Le voyeur et sa complice
Matilda ne m’avait pas dit qu’un connard la reluquait quand elle se faisait bronzer sur sa terrasse. Elle était rousse mais sa peau laiteuse ne craignait point la caresse du soleil.
Moi, les voyeurs, j’ai envie de leur crever les yeux, et les violeurs, de les castrer. Je suis un peu impulsif. Mais je regrette très vite mes excès. Je ne suis pas méchant, j’ai juste du mal à me contrôler. Résultat : je ne suis pas rancunier alors que certaines personnes mériteraient de se prendre mon poing dans la gueule, et un coup de genou là où vous savez.
Oui, Matilda aurait dû me le dire avant. Ne pas attendre que le hasard s’en charge. Je lui avais demandé pourquoi elle ne portait pas plainte. Elle m’avait répondu que c’était un vieux monsieur inoffensif. Etait-elle exhibitionniste ? En tout cas, j’ai accepté quand elle m’a invité à m’installer chez elle alors que nous nous fréquentions depuis deux mois. Mon frère trouvait que c’était un peu rapide, mais les rares fois où il l’avait vue, il avait été impressionné par la rousseur de ses cheveux et l’émeraude de ses yeux.
« Je te comprends, frérot. Avoir tous les matins ce spectacle devant les yeux… Mais fais gaffe quand même ! Je ne voudrais pas qu’un jour prochain, tu déchantes et nous fasses une dépression… »
« Je ne me marie pas. C’est juste un prélude. Nous ne sommes pas encore au cœur de la symphonie. »
Il aimait bien quand j’évoquais son métier. Il était chef d’orchestre. C’est lui, dans la famille, qui avait fait de moi un mélomane. Nos parents étaient nés avec Georges Brassens et Jean Ferrat dans les oreilles. C’est notre grand-père, violoniste, qui avait dû nous léguer un peu de son don pour la musique, la vraie, la grande, comme il disait.
Le père de maman avait rangé son instrument dans le grenier, avant de nous quitter pour un lointain voyage.
« Il sera bien, là-haut, plus près des étoiles, avec la lune pour l’écouter jouer quand elle sera pleine. C’est un violon-garou. Il n’a même pas besoin d’archet… »
Son clin d’œil illuminait son visage après qu’un nuage l’avait survolé.
Je me rappelle mon frère quand il m’avait branché sur Matilda au sujet du voyeur.
« Elle aurait dû t’avertir dès le début, tu ne crois pas ? »
« Elle ne voulait pas faire d’histoires. Elle me savait capable de partir au quart de tour. »
« Tu crois que c’est mieux de tout avoir découvert par toi-même ? »
« Oui, c’est vrai, mais bon, elle a trouvé les mots justes pour me calmer. »
J’ai revécu la scène pendant que mon frère sirotait son troisième pastis au comptoir du bar où, autrefois, il m’avait payé ma première limonade.
Matilda était allongée sur sa chaise-longue et chantonnait. Nous venions de faire l’amour et je prenais ma douche. La salle de bains donnait sur la terrasse et je m’étais penché à la fenêtre. Un éclair de lumière avait accroché mon regard, en provenance de l’autre côté du boulevard. Un rayon de soleil ricochant sur du verre. Je m’étais précipité dans mon bureau pour prendre mes jumelles. Elles m’étaient tellement utiles quand je partais dans la garrigue pour repérer des bartavelles. J’étais persuadé que cette espèce de perdrix n’avait pas disparu, qu’il y en avait encore au pays de Pagnol. J’étais ornithologue, métier qui fascinait Matilda. Il n’y avait qu’avec les oiseaux que je ne montais jamais, paradoxalement, dans les tours. Ils avaient le don de me caresser dans le sens du poil. Et j’étais le plus heureux des hommes lorsque je découvrais un nid. Je me comportais alors comme un paparazzi, prenant en photo les petits qui réclamaient à manger. Je désertais très vite les lieux car, partie chercher de quoi les nourrir, la mère ne devait pas être bien loin.
Là, c’est un drôle d’oiseau que je vis, et qui lorgnait Matilda avec sa propre paire de jumelles – tel est pris qui croyait prendre. Quand elle m’a entendu dévaler l’escalier, elle est venue au secours du voyeur en m’empêchant d’aller lui casser la gueule.
