Le regard profond des Highlands

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Je déteste les chemins balisés, je préfère risquer de me perdre. Pourtant, ce jour-là, je me suis lancé sur un sentier de randonnée où moult troncs d’arbres étaient tatoués d’un trait jaune horizontal indiquant que je ne m’étais point égaré. Je me souviens de la fois où, alors que l’orage menaçait, j’avais été distrait par le chant d’un pinson des arbres au point d’avoir mon GPS complètement déboussolé. Je n’avais pas paniqué, mais bon, il n’y avait pas de dolmens, dans le coin, pour m’abriter de la foudre, ni le moindre refuge. C’est un petit chien noir qui m’a remis sur les bons rails, jaillissant d’un bosquet, comme s’il était là pour sauver la vie des paumés – au sens propre comme au figuré.

« Tu sors d’où, toi, mon ange noir ? »

Il avait montré les crocs. Il n’avait pas aimé que je le compare à un ange, apparemment.

Je l’avais caressé longuement, histoire de me faire pardonner. Son regard – de la même couleur que l’ange, mais chut ! – me fixa longuement, et j’y lus une profondeur qui me parut celle d’un pays de légendes. Je ne l’ai pas soutenu, pas envie de m’y noyer.

« Et tu t’appelles comment ? »

Le tonnerre a joué du tambour, au loin, mais l’armée approchait, et je commençais à entendre des pas pressés se mettre au pas de charge.

Le brave toutou m’a attrapé par l’ourlet du pantalon et m’a entraîné vers un bouquet d’arbres.

« Pas là ! Pas là ! Il faut s’éloigner des arbres. »

Il m’avait complètement ignoré. Je n’ai pas insisté, j’avais le pressentiment qu’il savait ce qu’il faisait. Forcément, puisque c’était un ange. Nous nous retrouvâmes à l’entrée d’une grotte. Elle n’était guère profonde, mais c’était pour attendre la fin de l’orage, pas pour la visiter et s’extasier devant des dessins rupestres.

Tant d’éclairs nous avaient fusillés, en vain. L’orage est passé et j’ai quitté la grotte en m’étirant comme si je sortais de mon lit. Le petit chien noir avait disparu.

L’avais-je rêvé ? Etait-il remonté sur son nuage blanc après que les autres, méchamment gris, avaient déserté le ciel ?

Il me manquait déjà.

De retour à la maison, je m’étais précipité sur l’ordinateur. Sur Internet, j’avais découvert que ce petit chien noir, un Cairn terrier, était originaire d’Ecosse. Il était question des Highlands où son espèce débusquait les renards, les blaireaux.

J’en avais rêvé, le soir même. Des aboiements m’avaient bouté hors du sommeil. Je m’étais perché, à deux heures du matin, à la fenêtre de ma chambre, et j’avais été accueilli par le silence des étoiles.

Dans la réalité, je l’aurais adopté.

 

Sac à dos chargé, j’avançais sur ce sentier bordé de genêts. Leur odeur âcre m’enivrait. Les oiseaux m’accompagnaient en jouant de la flûte. Un ami avait été étonné en apprenant que, paradoxalement, je m’étais aventuré sur un sentier où des arbres élus guidaient les randonneurs.

« Je vieillis, mec. J’ai peur de mon ombre, alors tu imagines si je me perds… »

« Je ne te crois pas. »

De mauvaise foi, j’ai haussé les épaules. Que croyait-il ? Que j’étais parti à la recherche de cette joggeuse qui m’avait avoué, à l’occasion d’une rencontre, qu’à cette heure-là de la journée, elle courait en ricochant, telle une boule de flipper, sur les troncs d’arbres tatoués d’un trait jaune horizontal ?

« Depuis que j’ai croisé un loup, j’évite les chemins non balisés. »

« Un loup ? Un loup, ici ? »

Elle m’avait souri avant de détaler comme un lapin.

 

Je n’avais pu m’empêcher de regarder à droite puis à gauche à chaque intersection, comme si je traversais une rue au feu orange. Jusque-là, seuls des chiens errants m’avaient suivi, la truffe au ras des pâquerettes. Ils traquaient probablement des mulots qui avaient largué quelques minuscules crottes. S’ils devenaient trop amicaux, un coup de pied simulé faisait fuir ces clébards mal dégrossis. Ils étaient pathétiques, la queue entre les jambes comme si j’étais un chef de meute.

« Hé ! Je suis bipède. Tu connais un bipède capable d’exiger que tu te soumettes ? »

Je me reprenais aussitôt.

