintenant, un GPS guide tes doigts. »
Et il m’avait transmis, via Internet, des preuves de l’évolution de son travail. Je lui avais promis de lui ouvrir quelques portes. Il faudrait juste verrouiller les fenêtres parce qu’il était d’une timidité maladive. Pas question que son premier vernissage ait lieu dans une salle de plain-pied.
Et puis, un jour, il m’a appelé à une heure inhabituelle.
« J’ai une bonne nouvelle à t’apprendre. Mon oncle est décédé. On ne s’entendait pas trop, mais je suis son seul héritier. Il possédait une bastide, au pied du Garlaban. Alors, comme je sais que tu es locataire, en Lozère, j’ai pensé que… »
« Que je pouvais venir m’installer chez feu tonton gratuitement. »
« Oui, voilà. »
« Il ne t’a pas échappé que j’ai des amis, ici aussi. Une petite amie… »
« Elle pourra t’accompagner, c’est très grand. »
« Et mes amis ont de la famille chez qui je mange souvent. »
« Tu n’as qu’un seul ami : moi. Eux, je suis certain qu’ils ne penseraient pas à toi si leur oncle décédait. »
« Peut-être qu’ils n’en ont pas. »
« Les amis ont toujours un oncle qui n’est jamais là. »
« Tu vois, ta mauvaise foi est digne de celle d‘un sudiste de l’est. »
« Et toi, je te conseille de dénicher un argument qui tienne la route, si tu veux que je change de roche. »
« Justement, grâce au Garlaban, tu seras à l’ombre quand les autres sueront leur race. »
« Même la nuit ? »
*
Vincent m’a piégé.
Il a cherché dans son grenier, cet incroyable fouillis, et trouvé l’argument en béton. Il l’a dégainé en omettant d’être modeste.
« Je t’ai vaincu ! Tu viens quand ? Il faut que je prépare la bastide à te recevoir. Deux ou trois coups de plumeau… »
« Pardon ? »
« Ma nouvelle copine a une sœur mannequin. Elle a viré son photographe parce qu’il magouillait avec des médias malhonnêtes. Elle en a marre des spécialistes. Elle veut un mec cool, qui a l’habitude de prendre des oiseaux en photo, et d’en faire les acteurs d’œuvres d’art destinées aux murs d’une galerie. »
« Mais… il n’en est pas question ! »
« Elle est rousse et ses yeux sont verts comme l’herbe grasse sous la rosée. »
« Sa peau est grasse ? »
« T’es con ! Non, laiteuse comme la neige. »
« Froide alors. »
Il bougonna.
« Toi, quand tu as quelque chose en tête… Je veux bien prendre ta bastide à l’essai. Six mois, pas un jour de plus. Ni même une heure. »
« Je t’offrirai une montre en or. Je savais que tu ne résisterais pas à une jolie rousse. »
« Tu pourras remercier ta nouvelle copine. Elle s’appelle comment ? »
« Miranda. »
« Et la star ? »
« Sophie Douce alias Bergeronnette. »
Je me suis retenu de rire.
Vincent m’avait piégé, oui.
Six mois avaient passé.
Je pouvais enfin voir mon ami travailler in live. Etait-il le nouveau Cézanne ? Certainement pas un barbouilleur. Ses toiles faisaient chanter les cigales en hiver, et revivre les chevriers d’antan. Le Garlaban était partout, même au-delà des calanques, en pleine mer.
« Tu fais dans le surréalisme, maintenant ? »
« Je rêve souvent qu’il sort de l’eau, les nuits de pleine lune. Il se transforme en phare, je me rendors, et je sais qu’avec lui, les navires rentreront à bon port. »
« Tu m’étonneras toujours. »
J’étais installé.
Vincent avait sollicité une boîte de déménagement d’Aubagne. Il était allé au collège avec le patron. Il savait que je n’aimais pas conduire, il s‘était proposé. A l’aller, il monterait avec les déménageurs, nous aiderait, et me ramènerait au volant de ma Titine. Mais je détestais qu’on pose les mains sur son volant. J’ai toujours été possessif. Si j’avais été marié, j’aurais interdit à quiconque de faire la bise à ma femme.
La bastide était méchamment meublée. Que du vieux. Du vieux, mais de valeur.
« Regarde-moi ce Buffet Henri II ! Un brocanteur vendrait sa mère pour l’avoir dans sa boutique. »
« Mais, mon Vincent, c’est devenu du bois dont on fait les feux de cheminée. »
« Peu importe. Il est tellement beau, avec ses colonnades comme des scoubidous… En vitrine, il attirerait les clients. Ils auraient envie de le caresser. Tu as vu ses frises gravées au burin ? »
« Avec toi, mon ami, enthousiasme rime avec fantasme. »
Il était désarmant, et avec lui, j’avais l’impression de chasser le lion avec des balles à blanc.
