– PROLOGUE –
Miranda avait insisté pour que je m'installe chez elle. Entre nous, c'était du sérieux, mais j’avais été surpris par sa farouche volonté de m'avoir à la maison. Nous nous étions rencontrés au rayon « biographies » de la librairie où je travaillais. Elle recherchait celle de Francis Poulenc, le grand compositeur français, écrite par Renaud Machart.
« En livre de poche, si possible. Je manque de place. »
J'étais fasciné par la beauté de son regard couleur lagon. J’ai eu très envie de lui faire plaisir, en vain. Mon patron m'observait, du coin de l'œil, en souriant.
« J'ai celle de Ravel, celle de Debussy, mais pas celle de Poulenc. Je suis désolé. »
Je préparais mon petit effet.
« Mais je peux vous la commander... »
Elle avait hoché la tête, toute heureuse, puis m'avait donné son numéro de téléphone.
« Appelez-moi quand vous la recevrez, d'accord ? »
« Avec plaisir. »
Mon patron continuait de sourire tel un benêt, et dodelinait de la tête, maintenant.
J’avais rappelé la jeune femme... pour l'inviter au resto. Elle avait accepté à une condition : une fois que la biographie de Poulenc trônera dans sa bibliothèque.
J’avais imaginé son regard vert m’aveuglant, tant il s’était illuminé.
Six mois plus tard, nous parlions de fiançailles. Elle avait en tête de tester notre entente au quotidien. J’avoue avoir trouvé cette idée peu commune. La sensation d’avoir réussi les premiers tests d’un casting. Je n’étais pas le seul, hélas. Et maintenant, Miranda s’apprêtait-elle à tester les lauréats, à tour de rôle ?
D’humeur badine, il m’arrivait de délirer.
« Je veux que tu viennes chez moi. J'habite un cabanon, en front de mer. Tu verras, juste en face, au large, il y a un phare abandonné. Il est tellement grand qu'il peut chatouiller le ventre des nuages, et sa lentille creuse des tunnels de lumière dans leur chair ouatée. J'avais une colocataire, elle n'a jamais regretté d'y avoir vécu avant de se marier. Elle vient régulièrement avec son mec, et nous buvons le thé en évoquant notre enfance. Ici, c'est comme si j'étais tous les jours en vacances. Je suis sûre que ça te fera le même effet. »
Moi qui n'osais pas lui demander de poser ses valises en pleine garrigue, dans l'arrière-pays. J'avais hérité le vieux mas de mon oncle. Il était décédé, terrassé par le soleil. Il avait eu la flemme de se mettre à l’ombre.
Il se murmurait, dans les villages avoisinants, que Marcel Pagnol y avait tourné une scène de Manon des sources – scène coupée au montage. Il se disait tant de choses à l’abri du Garlaban.
Lorsque j'étais gamin, mes parents et moi y passions un week-end sur deux. Tonton était un chic type, mais il avait le tort, à mes yeux, de braconner. Difficile de le lui reprocher lorsqu’il nous cuisinait un succulent civet de lièvre, le dimanche, à midi.
Je n'osais pas parce que je savais Miranda réfractaire au chant des cigales. Mélomane, elle détestait leur concert de « violons désaccordés ».
« Ça ne ressemble pas à des violons... plutôt à des crécelles. »
« Non, non, les violons désaccordés, c'est une horreur. Je suis bien placée pour le savoir, mon grand-père était luthier. Il lui arrivait de me prendre avec lui, dans sa boutique. J'ai toujours aimé l'odeur du bois. »
« Ça tombe bien, j'habite à l'orée d'une pinède. »
« Oui, mais ce bois-là fait trop de bruit. Il grince. »
« Ce sont les portes qui grincent. »
J'avais souvent envie de l'énerver parce que ses yeux émeraude s'ouvraient en grand, et je sentais la colère sourdre telle une source au fond de cet écrin de verdure.
« Allez, je te taquine ! Tu connais mieux la musique que moi ! Mais, au fait, elle était bien la biographie de Francis Poulenc ? »
Elle simulait une gifle donnée à la volée, puis le bel oiseau me donnait la becquée. Cela faisait au moins cinquante fois que je lui posais la question. Cinquante fois en six mois. Elle avait la mémoire des nombres.
