Le parapluie rouge

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Mon père était maso, il abîmait ses poumons en pompant la mort. Il semblait heureux de la titiller, sachant pourtant qu’elle aurait sa peau à petit feu. Le cendrier était déjà plein à midi. J’ai grandi dans l’odeur de ses cigarettes. Je soufflais sur la fumée, donnant naissance à des papillons gris. Le matin, ses quintes de toux me réveillaient pour aller à l’école. Maman pouvait rester couchée, histoire de rattraper le sommeil en retard. Elle bossait dans un restaurant et rentrait tard, le soir.

L’odeur de la cigarette, cette odeur qui, paradoxalement, me manque tant.

De toute façon, si personne ne m’y accompagne, je suis dans l’impossibilité de me rendre au bar Jo. Le patron est un chic type qui paie sa tournée avec le sourire et sans tricher sur les doses. Un virtuose bissant sans minauder à la fin d’un concert.

C’est mon ami Raoul qui vient me chercher. Il est très doué pour pousser mon fauteuil roulant. Il lui arrive de slalomer entre les poubelles, mais bon, sans lui, je serais aussi sobre qu’un chameau, et je suis allergique à l’eau de source. Nous buvons quelques pastis ensemble, oui. Mais lorsque je commence à voyager à rebours dans le temps, sous l’influence de l’anisé breuvage, je lui fais signe de larguer les amarres, et nous nous décollons du comptoir. Il n’y a aucun bruit de succion, rassurez-vous. Nous ne sommes pas des poivrots, pas encore. Il me ramène en titubant et c’est comme si je me trouvais à bord d’une barcasse, face aux vagues nées du passage d’un cargo.

« Tu as trop bu, aujourd’hui. Si tu provoques ta mémoire, elle se fâche, et c’est normal. »

« J’ai eu envie de revoir la scène. »

« Tu es maso, mon ami. »

« Comme mon père, oui, je sais. Lui se suicidait en fumant deux paquets de cigarettes par jour. Mais nul n’est parfait quand il a trop bu. Et puis, peut-être qu’un jour, je reverrai le regard du salaud qui… »

« Et tu feras comment ? Je ne serai pas toujours là pour te pousser dans tes derniers retranchements. »

Et Raoul souriait. Ce sourire qui ensoleillait la plus maussade de mes journées.

 

Pompette, je revoyais la scène où un moment d’inattention avait invité la mort à ma table, tel Don Giovanni dans l’opéra de Mozart.

Elle est venue, m’a vu, a perdu.

De justesse.

Ce matin-là, j’étais à jeun, je promenais mon chien. J’ai traversé dans les clous mais, apparemment, l’un d‘eux s’était désolidarisé de cette planche de fakir. Un pneu a éclaté, des freins ont grincé, et j’ai fait rempart de mon corps pour sauver mon brave toutou.

Double peine.

Je ne vous fais pas un dessin. Il serait en noir et blanc et je n’ai que des crayons de couleur sous la main. Le haut de mon corps fonctionne encore, oui.

 

Depuis que j’étais le succédané d’un cul-de-jatte, je suis devenu une curiosité, dans le quartier, et rarement ailleurs. Je ne parvenais point à me déplacer sur les longues distances. Durant l’effort, mes bras se couvraient de fourmis, des crampes les figeaient, et j’avais déjà le plus grand mal à circuler dans mon chez-moi. Raoul voulait que j’adopte un tamanoir – il avait l’humour noir à fleur de peau. J’avais acheté cette baraque juste avant l’accident. Il avait fallu que je fasse installer un monte-escalier qui – un comble – m’avait coûté un bras. Pendant que j’étais hissé à l’étage, j’avais le temps de penser au chauffard qui avait mis un terme à ma vie de piéton. Gamin, je faisais du toboggan sur la rampe, chez mes parents.

Je détestais les maisons où il fallait grimper moult marches pour aller se pieuter ou prendre une douche. Je boycottais les greniers, et les toits me donnaient le vertige.

J’avais refusé d’avoir une aide à domicile. Je préférais souffrir mille morts plutôt qu’introduire un inconnu dans mon quotidien. Si, au moins, j’avais le choix du sexe.

Moi qui rêvais d’être pianiste, j’étais condamné à ne même pas pouvoir signer un autographe. Le kiné, en gloussant, m’avait promis que je recouvrerais l’usage normal de mes trois membres supérieurs.

