Le mystère de la chambre de John

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  Un type capable de localiser une fourmi prisonnière du béton…

  Je connais quelqu’un qui avait ce pouvoir.

  Je le connaissais forcément, c’est moi qui l’ai créé.

  Envier sa création, c’est un comble. Je m’en suis voulu de l’avoir sorti du néant. S’il y était resté, je n’aurais pas ajouté un complexe à ma liste.

  Etais-je maso ?

  Je n’étais qu’un papa désireux de faciliter le sommeil de sa fille.

 

*

 

  John vivait depuis dix ans dans cette chambre perchée au sommet d'un immeuble de onze étages. Elle était si proche du toit qu'il entendait les pigeons picorer les tuiles. Il se murmurait, dans le quartier, qu'un vieil homme somnambule leur donnait à manger des miettes de pain rassis quand la nuit permettait aux étoiles de se montrer.

  John était fauché mais ne manquait point d'imagination. Il en avait tellement qu'il croyait tout ce qu'on lui disait pour le seul plaisir de s'auréoler d'un monde lumineux. Il devinait la grisaille ambiante à la voix molle des gens dont la lassitude était palpable.

  La routine l'avait éreinté et il avait choisi de fuir la réalité en tendant l'oreille, parfois en écoutant aux portes. Il y avait six studios par étage, et il lui arrivait d'ausculter la vie privée des passagers de ce grand vaisseau en partance pour une autre planète.

  Il utilisait sa canne pour compter les marches. Il racontait aux autres résidents qu'un accident de la route l'avait transformé en boiteux et dégoûté de conduire. Il s'était réconcilié avec les bus de son enfance. Il prétendait que le grand escalier se débrouillait pour que l'ascenseur soit plus souvent sollicité. Dans le quartier, les cabines participaient à des concours de yoyos.

  Un deal étrange. Des marches devenaient escamotables. John disait que leur nombre changeait chaque jour. Et il lui arrivait de se lever en pleine nuit pour aller, en pyjama, les recompter. Il se déplaçait à la manière d'un fantôme et les noctambules qui le croisaient, après minuit, n'osaient piper mot de peur qu'il ne les suive et hante leurs studios.

  Une fois, un vieux bonhomme s'était vanté d'avoir vu un somnambule errant dans les étages. Monsieur Chassagne, le concierge, l'avait viré illico. Les mythomanes n'étaient pas les bienvenus dans cet immeuble.

 

  A l'étage de John, il y avait une autre chambre au bout du couloir. Sur le palier glissant, s'amoncelaient des vieux meubles et des livres poussiéreux dont les pages jaunies battaient, dans les vents coulis, telles les ailes d’un oiseau blessé. Ici, ils avaient ceci de particulier qu'en été, ils chassaient les mouches et les moustiques.

  Du côté de John, pour parvenir à l'escalier et descendre les cent-soixante-dix-sept marches, il fallait enjamber une commode Louis XV et quelques piles de comics américains. L'autre chambre était vide. Il s'était souvent demandé pourquoi des cambrioleurs, mandatés par des brocanteurs, ne venaient pas se servir, profitant du sommeil de chacun.

  « Il y a trop de marches à monter. Pourquoi croyez-vous que nous avons condamné l'ascenseur ? Maintenant, on dirait une ligne de chemin de fer désaffectée. Il vaut mieux ne pas regarder vers le bas. On a le vertige même en levant les yeux. C'est comme le fût d'un canon pointé vers le ciel. »

  Monsieur Chassagne avait un fort accent du sud-ouest.

  « Mais… je ne comprends pas. » disait John. « L'ascenseur est soi-disant en panne, et pourtant, on l'entend grincer entre les étages. Moi-même, j'ai eu l'occasion de le prendre, à plusieurs reprises. »

  « Vous êtes peut-être somnambule, monsieur John. »

  « Pas du tout, voyons... »

  John n'avait aucun accent anglais. Il était français, mais ses parents, de voyage en Ecosse, avaient décidé de lui donner ce prénom anglo-saxon parce qu'il avait été conçu dans un petit hôtel des Highlands. 