Je me rappelais clairement ce soir-là, au restaurant, lieu de notre premier rendez-vous, le plus précieux. J'avais trouvé sa conversation très peu romantique. La sensation qu'elle avait besoin d'un auditoire. Me vantait-elle déjà le lieu où elle vivait, aux Goudes ? Lisait-elle l'avenir dans ma façon de manier la fourchette ?
« La fenêtre de la cuisine de mon cabanon donne carrément sur la mer, on pourrait y caler des cannes en préparant un aïoli pour les amis. Il y a un petit port, juste à côté, où les pointus ramènent du poisson, chaque matin. C'est comme s'il n'y avait personne à bord, tant il y a de gabians qui s'agglutinent au-dessus d'eux. Ils n'attaquent jamais en piqué, ils savent qu'ils se prendraient des coups de rame. »
« C'est quoi, un gabian ? »
« Un jeune goéland. Ici, on confond ces oiseaux avec les mouettes rieuses. On a tort, il y a très peu de mouettes à Marseille, elles préfèrent la Camargue. »
Et elle avait poursuivi sur sa lancée, imitant un guide du patrimoine avide d'étaler ses connaissances. Le phare semblait la fasciner.
« Le phare des tempêtes… pourquoi ce surnom ? »
« Pourquoi crois-tu qu’il a été, très tôt, abandonné ? »
« Très tôt… tu ne me l’as pas dit ça. »
« J’ai eu tort. »
Nous nous sommes soudain regardés comme si un grain de beauté avait poussé sur notre nez durant le repas. Nous avions commandé une mousse au chocolat. Il y avait peut-être eu des éclaboussures.
Miranda se lança la première.
« Nous sommes en train de nous tutoyer sans autorisation. »
« Oui, c’est vrai. Et ça te dérange ? »
« Non, non, pas du tout. Et c’est ça qui est troublant. »
Elle évoqua, des éclairs dans les yeux, la malédiction dont avait été victime le phare, raison de son abandon au milieu des flots méchamment écumants par temps de mistral.
« Le premier gardien a déclaré y voir des fantômes. Il a déserté les lieux à la nage, au bout d’un mois. Celui qui l’a remplacé a été assassiné par l’amant de sa femme, lors d’un séjour sur le continent. Et il y a eu le père Aspignan. Un Breton qui avait pas mal bourlingué, et décidé de se poser. Il était le seul à avoir accepté ce boulot. Et c’est lui qui a découvert l’emplacement du trésor. Uniquement l’emplacement. »
Je l’ai interrompue. Je voulais savoir pourquoi « des tempêtes » ?
« Pourquoi ? Parce que, depuis qu’il avait été érigé, le mistral s’acharnait contre lui. Il tanguait, se lézardait, mais tenait bon. Et puis, un jour, le terrible vent, frustré, a renoncé à essayer de le déquiller. S’en détournant, il s’est trouvé une autre cible : Notre-Dame de la Garde. Mais là, il s’attaquait à du lourd. A de l’indéracinable. Il s’est très vite époumoné. Aujourd’hui, il souffle encore, force 9 ou 10, mais jamais au-delà. Il est devenu asthmatique, et c’est tant mieux pour les pêcheurs. »
« Un beau conte de fées… »
Miranda fit la moue.
« Et le trésor ? »
« Personne n’a eu le courage de retourner sur le phare. C’est humain, la vie est plus précieuse que la richesse. »
Nous nous étions attachés l’un à l’autre comme poussés par deux vents contraires. Mon patron avait gagné une nouvelle cliente, et moi…
Elle se pointait souvent à la librairie, pour acheter des biographies de grands compositeurs, et chaque fois, son dévolu se portait sur celui qui manquait à l’appel. Elle en faisait un jeu. Elle me posait des questions sur mon stock, et moi, bêtement, je la renseignais.
« Quel dommage ! Je vais devoir attendre… J’étais tellement pressé de connaître la vie amoureuse de cet homme si controversé. »
Je dus en commander un exemplaire et l’inviter au resto. Un jeu, oui.