« Patience, cher monsieur ! Nous allons travailler de façon à ce que vous recommenciez à vous passer d’un garde du corps. »

J’avais haussé les épaules et les fourmis s’étaient radinées sans que j’aie la force d’invoquer le tamanoir de Raoul.

 

La nuit, dans ma tête, les cigales jouent des castagnettes. Elles me boutent hors du sommeil avec la gourmandise d’une Andalouse. Il y en a toujours une qui m’allume, me transformant en cigare.

Elle se dévoile, là, devant moi, et je vois clairement son regard – jusque-là, mon intérêt avait choisi d’autres cibles.

Ce regard… Je le connais, il m’est affreusement familier… C’est celui du chauffard qui…

Alors, de retour dans le monde de la vie, je crois entendre mon chien couinant pour monter sur le lit car, dans la nuit de la chambre, il est tout sauf un chat.

Mais la vraie vie est mesquine et je devais m’ébrouer pour reprendre totalement mes esprits.

Je sais pourquoi je revisite ce si douloureux passé. Je cherche à m’imprégner du regard de ce salaud. Peur qu’une maladie à consonance teutonne ne l’efface de ma mémoire, me privant du plaisir de me venger.

Si je le croise, un jour, sur le trottoir, je suis capable de me mettre debout. Raoul criera au miracle et ce sale type recevra mon poing dans la gueule. Personne n’aura le temps de s’interposer lorsque, le chevauchant, je l’étranglerai jusqu’à ce que ses yeux désertent leurs orbites.

Ma haine a mis le feu à la fourmilière.

 

Je passe mes journées à lire ou à écouter de la musique, parfois les deux en même temps. Raoul m’appelle tous les jours. On dirait qu’il veut me faire économiser des frais de téléphone. Une mère poule, un père de substitution. Il n’est pas marié, mais je ne suis pas responsable de son célibat. Lorsqu’il a rencontré une femme, je le sais sans qu’il me le dise ; les apéros se font rares, alors je prends mon mal en patience. Pas question de boire à la maison. Pas intérêt à devenir alcoolique, je serais capable d’oublier le regard qui me hante, et je ne rêverais plus que de cabris jouant à saute-mouton dans un champ de coquelicots butinés par des papillons blancs.

Je ne m’ennuie point, non, mais j’en arrive à appeler la pluie à la rescousse. J’aime quand elle joue du piano sur les volets, quand elle fait les pointes sur le toit. Le gris est devenu ma couleur favorite, et lorsque le tonnerre s’exprime dans le lointain, j’imagine la charge d’un troupeau d’éléphants. Alors je ferme les yeux, et je les vois qui poursuivent la voiture du fuyard.

Non assistance à personne en danger.

Non, je n’interviendrai pas pour empêcher mes amis pachydermes de rouler sur cette voiture, là, qui accélère, accélère, accélère en vain.

 

Ce matin-là, il pleuvait à grands seaux d’eau. Le caniveau était devenu une rivière en un éclair. Le spectacle me plaisait. Les jours plombés, j’avais pris l’habitude de me poster à la fenêtre de ma chambre, la seule donnant sur le boulevard, et je regardais passer les gens. Il m’arrivait de les compter. Chacun avait sa façon d’appréhender la pluie, les plus maladroits se faisant trimbaler par les rafales de vent. C’était plutôt marrant.

Plus sentinelle que voyeur, j’avais été repéré, et certaines personnes me faisaient coucou, salut auquel je répondais par un grand sourire. Mais lorsqu’un quidam était distrait, s’écartant de la protection du parapluie, il recevait les larmes du ciel dans les yeux, et fermaient immédiatement les écoutilles, s’exposant à un arbre, à une poubelle. Je ne pouvais m’empêcher d’en rire. C’était déjà arrivé, et j’avais eu droit à quelques noms d’oiseaux au plumage waterproof.

Et le parapluie était apparu. Rouge. Un coquelicot avait-il poussé, en une nuit, sur le trottoir ? Je commençais à être saoulé par la vue de toute cette eau et cette femme y faisait des claquettes, comme rivalisant avec les doigts griffus de la pluie. Au début, il m’avait bien semblé qu’elle avait ralenti le pas devant ma porte.

Au début, oui, car elle était souvent revenue… mais jamais par beau temps. Etait-elle la messagère de la pluie ?