 

  John vivait un cauchemar. Il n'était pas un menteur, non, juste un naufragé de la vie qui s'accroche à une poutre pendant que le navire où il a embarqué, pour repartir en Ecosse, coule à pic après avoir heurté un écueil.

  Matilda, la jolie rousse du quatrième, montait souvent lui faire la lecture. Il la rémunérait. Mais des gens ont commencé à jaser, et il a dû lui fermer sa porte.

  « Cet immeuble, c'est comme une grande famille. » avait déclaré le concierge. « Et quiconque critique un parent aura affaire à moi ! »

  Il n’empêche, John s’était remis à la recherche d’une lectrice.

  Monsieur Chassagne avait été rugbyman, un quart de siècle plus tôt, et il en avait gardé quelques valeurs.

 

  John était aveugle.

  A quinze ans, il était tombé dans l'escalier, chez ses grands-parents, en Auvergne. Lorsqu'il s'était relevé, il n'avait mal nulle part, mais la nuit s'était invitée au creux de son regard.

 

*

 

  C'est Miranda qui m'a alerté. J'avais sympathisé avec monsieur Chassagne, autrefois, mais il était tout le contraire d'une sentinelle. Il ne soufflait jamais dans l'olifant quand les troupes ennemies pointaient à l'horizon. Il réglait les problèmes en interne. Mais elle n'avait point envie d'ébruiter la chose. Faire des vagues finit souvent en tsunami.

  Miranda, c'est ma filleule. Raoul me l'a confiée. Il voyage beaucoup, pour le boulot, journaliste de terrain, et j'ai hébergé sa gamine. Elle n'avait plus sa maman, partie sous d'autres cieux en la mettant au monde. Majeure depuis peu, elle avait tenu à bosser. Il y avait une petite annonce dans le journal. Un homme aveugle avait besoin d'une personne pour lui faire la lecture. Il insistait pour que ce soit une voix féminine.

  Je connaissais les lieux pour y avoir habité, dans ma jeunesse. Monsieur Chassagne venait d'être embauché. Il arrivait de son sud-ouest natal avec une voix qui roulait des cailloux. Il avait changé de roche parce qu'il avait besoin de respirer un air différent, même pollué. J'avais appris, alors que nous avions bu plusieurs verres de pastis dans sa loge, qu'ado, il bâtissait des cités avec des bouquins qu'il entassait jusqu'au plafond de sa chambre. Sa mère ne voulait plus slalomer entre les tours pour passer le balai, elle lui avait demandé de délocaliser sa citadelle dans le cagibi, sous l'escalier. Les tours étaient devenues un pâté de maisons de deux ou trois étages.

  Il lui avait répondu : « Plus tard, je serai concierge d'un immeuble de plus de dix étages. »

  « Plus tard, tu feras ce que tu voudras, mais pour le moment, tu vis chez moi, tu fais ce que je te dis ! »

  Son père était décédé d'un AVC alors qu'il avait six ans. Il lui tardait déjà de quitter la maison. En attendant, il avait joué au rugby, histoire de s'aérer la tête en prenant des coups.

 

  Un soir, Miranda m'a rejoint dans ma chambre où elle savait me trouver en train de surfer sur Internet. Mon médecin traitant m'avait déconseillé d'utiliser l'ordinateur avant de me coucher, mais bon, il suffisait qu'il me donne un traitement pour que j'oublie où se trouvait la pharmacie. J'étais rarement malade.

  Pour elle, j'étais « tonton Franck ».

  « Tonton Franck, si tu voyais dans quel état est le palier où habite le type à qui je fais la lecture. Un vrai débarras. Je dois enjamber une vieille commode pour atteindre sa porte. »

  « Comment ça, ma petiote ? »

  « Un vrai débarras. Tu sais quoi ? Je pense que le concierge sait qu'il ne sort jamais et en profite pour stocker là-haut tout ce qui le gêne en bas. »

  « Monsieur Chassagne ? Je le connais, il ne ferait pas ça. »

  Elle fit la moue.