Nous avons bu l’apéro avec les déménageurs. Le conducteur boudait, dans un coin. Il se changeait les idées en admirant les casseroles en cuivre, alignées sur le mur de la cuisine où Vincent faisait le service. C’est lui qui avait amené la bouteille de pastis. Il était rayonnant. Je savais pourquoi.
« On dirait des poupées russes. » a dit le puni.
« Elles sont bien provençales, croyez-moi. »
« Je n’en doute pas. Et les meubles de la salle à manger… »
« Pareil. »
« Ils auraient été lourds à transporter, n’est-ce-pas ? »
« Mon oncle était ébéniste sur bois. Il est décédé, et j’étais son unique parent. »
Un peu plus tard, je lui ai demandé pourquoi il leur avait menti.
« Je n’ai pas menti, c’est mon oncle qui les a fabriqués… sauf le buffet Henri II. »
« Mais ils sont tous très anciens… »
« Mon oncle est mort très vieux. »
Ma première nuit dans mon nouveau chez-moi a été pénible. Les deux précédentes, j’avais squatté la chambre d’ami de Vincent. Dans la soirée, j’avais longtemps hésité. Quelle pièce deviendrait mon atelier ?
J’avais été étonné par la qualité de l’air intra-muros. Aucune odeur suspecte. Mon ami m’avait conseillé d’utiliser l’ancienne bergerie. J’ai cru qu’il plaisantait. C’était un peu grand, et haut de plafond, mais la vue sur le Garlaban m’avait impressionné. Il me dominait, et j’avais l’impression d’être un nain. Je me suis dit qu’ici, les chèvres devaient se sentir à l’abri des loups de tous poils.
« Mon oncle avait acheté la bastide à un chevrier qui a connu Marcel Pagnol. Il y a vécu deux ans à peine. La sédentarité le rendait malade. Il est reparti sur les routes, en quête d’aventures. Il ne prenait jamais de bains de pieds, ni de douches, de peur de préparer le terrain à la pousse de racines. »
« Tu en sais des choses sur ton oncle. Je croyais que vous étiez fâchés. »
« J’ai trouvé son journal intime, dans le grenier. Je cherchais des photos, pour te les montrer. Rien trouvé, hormis ce cahier. L’oncle avait une belle écriture, mais il faisait beaucoup de fautes d’orthographe. »
« Et il ne parlait jamais de toi ? »
« Pas dans son journal, en tout cas. »
Cette nuit-là, j’ai cauchemardé comme si je passais ma première nuit en prison. Les cigales m’avaient un peu saoulé, dans l’après-midi. Mais elles, au moins, étaient chez elle, et pouvaient faire tout le bruit qu’elles voulaient, parce que leur domaine était immense. Le ciel était le plus merveilleux des toits pour une salle de concert. Il y en a qui prétendent qu’elles chantent. Ils doivent être hermétiques au bel canto. Pas moi, mélomane à l’occasion.
Et puis, à quelques minutes de l’aube, un songe m’a mis de bonne humeur. J’avais dû sourire béatement, les bras en croix, sur le point d’embrasser ce sapin de Noël qui me survolait. Ou bien était-ce un fantôme m’apparaissant dans un bain d’étincelles.
Je leur manquais. Je manquais aux étoiles murmurantes.
Dis ! Quand reviendras-tu ?
Dis ! Au moins le sais-tu ?
La chanson de Barbara tournait en boucle sous mon crâne. Et lorsque le silence reprenait le pouvoir, ce sont mes amies les étoiles qui murmuraient à mon oreille.
« Reviens à la maison… Reviens à la maison… Les autres sont sourds à nos appels… Reviens à la maison… »
D’habitude, elles ne me parlaient point, se contentant de fredonner. La sensation d’écouter des musiques oubliées… Celles que les grands compositeurs ont abandonnées avant de rendre l’âme. Les étoiles les ont récupérées et nous les restituent. Bach, Mozart et Beethoven continuent d’écrire au-delà de la mort, des siècles, et les étoiles sont leurs ambassadeurs.
« Reviens à la maison… Toi, tu nous entends… »
Photographe de métier, je m’attendais à recevoir des messages des oiseaux, certainement pas des étoiles.