Je me suis dit que cela ferait un beau titre de roman. Je n’oublierai jamais sa réaction lorsqu’une voiture, roulant dans le caniveau, l’a éclaboussée. Elle a refermé son pépin et a menacé le conducteur d’un geste de mousquetaire. Une escrimeuse se fendant pour marquer la touche. C’était assez pour que je remarque la rousseur de sa chevelure. Elle a rouvert le pépin et a continué de déambuler comme si de rien n’était. La pluie a cru avoir gagné le duel des pizzicati et s’est calmée avant de reprendre de plus belle.

Je fus pris d’addiction et, chaque matin, dès le réveil, je courais à la fenêtre pour regarder si de gros nuages…

Mais non, ce n’était qu’un rêve. Si j’avais pu, j’aurais pareillement agi, histoire de vérifier si le caniveau commençait à se remplir, ou pas.

D’habitude, me lever ne me pose aucun problème, je connais les gestes me permettant de passer du lit au fauteuil roulant, mais là, je devenais impatient, alors je tendais l’oreille dans l’espoir de capter la sonate interprétée par la pluie.

Il me tarda l’été pour laisser la fenêtre ouverte…

Mais il était peu probable que cette jeune femme continuât ses balades devant mon chez-moi. N’avait-elle pas de voiture pour se déplacer ? Et le bus ?

Un jour ou l’autre, elle ne viendrait plus et je n’aurais même pas eu l’opportunité de découvrir son visage, de me baigner dans son regard. Son nom importait peu, n’est-ce pas ?

J’étais en train de tomber amoureux de la femme au parapluie rouge.

 

Je n’ai rien dit à Raoul. Il m’aurait conseillé de l’attendre sur le trottoir.

« T’as bien un pépin… Puisque tu n’auras pas le temps de descendre, tu te postes sur le trottoir, avant l’heure habituelle de son passage, et tu l’attends en comptant les gouttes. »

« Et si elle ne vient pas ? »

« Tu rentres et tu te branles. »

Lorsqu’il y avait une tension, Raoul détournait le débat, direction le sexe. Il n’ignorait pas que, de temps en temps, je composais le numéro d’une professionnelle. Il se permettait de me vanner sur le sujet. Il était, d’ailleurs, le seul à pouvoir le faire.

Un soir, alors que Miranda me chevauchait, elle est descendue de sa monture, déçue du peu d’effet qu’elle produisait sur ma libido.

« Ne me dis pas que tu es tombé amoureux d’une autre femme… »

Et elle avait gloussé. D’ordinaire, sa voix rauque me faisait frissonner, pas cette fois. Je la trouvai même pénible.

« Allez, aujourd’hui, c’est gratuit. Je n’aime pas saloper le travail. On se revoit quand ? Jamais ? »

J’appréciais sa vulgarité. Elle m’excitait parfois.

 

Un jour, tandis que la pluie picorait les maisons longeant le boulevard, la femme au parapluie rouge m’a posé un lapin.

Le jour suivant également. Je me suis mis à paniquer. J’ai fait de la tachycardie, j’ai dû appeler mon médecin traitant qui s’est pointé en quatrième vitesse.

« Juste un peu de stress. Une bonne nuit de sommeil et tout rentrera dans l’ordre. »

« Mais, docteur, c’est le matin. »

« Faites une sieste après manger, mais pas trop longtemps. Une demi-heure, ça suffira. Je ne vais pas vous donner un bétabloquant pour si peu. »

Puis, au moment de partir, il s‘était retourné et m’avait regardé droit dans les yeux.

« Et surtout, pas d’alcool, d’accord ? »

« Bien sûr, docteur. Et beaucoup de marche à pied. »

« Je vois que l’humour ne vous a pas quitté. C’est bon signe. »

« C’est du cynisme, docteur. »

« Je sais. »

Comme avec la professionnelle, la visite fut gratuite.

Le troisième jour de pluie, le parapluie rouge fut de retour.

 

Depuis, un rêve se transforma en leitmotiv pour hanter la musique de mes nuits.

Je participais à un speed dating. Les femmes défilaient devant moi, toutes charmantes, mais un détail comptait plus que les autres, à mes yeux : celle qui possédait un parapluie rouge serait l’heureuse élue.

Même si elle ne s’en servait jamais ?

Cette question restait sans réponse. Je préférais pagayer dans le flou, à l’écoute d’un clapotis signalant la présence d’une sirène. Mais c’était peut-être un mérou. Dans le flou, je vous dis. Pas pressé d’ouvrir les yeux.

J’étais incapable de choisir parce qu’aucune d’entre elles ne cochait la bonne case. Et je m’en allais, bredouille.