  « C'est peut-être un voisin qui abuse... »

  « Il n'a pas de voisin, tonton Franck. »

  Elle devint songeuse et ajouta : « Et il y a autre chose. Dans l'immeuble, des gens disent qu'il n'est pas aveugle, que c'est de la comédie pour qu'on s'apitoie sur son sort. On l'a même vu qui déambulait, la nuit, dans les étages. Il paraît qu'il ne tâtonne pas, qu'il se déplace sans sa canne blanche. »

  « Tu sais, ma petiote, s'il est somnambule, sa cécité n'entre pas en ligne de compte. Le cerveau guide les pas de l'homme endormi. »

  J'avais largement souri, tout fier de ma dernière phrase.

  Elle m'avait donné quelques détails le concernant. Il se vantait de ne recevoir, outre ma filleule, que le facteur et une personne qui lui faisait ses courses, une certaine Thérèse qui refusait d'être payée.

  « Thérèse ? Il y avait une jeune femme qui s'appelait Thérèse, à l'époque où j'avais un studio au septième étage. Une très jolie rousse. Elle était très serviable et, une fois, elle s'est même proposée pour aller m'acheter des cigarettes parce que je me plaignais d'avoir vidé mon paquet. Elle descendait l'escalier, quelques marches devant moi, et s’est retournée. Elle m'avait entendu râler. »

  « Et tu es remonté ? »

  « Non, non. J'ai refusé qu'elle m'aide. Ça jase dans cet immeuble. Il vaut mieux ne pas trop se montrer en compagnie d'une représentante du beau sexe. »

  L'écran de mon ordinateur se mit en veille et la nuit de ma chambre nous enveloppa.

  « Je n'avais même pas remarqué que tu n'avais pas allumé. Il irradie drôlement, ton écran. Tu n'as pas peur pour tes yeux ? »

  « Ah non ! On dirait mon médecin traitant. »

  Il y eut soudain un déclic sous mon crâne. L'écran se ralluma après que j'ai secoué la souris.

  « Attends ! J'ai une idée. Tu m'as bien dit que l'appart voisin était inoccupé, n'est-ce pas ? »

  « Oui. »

  « Gamin, je rêvais d'être détective privé. »

  « Je sais, tonton Franck. »

  « C'est l'occasion de faire une enquête de voisinage. »

  « Et comment ? »

  « Je vais le louer. Je suis sûr que monsieur Chassagne sera content de me revoir après toutes ces années. »

  « Tu es génial, tonton Franck ! »

  Elle se jeta dans mes bras après m'avoir applaudi. J'ai prié pour qu'elle n'égare jamais cette âme d'enfant.

 

  Motivé par une pensée subite, je l'attrapai par le bras avant qu'elle ne sorte de la chambre.

  « Dis-moi, il ne t'a jamais manqué de respect, au moins. »

  « Non, jamais. Il est très gentil. Mais il y a quelque chose de bizarre, de très bizarre. »

  « Je t’écoute. »

  « Il veut que j'éteigne la lumière quand je lui fais la lecture. »

  « Et tu fais comment ? »

  « Il me donne une torche électrique. Ça met une ambiance de complot. C'est troublant. J'ai la sensation de lui lire l'itinéraire d'un camion de munitions qu'on doit faire sauter. »

  « Je te vois bien en résistante, avec des bâtons de dynamite à la ceinture. »

  Elle éclata de rire et je retournai à mon surf.

 

*

 

  Une fois dans la place, le hasard m'avait joué quelques mauvais tours. J'avais pourtant demandé à Miranda de m'avertir lorsqu'elle se pointait chez John. L'ignorer, même en simulant, m'était pénible. J'évitais donc de sortir sur le palier quand j'entendais des pas dans l'escalier. Par l'œil-de-bœuf, je la voyais reprendre son souffle avant de toquer à la porte. Il était temps de faire réparer l'ascenseur.

  Monsieur Chassagne m'avait accueilli à bras ouverts.

  « Que me vaut le plaisir ? »

  « Des travaux à la maison. J'en ai pour un mois. »

  « Vous avez de la chance, il ne restait qu'un appart. Je vous sais sportif, il n'y aura pas de problème pour la grimpette. Et puis, autre chose, vous risquez d'entendre des pigeons qui picorent les tuiles. On ignore pourquoi ils font ça. »

  « Ils aiguisent leurs becs ? »

  « Peut-être. »

  Son sourire fut radieux puis son visage s'assombrit.