Ce matin-là, j’étais guilleret. J’ai chanté un air du pays en préparant le café, mais l’acoustique était nulle, l’écho exilé je ne sais où. Probablement à cause des ovins dont les bêlements, s’ils avaient été audibles, eussent dérangé le berger dans son sommeil.
Vincent m’avait précisé qu’un berger dormait avec ses bêtes, mais bon…
Il y avait une lézarde au plafond, dans la cuisine. Au-dessus, c’était ma chambre – il y en avait deux autres, mais elles étaient verrouillées. Je m’apprêtais à en toucher deux mots à mon ami.
« Tu sais, mec, je ne comprends pas pourquoi les deux autres chambres sont fermées à clef. L’une d’elles aurait pu mieux faire l’affaire que la bergerie pour mon atelier. »
Il me répondrait : « Je n’ai pas la clef. Si ça se trouve, mon oncle l’a emporté dans son cercueil. Il collectionnait les porte-clefs. »
Sa manie de forcer le trait était fatigante, à force.
« Mais il en faut deux. »
« Oui, bien sûr. Mais tu cherches la petite bête, là. Tu veux que j’appelle un serrurier ? »
« Pas la peine. »
Il me fatiguait.
Je m’étais abstenu de provoquer ce dialogue écrit d’avance. Vincent était prévisible ; en l’occurrence, c’était une qualité.
Ce soir-là, quand je suis entré dans la chambre, j’ai tendu l’oreille. Aucun craquement. Je suis redescendu dans la cuisine et j’ai mesuré la longueur de la lézarde après être monté sur la table. J’avais décidé de tout noter sur un carnet de bord. J’avais programmé une mesure une fois par semaine, chaque lundi matin.
Cette nuit-là, j’ai rêvé qu’une femme rousse toquait à la porte. Je m’étais penché à la fenêtre et je n’avais vu que sa crinière de feu. Je descendais les marches deux par deux, c’était forcément Bergeronnette, la sœur de la copine de Vincent.
J’ouvrais la porte en grand et une flamme me roussissait le poil. Il y avait un incendie de pinède et la garrigue m’avait envoyé sa messagère.
*
Cette histoire de journal intime du tonton m’interpellait. A la place de Vincent, j’aurais été enthousiaste à l’idée de connaître la vie d’un parent qui m’avait si longtemps tenu à l’écart. Connaissant mon ami, j’étais étonné qu’il ne m’en eût point parlé avec moult détails.
Ce grenier m’attirait, moi aussi. Mais j’avais la tête ailleurs. Bergeronnette ne se montrait toujours pas, et je n’osais pas brancher Vincent sur cette nana qui ne me semblait guère pressée de faire la connaissance de son nouveau photographe.
Au matin du quatrième jour, alors que je venais d’achever de transbahuter mon matos dans mon atelier de fortune, j’ai eu envie de monter voir ce qui se tramait sous les combles. Les bruyantes cigales me dissuadaient d’aller me promener à l’ombre du Garlaban.
Vincent avait probablement fait table rase, là-haut, mais bon, il y avait peut-être un double-fond dans un vieux meuble abandonné. Ligoté par des toiles d’araignées, il avait été zappé par mon ami qui, de toute façon, était un spécialiste de la procrastination. Si je lui posais la question, il me répondrait qu’il avait la trouille de se blesser à la main qui tenait le pinceau, arguant qu’il ne connaissait aucun chef d’orchestre manchot. Je l’imaginais montant les marches jusqu’au sommet de la bastide, une hache à la main, et en faire du petit bois, non parce qu’il avait froid, mais parce qu’il avait la flemme de le prendre en poids pour le délocaliser dans une pièce du rez-de-chaussée. Mais, apparemment, vivre entre ces murs ne l’avait jamais intéressé. Il n’avait point songé, non plus, à le louer à des touristes.
La porte était ouverte. Une odeur de poussière me prit à la gorge, me faisant tousser. Le grenier était vide. Un cube accroché à une poutre comme une cage à une branche. Je me suis demandé si je ne m’étais pas précipité…
« Vincent, viens ici ! Pourquoi tu ne m’as pas dit que ce grenier avait tout d’un atelier de photographe ? »
« J’ai pensé que la lucarne… avec ce soleil… l’effet loupe… sur la pellicule… »
« Nous sommes en 2026, mon ami… »
« Oui, bon, la photographie, c’est ton domaine, pas le mien. »
« Bientôt, tu vas recommencer à dessiner sur des nappes. »
Je me suis ébroué. La réalité, conjuguée au présent, m’a récupéré.
