Si tu avais sautée? Si tu l'avais fait?

Dans ce val, tu aurais fini ta course dans le courant. Le torrent aime tant les âmes tourmentées. Entre le rire nerveux et les larmes. Entre une mauvaise comédie et un sacré drame. 

Je tremble pour de vrai, pour de bon. Je suis assis à l'arrière de cette voiture inconfortable. La ceinture me serre tellement... à moins que ce ne soit mon cœur qui s'alarme sur le trajet. Je revois ce papier que tu tiens à pleines mains. J'entends à nouveau tes mots si durs que la haine m'embrasse et je la laisse faire. Je reçois ce chantage ultime, cette absence de choix, droit sur mon visage. Je devais choisir entre toi et papa. Je devais ne plus le revoir. Je devais le charger, le détruire, le supprimer. 

Nous n'étions pas seuls. Il était au volant, en retrait. Gêné, obligé par loyauté. Un voisin, un ami, peut-être davantage. Pris entre deux eaux, pris au piège comme moi.

Ce trajet est interminable. Nous avançons péniblement dans ce décor qui me fascine. Cette route tortueuse creusée dans la roche. La carrière. La voute. Le barrage. Les grillages.

Il y a la mort partout dans les histoires qu'on aime raconter aux enfants...

 

Les larmes coulent mais nous restons trois dans cette voiture. Elle poursuit péniblement sa route dans un silence assourdissant.En fait, je ne t'écoutais plus. J'avais tellement peur. Je me sentais coupable et fragile. Je n'oublierai pas ce regard, ces yeux exorbités. J'étais encore plus seul que d'habitude.

 

Je ne me souviens plus de l'arrivée au lycée ce jour-là. Sûrement garé à la même place, sur le parking le plus éloigné. Au moins 800 mètres de calme, le croisement avec la route du bout du monde. J'aimais passer devant le square et cette fontaine immense. J'adorais la perspective et le lycée posé au fond comme un vaisseau spatial. 

 

Je ne t'en ai jamais reparlé. J'ai gardé ça en moi. Quelque chose s'est cassé définitivement ce jour-là. Alors je suis parti loin, le plus loin jusqu'à la mer. J'ai arraché ma liberté.


Publié le 23/01/2026 / 9 lectures
Commentaires
Publié le 24/01/2026
Ton texte frappe par sa sincérité brute et sa tension émotionnelle. On y sent la mémoire d’un moment charnière, celui où tout bascule sans retour. L’écriture, à la fois sobre et poétique, rend palpable la peur, la honte, la colère mêlées. Chaque phrase semble retenue, comme si les mots eux-mêmes avaient du mal à respirer. Les images de la route, du torrent, du barrage, traduisent à merveille l’enfermement et la lutte intérieure. Et puis cette fin, simple et poignante : partir, s’arracher, survivre. C’est une libération douloureuse mais nécessaire. Merci pour ce texte d’une grande humanité, qui touche par sa justesse et sa profondeur.
Publié le 24/01/2026
J'ai hésité à le publier donc je ne m'attendais vraiment pas à ce commentaire très touchant. Merci beaucoup Mary.
Publié le 24/01/2026
Ce texte est poignant. Les personnages sont pris par l'émotion, ils n'osent pas parler, tout se passe à l'intérieur. La voiture est le lieu de toutes ces émotions, de ce torrent, de ces douleurs difficiles à supporter. Que faut-il faire dans ce cas ? La réponse, tu la donnes : fuir. Fuir pour conserver sa liberté, courir après pour la rattraper alors qu'elle s'en va, fuir parce que la vue de l'impuissance n'est plus possible. Il y a tant à dire sur le rapport de l'homme à l'impuissance...
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