« Ah oui, c’est vrai… il y a des maîtres qui méritent une bonne raclée, quand ils maltraitent leurs chiens. »

Il m’était arrivé de dire la même chose à un renard. Sa rousseur m’avait aveuglé.

J’en étais là de mes pensées lorsque…

Là, perché sur un gros rocher, un loup gris m’observait. Il avait surgi du néant alors que je m’étais trompé de chemin. Pas de trait jaune horizontal, en vue, sur un tronc d’arbre. J’étais arrivé à un carrefour et mon GPS n’avait pas prévu de croiser la route d’un tel animal.

« Il va hurler à la lune en plein soleil. Ça sera la preuve que tu es victime d’un mirage. Tu as oublié de visser une casquette sur ton crâne, et lui, là-haut, jongle avec tes yeux. »

Je me suis ébroué. Le loup était toujours là.

Il est descendu de son perchoir comme au ralenti. Y avait-il des marches taillées dans le roc ?

Il sauta sur l’herbe jaunie et progressa dans ma direction, tête basse, les yeux injectés de sang. Vingt pas nous séparaient.

Une tornade noire s’est interposée. Noire et trop petite pour rivaliser avec Ysengrin.

J’ai tout de suite reconnu le Cairn terrier de l’autre jour. L’ange noir. Il avait certainement lu dans mes pensées car il se mit à gronder. Le loup a couiné comme un chiot et s’est barré… la queue entre les jambes.

« Bravo, petit ! Et merci ! »

Il a retourné sa colère contre moi.

« Pardon, mon grand ! Tu es un chef ! »

« Trop tard ! Vous l’avez vexé ! »

Une voix de femme. La joggeuse. J’avais complètement zappé qu’elle était rousse.

 

*

 

« C’est votre chien ? »

« Non. Mais je l’ai souvent vu qui rôdait dans le coin en sniffant le sol comme s’il cherchait des truffes. Il lui arrive de me suivre… mais je cours trop vite pour ses petites pattes. »

Il aboya.

« Il a l’air intelligent. »

Il est venu se frotter à mes jambes, imitant un chat.

« Et si je dis qu’il est instable, il va me… »

Et il a feulé.

« C’est un chat réincarné en chien. »

Le calme est revenu, il s’est assis sur son derrière et m’a regardé.

« Bonjour, je m’appelle Franck. »

« Enchantée. Moi, c’est Miranda. »

« Vous êtes une habituée de cette balade, je me trompe ? »

« Je chronomètre mes courses. C’est pour ça que je ne m’arrête jamais. Sauf aujourd’hui. »

Elle me montra sa montre.

« Vert fluo, mazette ! On vous voit de loin. »

« C’est pour ça que je préfère courir dans l’herbe que sur ce sentier… »

« Vous êtes sérieuse ? »

« Non. »

« Et pourquoi vous ne courez pas, aujourd’hui ? »

« Parce que ce petit toutou est capable de me poursuivre… et ça risque d’intriguer le loup. »

« Mais… il existe, ce loup ? Je croyais avoir eu la berlue… »

« Vous l’avez vu ? »

« Oui, tout à l’heure. Il s’est très vite éclipsé. »

« Il ne se montre qu’à certaines personnes. J’en ai entendu parler, mais je n’ai jamais eu l’honneur de… »

Elle m’invita à m’asseoir en tailleur dans l’herbe, à côté d’elle. J’ai refusé.

« Vous allez me faire de l’ombre si vous restez debout. »

Elle était vêtue d’un short aussi vert que sa montre. La sensation de découvrir des parties de son anatomie par petits bouts. Elle m’intimidait.

« Je croyais que les rousses avaient la peau fragile… »

« Cliché, mon cher Franck. Cliché. »

Pour faire le malin, j’ai failli lui avouer que je la prendrais bien en photo ; mais, du haut de mon grand âge, il  vaut mieux rester humble.

« Vous avez quel âge ? »

« Pardon ? »

« Vous avez quel âge ? »

Je suis tombé des nues. Lisait-elle dans ma tête ?

« Coïncidence. » ai-je pensé.

« Non, non. »

J’ai rebondi après être tombé des nues.

« Vous pratiquez la télépathie ? »

« Oui, monsieur. »

« Mais alors… »

« Vous avez le double de mon âge, et si je vous l’ai demandé, c’est uniquement pour vérifier quelque chose. »

« Et quoi donc ? »

« Si vous étiez réceptif. J’en connais des tas, hommes ou femmes, qui sont incapables d’émettre. »

« Je suis impressionné. Vous ne sauriez pas, par hasard, comment on dresse un mur mental ? »

Je me suis retenu de rire.