J’étais en train de me mettre en retard. J’avais rendez-vous avec Vincent, justement. Il avait des toiles à me montrer. Et il me tardait de visiter son atelier… en me pinçant le nez, évidemment.
J’en avais pour vingt minutes. Le chemin rocailleux qui m’avait amené jusqu’ici me ramena en bas. Aubagne vibrait sous le soleil. Il m’était impossible de ne pas penser au roi Pagnol dont le trône se dressait encore dans l’esprit des Aubagnais de la dernière génération.
Il habitait au quatrième étage – sans ascenseur – de l’unique immeuble haussmannien du centre-ville. J’ai regardé le heurtoir de telle façon que la porte s’ouvrit. C’est ce que j’ai cru. Une vieille dame aux cheveux bleus en émergea, regardant par terre, de peur de manquer la première des trois marches.
« Si vous venez voir Vincent, il attend quelqu’un. C’est sûrement vous, je suis un peu voyante. Je viens de poser pour lui. »
Ne sachant quoi lui répondre, je me suis tu. Je l’ai aidée à poser son pied d’appui sur le trottoir dans un grand sourire qu’elle me rendit.
Vincent m’attendait sur le palier.
« Tu m’as entendu entrer ? »
« L’intuition. »
« J’ai croisé ton modèle. Tu ne les prends pas très fraîches. »
« La dame aux cheveux bleus ? »
« Oui. »
« C’est ma mère. Je lui ai dit que tu venais, mais elle était pressée. Je voulais te la présenter. Depuis le temps… »
J’ai préféré ne rien dire.
« Je me demande comment tu fais pour ne pas avoir de souci avec l’odeur… »
« Mes voisins se pincent le nez 24 heures sur 24. »
Il ricana.
« Mon atelier n’est pas ici. Allez, on descend. Je vais te montrer. »
Il y avait un garage juste en face. La rue était miraculeusement déserte. Le rideau enroulable était tagué.
« C’est toi qui as commis cette horreur ? »
Deux squelettes entrelacés, comme pour faire l’amour.
« Non. »
« Et tu comptes nettoyer ? »
« Si je nettoie, c’est donc ton frère. »
« Très drôle… mais encore ? »
« Si je nettoie, un autre le remplacera. Ces gamins sont ingérables. Pas grave. »
Nous entrâmes après que le rideau m’a crevé les tympans, tant il grinçait en remontant.
« C’est pareil quand il redescend ? »
« Pire. »
Ses toiles étaient alignées, sur trois rangées, le long du mur. Aucune ne l’ornait, ouvrant une fenêtre sur l’ailleurs. Il y avait plusieurs chevalets, répartis à la faveur du hasard de l’artiste. Ses pinceaux étaient plantés dans des pots qui puaient l’essence.
Et il y avait une œuvre suspendue à un fil. Elle était visiblement inachevée. Je lui en ai fait la remarque.
« Non, non. Là, elle sèche. Je l’ai terminée, hier soir. Elle restera en l’état. »
« Mais… il y a plus de blanc que de couleurs… »
« C’est exprès, je te dis. »
« Elle représente quoi ? »
« Pourquoi crois-tu que je l’ai suspendue à un fil ? »
« Non… »
« Si. »
« Et tu l’as baptisée comment ? »
« L’araignée inachevée. »
« Le grenier de ton oncle t’obsède, je me trompe ? »
« Si peu. »
*
Il m’avait raconté comment et où il avait brûlé l’intégralité de ce qu’il y avait trouvé.
« Ce n’était pas dans la garrigue, au moins… »
« Presque. Dans la grotte du Grosibou, au pied du Garlaban. »
« Quoi ? »
« Je plaisante. Il y a un four géant à la déchetterie. Il faut payer. »
« J’aime mieux ça. Et le journal intime ? »
« Je l’ai brûlé aussi… mais après avoir photocopié chacune des pages. »
« Ce n’était pas plus simple de… »
« Non ! J’ai aussi nettoyé son passé. »
« Tu ne l’aimais pas, n’est-ce pas ? »
« Je ne l’ai pas connu. Enfin, grâce à lui, tu es là, comme au bon vieux temps. »
J’ai rougi, il a souri.