  « Le bruit circule qu'un type de l'immeuble voisin les nourrit pendant ses crises de somnambulisme. Mais c'est peu probable. »

 

  La première nuit, je me suis réveillé en sursaut. Je venais de rêver que des cris retentissaient dans les étages. Quelqu'un était bloqué dans l'ascenseur, et je croyais reconnaître la voix de Miranda. Debout, j'ai eu droit à un bizutage : je perçus, pour la première fois de mon séjour haut perché, le staccato d'un bec d'oiseau picorant les tuiles. Je me suis ébroué et le bruit s'est multiplié. Mais cela n'a guère duré. Il y avait, effectivement, quelqu'un qui sortait sur les toits pour nourrir les pigeons. Mais bon, moi, ce qui m'intéressait, c'étaient les borborygmes émis par le ventre de cet immeuble.

  Deux heures du matin. Je m'apprêtais à me rendormir lorsque des pas furtifs, tels ceux d'un fantôme mal chaussé, transformèrent le palier en caisse de résonnance. Preuve que John ignorait qu'il avait désormais un voisin. Faut dire que j'avais emménagé dans un silence de forêt profonde. C'était juste un poste d'observation. Je n'avais emporté que mon ordinateur et quelques bouquins. J'étais une sentinelle sur le sentier de la guerre, mais équipée pour faire la paix.

  Les pas se dirigèrent vers l'escalier et il y en eut d'autres, beaucoup d'autres, décroissants.

   Et si j'en profitais pour visiter la chambre de John…

  Il était clair qu'il n'était point aveugle. S'il revenait, je n'avais aucune chance de passer inaperçu en rentrant le ventre et retenant ma respiration, sur le palier. Il fallait faire vite. Il se passait, de l'autre côté du couloir, des trucs pas très catholiques. Je dus affronter le plus improbable des labyrinthes et franchir la fameuse commode. J'y posai mes fesses avant de pivoter pour me trouver face à la porte de la chambre. Elle était ouverte, je la poussai. Quelque chose de surprenant m'attendait. Des livres, des tas de livres, en vrac sur la moquette, et ouverts. On eût dit des nénuphars flottant à la surface d'un lac. Envie de sauter à pieds joints sur chacun d'eux ; envie que je dus réfréner. Pas là pour retomber en enfance.

  Il y en avait partout. La plus haute pile culminait à la quatrième de couverture du cinquième bouquin. J'ouvris le frigo, il était plein de victuailles. Dans les placards, des paquets de pâtes, en grande quantité. De quoi tenir un siège.

  Dans un coin, il y avait un vieux rocking-chair. J'ai pensé que c'était là que le faux aveugle s'asseyait quand Miranda lui faisait la lecture. Elle ne risquait pas d'attraper le mal de mer puisqu'il faisait nuit. Mais peut-être grinçait-il.

  Les pas de tout à l'heure, je ne sais par quel miracle, arrivèrent sur le palier. Ils me semblèrent plus nombreux. Des murmures. Deux hommes se parlaient à l'oreille, et se rapprochaient. Je me précipitai derrière un rideau. La fenêtre donnait sur un jardin public où des statues, vêtues de la lumière des réverbères, montaient la garde. La sensation qu'elles faisaient la lecture à la lune – décidément.

  Ils s'introduisirent dans la chambre sans même s'étonner qu'elle fût entrebâillée. Je reconnus immédiatement la voix de monsieur Chassagne.

  « Ta petite protégée est venue, aujourd'hui ? »

  « Oui, mais on ne pourra pas donner le change encore longtemps. Et Thérèse, tu crois qu'elle va tenir sa langue et continuer de monter sur le toit pour donner à manger aux pigeons ? »

  Il y eut un silence, puis la voix inconnue reprit : « Et ce type, là, Franck Breitner, pourquoi me l'imposes-tu ? J'avais dit : pas de voisin. »

  « Pas de souci. Il fait partie du plan de banalisation. Cet appart inhabité, ça commençait à devenir louche. Comme tu le sais, il y a de sacrés curieux dans cet immeuble. Et mentir sur la panne de l'ascenseur commence à me peser. Je suis en train de trahir mon métier. »

  « Mais tu aurais pu m'en parler avant... »

  « On ne fait pas toujours ce qu'on veut dans la vie. »

 

  Ce que j'avais entendu m'éberlua. Je le fus encore plus quand monsieur Chassagne prononça le prénom de son interlocuteur : John.

