Si tu avais sautée? Si tu l'avais fait?
Dans ce val, tu aurais fini ta course dans le courant. Le torrent aime tant les âmes tourmentées. Entre le rire nerveux et les larmes. Entre une mauvaise comédie et un sacré drame.
Je tremble pour de vrai, pour de bon. Je suis assis à l'arrière de cette voiture inconfortable. La ceinture me serre tellement... à moins que ce ne soit mon cœur qui s'alarme sur le trajet. Je revois ce papier que tu tiens à pleines mains. J'entends à nouveau tes mots si durs que la haine m'embrasse et je la laisse faire. Je reçois ce chantage ultime, cette absence de choix, droit sur mon visage. Je devais choisir entre toi et papa. Je devais ne plus le revoir. Je devais le charger, le détruire, le supprimer.
Nous n'étions pas seuls. Il était au volant, en retrait. Gêné, obligé par loyauté. Un voisin, un ami, peut-être davantage. Pris entre deux eaux, pris au piège comme moi.
Ce trajet est interminable. Nous avançons péniblement dans ce décor qui me fascine. Cette route tortueuse creusée dans la roche. La carrière. La voute. Le barrage. Les grillages.
Il y a la mort partout dans les histoires qu'on aime raconter aux enfants...
Les larmes coulent mais nous restons trois dans cette voiture. Elle poursuit péniblement sa route dans un silence assourdissant.En fait, je ne t'écoutais plus. J'avais tellement peur. Je me sentais coupable et fragile. Je n'oublierai pas ce regard, ces yeux exorbités. J'étais encore plus seul que d'habitude.
Je ne me souviens plus de l'arrivée au lycée ce jour-là. Sûrement garé à la même place, sur le parking le plus éloigné. Au moins 800 mètres de calme, le croisement avec la route du bout du monde. J'aimais passer devant le square et cette fontaine immense. J'adorais la perspective et le lycée posé au fond comme un vaisseau spatial.
Je ne t'en ai jamais reparlé. J'ai gardé ça en moi. Quelque chose s'est cassé définitivement ce jour-là. Alors je suis parti loin, le plus loin jusqu'à la mer. J'ai arraché ma liberté.