La récurrence de ce rêve commençait à m’agacer prodigieusement. J’en étais arrivé à boire du café pour que l’insomnie me gagne. Des aigreurs d’estomac m’en ont dissuadé. Et toutes ces femmes dont le parfum me faisait regretter mon enfance quand la fumée des cigarettes de papa comblait mes narines ainsi que mon imaginaire. Je me suis dit que tant que je ne trouverai pas une candidate à mon goût, je continuerai de me réveiller d’un bond, au cours de la nuit, au risque de tomber du lit. Et je ne serai plus qu’une épave échouée sur une plage.

Comment faire la connaissance, dans la réalité, de la femme au parapluie rouge ? En campant sur le trottoir après que Météo France avait annoncé la pluie ? En simulant un malaise, dans l’espoir qu’elle fût infirmière ?

Délirer me faisait du bien, mais cela ne durait guère.

 

C’est le facteur qui a fait un pacte avec le hasard pour trouver la solution à mon problème. J’avais dû ouvrir sous peine d’un avis de passage. Je savais que c’était lui parce qu’il joignait le geste à la parole : il sonnait, une fois, puis annonçait la couleur de sa voix de stentor. Mes deux voisins étaient maintenant au courant que j’avais reçu une lettre recommandée. Il me fit rire, avec son ciré jaune, tant il ressemblait à un pescadou rentrant d’un long séjour en mer à bord d’un morutier, et qui n’avait pas eu le temps de se changer. Moi qui avais lu et relu Pêcheur d’Islande de Pierre Loti…

« Toi, tu aurais amené la femme au parapluie rouge, pas vrai ? Tu l’aurais cachée dans la cale, avec les cabillauds. La plus jolie des passagères clandestines. Elle sentirait le poisson, mais bon, tu es tellement amoureux que, au bout du voyage, tu aurais l’impression d’embrasser une sirène. »

J’ignorais à qui appartenait cette voix et je ne voulais pas le savoir.

Raoul ?

Il l’avait bien maquillée alors.

Encore quelque chose qu’il me faudrait taire, car il me croirait schizophrène et m’indiquerait l’adresse d’un bon psy.

Le facteur ne pouvait pas entrer, il aurait maculé mon chez-moi de boue. C’est moi qui me suis avancé, dehors. Les roues laisseraient moins de traces que des pas. Et il chaussait au moins du 48.

J’ai signé avec son stylo tandis qu’il abritait le récépissé en joignant ses mains au-dessus, comme pour protéger la flamme d’une bougie. J’ai fait demi-tour en suivant mes sillons, économisant un effort dû au maniement du balai espagnol.

Une ombre était passée au moment où je refermais la porte.

Une ombre étrangement charnelle et qui brandissait quelque chose qui ne pouvait être qu’un parapluie. Le voile de pluie en avait masqué la couleur. Je suis ressorti et je l’ai immédiatement reconnue. Elle se déplaçait sur des talons aiguilles. Je crois bien qu’elle s’est retournée, elle aussi.

Oui, forcément, sinon je n’aurais pas remarqué son regard.

Elle avait poussé un petit cri de souris. Elle s’était tordu la cheville.

Ce regard…

Mon cœur hésita entre s’arrêter de battre ou accélérer la cadence.

Ce regard… celui du chauffard qui…

 

C’ETAIT DONC UNE FEMME !

 

Mais pourquoi passait-elle devant ma maison, uniquement les jours de pluie ?

« Peut-être parce qu’elle ne voulait pas que tu la reconnaisses, avec toute cette flotte, comme une cascade devant tes yeux… »

La voix, déjà de retour.

« Elle n’a pas le courage de te demander pardon, alors elle passe son chemin… »

J’ai fait un geste de la main comme si je chassais une mouche. Le silence s’imposa.

Pas pour longtemps, quelqu’un toqua à la porte. Des coups légers, probablement une main de femme.

J’ai ouvert. Elle était là, devant moi, ses yeux verts pénétrant les miens, mi-clos. J’ai lutté pour ne pas regarder ses pieds. Après m’avoir dévisagé, elle s’attarda sur mon fauteuil roulant.

« Désolée. » dit-elle du bout des lèvres avant de repartir sous la pluie, tête basse.

 

J’ai pleuré toute la nuit.

Au moins, je n’avais pas rêvé que je posais des questions stupides à une nana, assise de l’autre côté d’une table impersonnelle, dans un bar qui puait la cigarette.


Publié le 20/03/2026 / 1 lecture
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