  Je m'en doutais un peu, vu que c'était sa chambre. Une chambre que j'avais imaginée beaucoup plus petite. Miranda ne m'avait donné aucun détail sur ses véritables dimensions. Je luttai contre une farouche envie de soulever le rideau telle une cape, et d'apparaitre en imitant l'homme invisible après qu'il s’était débarrassé des bandelettes qui le transformaient en momie.

  Le concierge sortit de la chambre dans un relatif silence.

  J'attendis que John s'endorme sur le canapé pour me faufiler, à pas de loup, sur le palier.

  « Ne partez pas comme un voleur, monsieur Breitner ! »

 

*

 

  L'aveugle avait la vue perçante, et jouait plutôt bien l'endormi. Je m'efforçais de prendre à la rigolade l'étrange piège dans lequel j'étais tombé parce que je ne m'attendais pas à l'intervention d'un complice. Et encore moins que ce fût monsieur Chassagne.

  Mais que manigançait John ? Et pourquoi avait-il embarqué sur sa galère un ancien rugbyman ? Pour qu'il rame avec la force d'un géant ? Ou pour qu'il s'adapte au collectif tandis qu'il tapait sur son tambour pour donner la cadence ?

  Le plan ourdi m'était apparu glauque. Que de diversions ! John avait fait une grossière erreur en embauchant Miranda. Il avait une excuse : il ne pouvait se douter que le parrain de la petiote avait fantasmé, gamin, sur les grands détectives privés de la littérature. Sherlock Holmes était mon idole, mais pas seulement, il y avait aussi Rouletabille, sans l'inconvénient de la mauvaise traduction.

  Les deux malfaisants de l'immeuble n'avaient vraiment pas de chance, j'avais le profil pour les combattre. Je me promis d'embrasser très fort ma filleule pour la remercier de cette aubaine. J'en étais là de mes pensées lorsque John me demanda de m'asseoir sur le rocking-chair. Le canapé couina méchamment lorsqu’il se leva. Il shoota dans quelques livres et vint dans ma direction en faisant craquer ses phalanges. Il n'avait pas des mains de pianiste.

  « Vous n'êtes pas armé ? Va falloir réécrire le synopsis alors. »

  « Vous nous espionnez depuis quand ? »

  « Depuis hier. »

  « J'ai du mal à vous croire. Vous sembliez très sûr de vous, pour oser vous introduire dans cette chambre. »

  C'est alors qu'une idée insensée se mit en orbite autour de ma tête.

  « Thérèse parle trop. »

  « J'en étais sûr. Et vous êtes flic, je parie. »

  « Perdu ! Détective privé. »

  « Et vous cherchez la même chose que nous ? »

  « Tout dépend de ce que vous-même cherchez. »

  « Moi, rien. C'est Chassagne qui m'a attiré ici pour mes compétences. »

  « C'est bizarre. Vous êtes en position de force et vous parlez comme si c'est moi qui vous menaçais. »

  « Je vous avoue que j'en ai marre de sonder les murs de cet immeuble de malheur. »

  « Un trésor ? »

  « Non. Un chat. Emmuré vivant avec son collier, et dans le collier, un message indiquant qui est l'assassin du frère jumeau de Chassagne. Il se planquait ici, dans cette chambre. C’était plus pratique pour manipuler les résidents. Seule Thérèse était au courant, apparemment. Elle était amoureuse de la victime. »

  « Je ne comprends pas ou, au contraire, j'ai l'impression de trop bien comprendre. Ce Chassagne-là n'est pas le bon. Ces jumeaux avec leur manie d'échanger leurs identités... Mais alors, pourquoi a-t-il feint de me connaître, hier ? »

  « Il n'a fait que confirmer vos propres dires. Il est très doué pour ça. Il vous fait parler, puis se glisse dans la peau de celui auquel vous faites allusion. »

  « Et le chat a été emmuré ici, dans cette chambre ? »

  « Faut croire. »

  « Mais pourquoi avoir indiqué le nom de l'assassin ? »

  « C'est la victime qui a eu cette idée. Mais l'animal lui a échappé et il s'est caché de l'autre côté du mur en construction. Il était question de transformer la chambre en appart. Le maçon travaillait au noir. Si ça se trouve, il a été buté, lui aussi. L'animal a dû s'endormir et notre tueur en a profité pour achever le travail. »

  « Oui, il me semblait bien que cette chambre de bonne n'existait pas quand j'habitais ici. »

  Il y eut un silence.