« A propos, tes toiles… »
« Oui ? »
« Elles sont lugubres, mais on devine, derrière chaque coup de pinceau, une volonté farouche d’ensoleiller le néant. Je me trompe ? »
« Je suis un éternel optimiste, mais si je le montre trop, le destin va me piéger. Il est fourbe, le destin, tu sais ? »
« Fourbe et mesquin. J’aime bien ce que tu fais. J’aimerais savoir peindre comme toi. »
« Et moi, avoir envie de prendre en photo les choses que je condamne au bûcher. »
J’ai jugé que c’était le moment…
Le moment de poser la question qui me brûlait les lèvres. Un coq-à-l’âne qui le prendrait à revers…
« Dis donc, Vincent, tu me la présentes quand, ta nouvelle copine ? Ça fait une semaine que je suis ici. Je vais finir par croire que tu as honte de moi. »
« Ce n’est pas plutôt Bergeronnette que tu veux voir ? »
Il me connaissait mieux que mes parents quand j’étais gamin.
« Les deux font la paire, non ? »
« Sophie Douce a des problèmes avec son agent. Il refuse qu’elle pose pour un amateur… Enfin, pour quelqu’un qui n’a jamais bossé dans le milieu… Sinon, il lui tarde de faire ta connaissance. Tu vois… c’est réciproque. »
On est allés boire un coup au bar du coin.
On a papoté, et bu quelques verres de pastis.
Nos joues prenaient des couleurs. Les langues se sont déliées… Mais rien n’a filtré. Juste un échange de souvenirs personnels.
Je m’attendais à quoi ? Qu’il m’avoue avoir buté son oncle ?
On s’est serré la main et je suis rentré en faisant très attention à ne pas abîmer Titine sur le chemin rocailleux qui me parut s’être transformé en anaconda prêt à me gober comme un moustique dans l’ambre.
« Tu entends, Titine ? Je te compare à de l’ambre. C’est précieux, l’ambre, tu sais ? On y trouve l’ADN des ancêtres des oiseaux… »
« Oui, mais là aussi, ils sont prisonniers. L’ambre, c’est une cage. »
Je n’ai jamais compris pourquoi Titine parlait quand j’avais bu plus de deux verres de pastis.
Cette nuit-là, j’ai rêvé qu’un hibou gigantesque montait la garde devant le Garlaban. Il voulait m’empêcher de pénétrer dans la grotte. Je savais que Bergeronnette y avait fait son nid.
Il s’était envolé après que j’avais dégainé une torche que je comptais braquer sur ses yeux.
Des chauves-souris sortaient de la grotte, et c’était comme une escadrille décollant pour défendre un territoire menacé par des drones.
Je mélangeais tout et c’est l’arrivée de Marcel Pagnol, en culottes courtes, qui remettait les pendules à l’heure.
A peine réveillé, la bouche pâteuse, alors que le monde s’obscurcissait et la grotte irradiait, je me suis précipité dans la salle de bains et j’ai vomi mon délire nocturne dans le lavabo.
– EPILOGUE –
Ce matin-là, j’ai passé mon temps à photographier le Garlaban sous toutes les coutures. Une buse le survolait. Impossible, néanmoins, de trouver le bon angle pour avoir la grotte du Grosibou en point de mire.
Je me suis avancé dans la garrigue, au-delà du puits, et j’ai lorgné la façade de la bastide. Là, j’ai vu que…
Les deux chambres verrouillées. De là, je pouvais me faire plaisir. Mais comment y entrer ?
J’ai choisi la solution de facilité, j’ai appelé un serrurier.
Il est venu sans tarder. C’est lui qui a découvert les squelettes. Un par chambre. Il m’a regardé comme si…
« Hé ! Vous vous méprenez ! Je ne vous aurais pas téléphoné si… »
« J’appelle la police. »
« Laissez ! Je m’en charge ! »
Il s’est calmé. Moi, à sa place, je serais parti en courant. Mais je n’avais pas une gueule d’assassin. Il était homme à juger autrui sur la mine. Je n’ai pu que m’en féliciter. Il m’a demandé de l’excuser. Pas de problème, je ne suis pas rancunier.
Vincent a refusé le parloir. Je voulais lui dire que…
Que je le soutenais dans cette épreuve.
Il a choisi de s’isoler. J’ai appris son suicide un mois plus tard. Il s’était pendu avec des lanières de drap. En prison, il est aisé de se procurer un couteau. Pour des ciseaux, c’est plus compliqué.
J’avais appris, dans les médias, que les squelettes appartenaient au berger à qui son oncle avait acheté la bastide, et à l’agent immobilier qui avait participé à la transaction.
Mais quand j’ai appris que Vincent n’avait pas de nouvelle copine, et que Bergeronnette n’existait pas, je suis retourné vivre en Lozère. J’avais brûlé les photos – peu nombreuses – du Garlaban. Elles étaient floues, de toute façon.
Je suis con, il n’y était pour rien, lui.