« Il me suffit d’éteindre le récepteur. Métaphoriquement parlant, bien sûr. »

« Bien sûr. »

« De toute façon, je suis naturellement discrète. »

« Vous me rassurez. »

Le petit Cairn terrier s’était endormi à nos pieds. J’étais resté debout, tournant autour de la jeune femme afin d‘éviter de lui faire de l’ombre. On eût dit Lelouch en plein tournage. Maintenant, il était trop tard pour lui avouer que je ne pourrais pas me relever sans faire craquer mes vieux os. L’ange noir a soudainement ouvert un œil.

« Il a flairé l’approche du loup. » ai-je dit à mi-voix.

« Vous croyez ? »

C’est Goupil qui est apparu, sortant d’un terrier où, visiblement, il avait séjourné, à l’abri du soleil. Le pauvre animal a immédiatement été coursé par le Cairn terrier. Le loup en a profité pour apparaître, le poil rare, les crocs baveux.

« Vous voyez bien qu’il se montre à vous. »

« Oui, mais c’est parce que vous êtes là. »

« Je ne sais si je dois me sentir flatté… Vous allez partir en courant ? »

« Je ne crois pas, non, ça l’exciterait encore plus. »

« Je le comprends… »

Elle me toisa. Je remarquai enfin qu’elle avait les yeux aussi verts que sa montre, son short, et l’herbe qui n’était pas partout verte.

« Ce n’est pas le moment de faire de l’humour, monsieur Franck. »

« Désolé, ça m’a échappé. »

« Et vous allez me vexer à force d’être en retard… sur l‘analyse de mon physique. »

Nous avons éclaté de rire de concert, effrayant le loup qui a déserté la place à la vitesse d’un impala. Un coup de fusil avait-il retenti au même instant ? Il a bondi par-dessus un tronc d’arbre déraciné et disparu sous le couvert.

Nul chasseur ne se montra.

« Ce n’est pas un loup, Franck. »

« Et c‘était quoi ? »

« J’aimerais bien le savoir. La Bête du Gévaudan, peut-être… »

« Ici ? Nous sommes à trois cents kilomètres de la Lozère, à vol d’oiseau. »

« Elle s’est délocalisée parce qu’elle était repérée, là-bas. »

« Mais… elle est morte depuis bientôt trois siècles. »

« Vous m’en direz tant. »

« Et elle s’est réincarnée. »

« Vous me faites peur. »

« A mon âge, c’est un peu normal. »

« Ne vous sous-estimez pas. »

Tandis que le stress nous encourageait à plaisanter, nous avions oublié l’ange noir. Il n’était plus là.

 

*

 

Nous nous sommes séparés sur une poignée de main, sans avoir échangé nos 06, mais en trichant avec le hasard. La certitude de nous revoir, un jour prochain, le long de ce chemin parfumé aux genêts.

Même si un animal semblable à un loup hantait les lieux, ainsi qu’un ange noir susceptible et qui ne redoutait pas d’affronter un monstre.

« Il y a sans doute laissé la vie. Il s’est pris pour un super-héros, il a volé dans les plumes d’un animal hirsute. »

J’ai fait taire cette cynique voix en me giflant à deux mains.

« Ce n’est pas un loup… Ce n’est pas un loup… »

« Je sais. Mais ta gestuelle m’a amusé. On aurait dit que tu te tamponnais d’after-shave. »

« Normal, tu es rasoir. »

 

Je suis reparti en balade, la tête vide de ce passé récent. Mon médecin traitant m’avait conseillé de faire du sport, bien avant que je ne mette un pied devant l’autre sur un sentier de randonnée.

« Du sport à mon âge ? »

« Si vous prenez ce que je vous dis au pied de la lettre, oui. Mais non. Juste de la marche à pied. Une heure par jour. Vous n’avez pas de chien, c’est dommage. Vous seriez obligé de sortir au moins deux fois par jour. »

« Un chien, c’est trop de responsabilités. »

« Moi, je suis responsable de votre état de santé, et… Bref. Vous préférez que je vous prescrive un antihypertenseur ? »

« Non, non. Je vais faire comme vous dites. Depuis le temps que je rêve de sortir de chez moi pour une bonne raison. »

« Et si ça se trouve, vous allez rencontrer des gens. »

« Ou un chien. »

« Oui, un chien, c’est bien. »

Je suis reparti en balade, dans l’idée de…

De retrouver l’ange noir et de le ramener à la maison. J’avais déjà adopté un chat, autrefois, mais il s’était transformé en tigre. Chaque fois que le facteur entrait, histoire de me faire signer le récépissé d’une lettre recommandée, il ressortait balafré. Le minet sautait sur la table et…

Il visait les yeux.