  « Mais pourquoi avoir assassiné son propre frère ? »

  « Comme vous avez dit tout à l'heure : avec leur manie d'échanger leurs identités... Il s'était tapé sa femme. »

  « Et sur le message, il y a le prénom de l'assassin. »

  « Oui. »

  « Mais... Je ne comprends pas quelque chose. Chassagne n'a pas intérêt à trouver son prénom sur le bout de papier. »

  « Mais c'est vrai ça, je n'y avais point songé. »

  « Il doit y avoir autre chose. Je crois qu'il a joué avec votre naïveté. »

  « Trop aimable. »

  « Vous pariez que je sais où se trouve le corps du chat ? »

  « Je vous écoute. »

  « Suivez-moi ! »

  Je sortis sur le palier et me dirigeai vers la vieille commode. L'un des tiroirs était fermé à clef. J'ai un peu forcé et il a bâillé comme un poivrot après dix heures de sommeil.

  Le chat était là, dans un sac isolant. L'odeur était atroce quand je l'ouvris. Je dus me pincer le nez. John m'imita. J'ai pris le collier et...

  Il était vachement lourd.

  Il n'y avait pas de message. Pas de tueur, pas de victime, pas de jumeau. C'est le collier qui était en or.

  Monsieur Chassagne avait écouté aux portes et...

  Il s'était renseigné sur le résident en question. Qui avait dû braquer une bijouterie et cacher la star du butin. Ce collier en or. Un coup de téléphone chez un receleur que le concierge avait intercepté. Il suffisait de contacter John, sondeur capable de localiser une fourmi prisonnière du béton.

 

 

  Et la réalité m’a récupéré…

 

 

  Gamin, la curiosité n'était pas le moindre de mes défauts. Mon père, un soir, avait dit dans un grand sourire : « Toi, plus tard, tu seras détective privé. Te mêler des affaires des autres, c'est ton truc, hein ? »

  « Et pourquoi pas avocat ? » avait lancé ma mère.

  « Parce que je ne l'imagine pas du côté des voyous. »

  Il venait de plomber l'ambiance.

 

  Ils avaient eu tort tous les deux.

  J'avais été aiguillé sur une voie de garage par quelque chose d'encore plus fort que la curiosité : l'envie de raconter des histoires. Entrer dans la peau de personnages dont la vie ne tenait qu’à un fil, celui de ma plume.

 

  Ce soir-là, je venais d'achever mon septième roman, et Miranda, ma fille, m'avait réclamé auprès d'elle, dans sa chambre.

  « Papa, papa, je n'arrive pas à m'endormir. Raconte-moi une histoire de détective. »

  « Toi, ma fille, plus tard, tu épouseras un flic. »

  Je n'avais fait que penser, mais je m'étais surpris à avoir une nouvelle idée de polar en tête. Peut-être que si Miranda voulait bien...

  « Dis, Miranda, ça te plairait d’entendre le synopsis de mon prochain roman ? »

  « C'est quoi un synopsis, papa ? »

  « Le résumé d'une histoire. »

  « Je préfère quand tu vas jusqu'au bout, papa. »

  Alors j'ai improvisé quelque chose et elle s'est immédiatement endormie.

 

  Cette nuit-là, je l'ai passée à écrire une cinquantaine de pages de mon nouveau roman. Quand ma femme est venue me chercher, à deux heures du matin, je lui ai demandé de retourner se coucher, et je ne l'ai pas rejointe.

  J'ai regardé le portrait caricaturé de Gaston Leroux, poster dont je n'étais pas peu fier, et je lui ai lancé une œillade.

  Et vous savez quoi ?

  Je crois bien qu'il me l'a rendue.


Publié le 21/02/2026 / 3 lectures