« Et maintenant, si tu me disais la vérité. Tu veux la biographie de Wagner alors que tu détestes ce compositeur… »
« Ce n’est pas pour moi, c’est pour Francis, le mec dont la nana était ma colocataire. Ils sont revenus passer un bon moment, ce week-end. C’est pour ça que j’ai refusé d’aller au ciné avec toi. C’est un dingue de Bayreuth. »
« Tu ne pouvais pas tout déballer du premier coup ? »
Elle me fixa, droit dans les yeux. Je crus fondre.
« Tu veux vraiment savoir la vérité ? »
« Evidemment. »
« Ton patron nous observe. »
« Laisse tomber ! C’est plus que mon patron, c’est un ami. »
« Tu veux bien venir t’installer à la maison… Ça m’évitera de te mentir, et de m’acheter des biographies qui ne m’intéressent pas vraiment. »
Elle éclata de rire. Mon boss et néanmoins pote sursauta.
« J’avais prévu autre chose, mais bon… »
« Autre chose… Quoi donc ? »
« Te proposer l’équivalent, mais dans l’autre sens. Hélas, ce que femme veut… »
Elle m’avait embrassé à pleine bouche. J’avais machinalement regardé en direction de mon patron qui feignait d’être plongé dans ses comptes.
« Alors, la biographie de Wagner, tu la prends ou pas ? »
Elle savait comment me faire taire. Notre second baiser avait éveillé, en moi, des envies de prendre le large, loin du vieux mas de feu mon oncle.
« Je veux que tu viennes chez moi. J'habite un cabanon, en front de mer. Tu verras, juste en face, au large, il y a un phare abandonné. Il est tellement grand qu'il peut chatouiller le ventre des nuages, et sa lentille creuse des tunnels de lumière dans leur chair ouatée… »
A moult reprises, j’avais revécu cette scène en songe. Et, chaque fois, quelques détails changeaient, mais c’était toujours la même sensation de plénitude, au réveil.
Le large, cette grande gueule de requin, m’avait happé. Au début, je n’ai point eu mal, au contraire. Je me suis dit que j’étais maso. Délicieusement maso.
Mais après…
Ma garrigue, j’allais la regretter… et pas que la garrigue.
*
J’avais vendu le mas à un couple venu de la capitale. L’homme se déclara gavé par les embouteillages, les coups de klaxons, la pollution. La femme, typée maghrébine, était toute contente de se rapprocher de Marseille. Il n’y avait que la mer à traverser pour se rendre en Algérie, le pays dont ses parents étaient originaires.
Un ami avait jugé ma décision de larguer les amarres hâtive.
« J’ai fréquenté une sirène qui s’est fait greffer une paire de jambes alors que je n’aspirais qu’à un amour platonique. »
Il m’avait arraché un sourire.
« Peu importe. J’ai confiance en Miranda. Et puis, si nous venions à nous séparer, j’ai assez de fric pour me trouver un petit appart dans le centre-ville. Il ne lui viendrait pas à l’idée d’essorer mon compte en banque. Elle est plus argentée que moi. »
« Tu fais trop confiance aux femmes, mon capitaine… ça te perdra. »
« Et toi, tu resteras mousse jusqu’à la fin de tes jours. »
« J’espère bien devenir au moins matelot. Connais-tu l’espérance de vie chez les hommes qui ont épousé la mer ? »
« Non. Et je ne veux pas la connaître. »
J’avais cloué le bec à cet oiseau de mauvais augure.
Miranda savait que je détestais la pêche. Elle ne s’étonna donc point que je ne sois pas obsédé par la possibilité de taquiner la poiscaille sans avoir à sortir du cabanon.
« Et si la mer se déchaîne… Avec ce satané mistral, on sera aux premières loges. »
« Pas de danger. Nous sommes à l’abri de son souffle, ici. Il y aura calme plat. Et l’eau se rafraichira à peine. »
« On va pouvoir vivre en maillot de bain, alors. »
« Pas en hiver. »
Elle gloussa et m’embrassa chaudement.
C’est cette nuit-là, la première sous ce toit, que j’ai fait ce cauchemar qui m’a hanté durant de longs mois. La soirée avait été torride. Nous avions aéré la chambre, et les poissons nous avaient entendus traduire le plaisir par des mots. L’absence de voisins développe l’éloquence. Nous nous étions endormis vers minuit, après avoir joué les prolongations sous la douche.