Ce même facteur, la fois suivante, a préféré glisser le récépissé sous la porte. Il avait réitéré sa nouvelle technique, inoffensive, jusqu’à sa retraite.

« Je n’ai pas de stylo sous la main. Prêtez-moi le vôtre. Dans la boîte aux lettres. Je vous le rendrai quand je vous croiserai dans la rue. »

Je gloussais. Il râlait.

« Non, je plaisante. »

Je passais mon bras par l’entrebâillement de la porte et lui rendais son Bic.

J’avais dû me débarrasser de mon chat en le donnant à un parent qui se sentait seul. Il m’avait téléphoné à plusieurs reprises pour me remercier car il était doux comme un agneau.

« Depuis le temps que je voulais un minet. Merci, cousin. »

« Ton facteur va bien ? »

« Oui, pourquoi ? »

Et je lui avais raconté mon histoire. Il avait cru à une blague. Pas envie de le décevoir.

 

Le soleil tapait dur, ce jour-là, et les oiseaux tentaient d’adoucir sa chaude caresse. J’avais dû m’enfoncer un chapeau de paille jusqu’aux sourcils, et remplir la gourde qui alourdissait mon sac à dos au point de marcher voûté. Mes lunettes noires me donnaient l’illusion d’un crépuscule devançant l’appel. Je connaissais le trajet par cœur, ce qui m’évitait de stresser à la vue d’un tronc d’arbre vierge du trait jaune horizontal, à l’entrée d’une sente pierreuse – elles se ressemblaient toutes. Il y avait des pièges, mais bon, j’avais encore une bonne mémoire : ici, cette souche au visage grimaçant ; là, cet arbre aux racines affleurant… Il y avait toujours un indice. Impossible de se perdre.

Je me suis arrêté à l’ombre d’un chêne. Je suis resté debout, adossé au tronc rugueux, pour ne point somnoler, et peut-être m’endormir, si j’avais été tenté de m’asseoir. C’est le moment que choisit l’ange noir pour lever la patte et me pisser dessus.

« Ah, te voilà, toi ! J’ai bien fait de venir, tiens ! C’est ta façon de me montrer que tu es content de me revoir, c’est ça ? Tu ferais mieux de remuer la queue autrement. »

Je m’apprêtais à le caresser lorsqu’une ombre quadrupède l’a recouvert totalement. J’ai levé les yeux au ciel et j’ai vu le fauve, prêt à nous sauter dessus. Il avait patienté, masqué par le feuillage touffu du chêne. Mais comment savait-il que je comptais m’arrêter sous cet arbre, et pas un autre ? Il m’attendait, c’est sûr. Une embuscade.

Le hasard facilite-t-il la vie des animaux, aussi improbables fussent-ils ?

Si j’avais ôté mon chapeau, il m’aurait shampouiné de bave.

Un coup de feu a retenti, me faisant méchamment sursauter. Le fauve est tombé dans la poussière, la tête éclatée, à deux doigts d’écraser l’ange noir. Il ne saignait même pas.

C’était certes un loup, mais un loup robotisé, mécanique, ressemblant étrangement à canis lupus lupus. La couleur grise, c’était celle du métal où son futur maître l’avait trempé, dernière étape de sa création.

Sa bave sentait l’huile. J’ai eu envie de vomir. Je me suis ressaisi en songeant que s’il avait été constitué de chair et de sang…

Miranda se pointa, un fusil à la main. Elle portait un pantalon treillis. Elle était encore plus sexy ainsi vêtue. Mais quelque chose clochait dans son regard, aussi froid que s’il neigeait dans sa tête.

Elle mit en joue l’ange noir.

« Pas de témoin ! » hurla-t-elle.

Elle me sembla ivre.

« Vous allez me buter, moi aussi ? »

« J’aurais trop l’impression de tuer mon père. »

Et elle fit feu.

 

*

 

Je me suis réveillé d’un bond. J’étais bien adossé au tronc du chêne, mais je m’étais endormi, assis. Notre planète a le tort de tourner autour du soleil, et mon galurin n’était plus vissé sur mon crâne.

Sur l’autre rive du chemin, un homme se tenait debout, jambes arquées, un fusil au canon coupé fumant encore dans sa main gauche. Il me fit penser à Steve McQueen dans Au nom de la loi.

« Vous êtes Jean Chastel ? »

« Pardon ? »

« C’est l’homme qui a réglé son compte à la Bête du Gévaudan. »

« Je ne comprends rien à ce que vous racontez.  Vous n’avez pas plutôt envie de me remercier ? »

« Bien sûr. Je manquerais à tous mes devoirs si je ne le faisais pas… Mais vous êtes qui ? Et ça, c’est quoi ? »

Il y avait du sang partout. J’en avais dans les cheveux – j’avais cru, un moment, que c’est moi qui…

« Je suis un chasseur, je crois que ça se voit, et quand cette bestiole… Elle s‘apprêtait à se laisser tomber sur vos épaules… Vous dormiez comme un bébé… Mon sang n’a fait qu’un tour… »

« Le sien aussi. »

Il bafouillait. L’émotion le rendait humain.

« Mais c’est quoi, comme animal ? Il n’a plus de tête. Un lion ? »

« J’espère que… que vous plaisantez. »

« Oui, évidemment. Il n’y a pas de lion, par ici. Nous ne sommes pas en Afrique, n’est-ce pas ? Alors, c’est quoi ? »

« Un smilodon. Un tigre à dents de sabre. Ça fait dix mille ans que son espèce a disparu. »

« Ils ont disparu… mais il y en a un, là… »

« Il a dû franchir une porte spatiotemporelle. »

« Mon Dieu ! Mais alors… »

J’ai fermé les yeux afin de remettre mes idées dans le bon ordre. J’ai tardé.

« Bon, vous accouchez, oui ou merde ! »

« Il va me falloir une péridurale. La Bête du Gévaudan, c’était lui… Et Jean Chastel ne l’a pas butée. Il a berné Louis XV. »

« Vous êtes dingue, non ? »

« Si peu. »

Il m’aida à me relever.

« Autre chose. Votre chien a eu très peur. Il s’est enfui. »

« Mon chien ? »

« Un petit toutou noir. »

« Oui, oui. Je suis un peu sonné… »

« J’ai vu. »

« Je vous remercie. »

« Il était temps. »

Cet homme me paraissait schizophrène. Mais d’un nouveau genre. Un enfant prisonnier d’un cerveau d’adulte. Il s’est éloigné, à reculons pour commencer, surveillant le ciel. Avec un tel calibre, je l’ai imaginé chassant des ptérosaures, en plein Crétacé. Cette pensée me fit glousser. Je décompressais.

Miranda me manquait, mais bon…

L’histoire allait-elle s’achever sans elle ?

Et l’ange noir ?

« Si ça se trouve, il est dans l’estomac du smilodon, comme le canard dans celui du loup dans PIERRE ET LE LOUP, l’œuvre de Prokofiev. »

J’ai écourté ma balade.

J’ai trottiné, au début, mais l’âge m’a murmuré à l’oreille de me calmer. Il a toujours raison.

« Tu n’es pas pressé. Ne joue pas avec le feu. »

L’âge parle vrai.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

Je me suis morfondu, de longs jours durant. J’étais retourné, à moult reprises, sur ce sentier si souvent parcouru, et qui m’avait aidé à me battre contre l’hypertension sans avoir à avaler des médocs.

« Vous repoussez la date où il faudra en avaler, cher Franck. Sans arrêter de marcher, évidemment. »

J’aimais bien les toubibs qui ne poussent pas à la consommation.

J’ai rêvé, presque chaque nuit, de l’ange noir, mais jamais de Miranda. Preuve que j’avais plus besoin d’un animal de compagnie que…

L’âge, probablement. Vingt ans de moins, j’aurais foncé au pas de charge pour retrouver la jolie joggeuse aux cuisses de marbre.

 

Ce matin-là, on a gratté à ma porte.

Je me suis dit qu’un chat avait soif, ou faim. Mais ce n’était point leur façon d’agir. Ils étaient nombreux, dans le quartier, mais ne faisaient jamais la quête.

J’ai ouvert la porte avec la ferme intention de chasser l’intrus quadrupède.

L’ange noir.

« Mais… comment tu m’as retrouvé, toi ? »

Il jappa.

« Ton flair, avec tous ces genêts… Allez, entre, bonhomme ! Tu es ici chez toi ! »

Il avait une pelade sur le flanc. Une plaie qui commençait à cicatriser. Un coup de griffe, ou de  crocs.

 

Il est entré mais n’est jamais ressorti. Enfin si, pour me suivre en Ecosse.

L’idée avait fusé dans mon esprit. Une fulgurance.

« On va chez tes ancêtres, d’accord ? Et moi, je pourrais vérifier si Nessie existe, ou pas. »

« C’est qui, Nessie ? »

Je n’ai pas voulu chercher à comprendre. Peu importait à qui appartenait cette voix.

Mais son fort accent écossais était un aveu.

J’ai baptisé mon chien Blacky.


Publié le 09/02/2026 / 1 lecture
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