J’avais chaud, très chaud, je me suis rendu dans la cuisine pour boire un verre d’eau. J’ai ouvert la fenêtre, afin de respirer l’air du large, et il était là, s’agrippant au rebord. J’ai tout de suite remarqué ses mains palmées. Je me suis ébroué et il avait recouvré figure humaine. Je l’ai aidé à enjamber la jardinière dont il décapita les géraniums. Ce n’était pas un homme-poisson, non. Il arrosa de son sang les fleurs destinées à éloigner les moustiques. Il avait une flèche de harpon plantée dans la cuisse.
« Ils sont à mes trousses. »
« Qui ça ? »
« Ceux à qui j’ai volé le trésor du phare. »
« Et qu’est-ce que vous faisiez là-bas ? »
« Je le cherchais, moi aussi. »
« C’est un peu normal qu’ils vous poursuivent, vous ne croyez pas ? »
« Ils veulent s’enrichir… Moi, c’est juste pour qu’il soit exposé dans un musée. »
« Ce n’est donc pas des pièces d’or qu’un pêcheur de perles a dénichées au fond d’un lagon, dans la cale d’un galion espagnol coulé par la flotte anglaise ? »
Les mots sortaient de ma bouche sans avoir été invités à déserter ma pensée.
« J’ai mal. »
Il s’est assis sur la chaise que je lui présentais.
« Je vais appeler les pompiers. En attendant, je vais vous faire un garrot… »
Je me suis dit que Miranda avait le sommeil lourd. C’était peut-être flatteur.
« Non, non. Je vais me débrouiller. »
Il se leva d’un bond, aggravant son hémorragie, et se précipita – avec les moyens du bord – vers la porte d’entrée comme s’il connaissait les lieux.
Il était pathétique, se déplaçant à cloche-pied. Je n’ai su que faire. Appeler la police ? Réveiller Miranda ?
Des coups de poing contre les volets, pour m’annoncer leur arrivée. Les poursuivants. Trois brutes épaisses vêtues d’une combinaison de plongée affreusement noire, et armées d’un fusil harpon.
« Vous protégez un voleur ! »
« Il m’a dit que c’étaient vous, les voleurs ! »
« Et vous l’avez cru ? »
C’est le moment que choisit Miranda pour se pointer, nue, dans la cuisine.
« Qui sont ces gens ? »
Je me suis réveillé sans avoir eu le temps de répondre à Miranda.
J’étais essoufflé comme si je venais de courir. J’ai fait très attention à ne pas faire trop de vagues en surfant sur la mer de draps froissés. Je me suis rendormi en écoutant le ronron de la minette qui dormait, à côté de moi, sans se douter que j’avais été témoin, par la fenêtre de la cuisine, d’une tentative de meurtre. Je me suis promis, dans un demi-sommeil, d’épargner Miranda, de taire ce rêve où un homme blessé, qui semblait connaître les lieux, s’introduisait dans la place.
A l’aube, alors que de bruyants goélands traquaient les chalutiers rentrant au port, j’ai machinalement regardé par terre, histoire de vérifier si…
« Mais qu’est-ce que tu cherches ? Tu as perdu quelque chose ? »
« Bonjour, ma chérie. Tu as bien dormi ? »
« Comme un bébé, mon amour. Mais tu ne m’as pas répondu. »
« Hier, j’ai semé des petits galets, pour retrouver le chemin de la cuisine. La nuit, ils clignotent. »
« L’odeur de café ne te suffit pas ? »
« Je suis enrhumé. »
« Il fallait fermer la fenêtre. »
Son sourire alluma une arrière-pensée. Une balise tellement plus rayonnante que mes petits galets. Je me suis assis et elle m’a servi le café avec style. Il y avait, artistiquement disposés sur la table, des croissants de la veille. Elle les aimait rassis, mais ne m’avait point demandé mon avis. Peu importait. Une faim de loup hurlait dans mon estomac.
« Et ces goélands… C’est tous les matins comme ça ? »
« Tu auras l’occasion de t’en rendre compte par toi-même. Mais oui, les pêcheurs bossent sept jours sur sept. »
(à suivre)