J’ai mis deux jours à recouvrer mes esprits. J’aurais pu, tel le gros macho de base, interdire à Matilda de se montrer à moitié nue sur la terrasse, mais j’avais préféré avoir une discussion sérieuse avec elle.
« Mais pourquoi tu t’exposes à ce type qui te vole ton intimité ? »
« Ça pourrait être mon grand-père. »
« Et ton grand-père te reluquait les nibards ? »
Elle avait haussé les épaules.
Je n’ai pas insisté. Je m’étais attendu à ce qu’elle me confisque les jumelles. Un comble. Mais comme ce n’était pas ma mère…
Mon frère m’avait demandé, en sautant du coq à l’âne, si j’avais gardé le violon de papy.
« Oui, bien sûr. »
« Et la maison, tu comptes la vendre ? »
« Sûrement pas. J’ignore de quoi demain sera fait. »
« Surtout si ta nana te vire pour te remplacer par son voyeur. »
« Il refusera. Si c’est un voyeur, il ne voudra pas avoir sa cible sous les yeux 24 heures sur 24. Pas amusant sans les jumelles. »
Nous avions éclaté de rire puis il m’avait reparlé du violon.
« Tu devrais le prendre avec toi. Tu sais qu’il a des pouvoirs… Notamment celui de rendre aveugles les voyeurs. »
« Et sourds les mélomanes. »
Nous étions pas mal éméchés quand il partit pour deux heures de répétition avec son orchestre. Je m’étais souvent demandé ce que donnerait une symphonie de Beethoven dirigée par un homme ivre. La baguette volerait bas et le premier violon aurait tout intérêt à porter des lunettes de soudeur.
Il m’avait donné deux places pour le concert de samedi soir. Après, il repartait à l’étranger. Il voyageait tellement que son horloge interne était déréglée. Comme celle de certains oiseaux migrateurs à cause du réchauffement climatique.
*
J’ai menti. J’ignorais où était passé le violon de papy. Si j’avais dit la vérité à mon frère, il m’aurait passé un savon, et ce n’était pas le moment. J’étais le gardien de la maison de nos parents. Le grenier, un musée où nos aïeux avaient entassé le patrimoine de la famille. L’empreinte du passé. Il était hors de question de vendre ne serait-ce qu’un tabouret où mon frère grimpait pour retapisser le salon alors qu’il était à peine majeur, et que j’entrais au collège. Les plafonds étaient bas, et le sommet d’une échelle en eût éraflé la surface. Il m’était arrivé de me cogner la tête au lustre en forme de lune de la cuisine.
Je montais, deux fois par an, sous les combles pour faire l’inventaire, mais c’était surtout pour surveiller le joyau de la collection : le violon de papy.
« Mais pourquoi ? Si un cambrioleur parvient à entrer, il ne volera pas qu’un candélabre. A quoi ça sert tous ces contrôles ? »
Mon frère était incapable de répondre. Ce qui comptait, c’était le respect de la volonté de nos parents défunts.
Le violon, ce n’était pas un Stradivarius, non, mais sa sonorité était si caressante que vous vous endormiez au bout de deux minutes d’écoute. Le reste de l’œuvre, vous l’entendiez en rêve, et c’était encore meilleur. La partition restait gravée dans votre mémoire jusqu’à votre mort, et parfois au-delà.
Je n’avais jamais parlé du violon à Matilda. Elle aurait gloussé. Un instrument sans personne pour en jouer, et qui vous titille quand même les oreilles, c’était louche, oui. Et si elle m’avait demandé la preuve de ce que j’avançais, j’étais dans l’impossibilité de lui prouver ma bonne foi. Elle aurait ri de plus belle, et je me serais fâché.
J’ai essayé de me souvenir à partir de quand il avait disparu du grenier. Longtemps après le décès de papy, en tout cas. Il était encore là quand maman a eu Alzheimer, et toujours là quand papa a fait son AVC. Il me suffisait de vérifier sur le cahier d’inventaire, mais je l’avais rangé dans la vieille armoire normande qui veillait sur notre passé, le ventre plein de factures et d’herbiers.
Une nuit, je l’ai entendue. Quelqu’un en jouait de l’autre côté du boulevard. J’ai cru avoir rêvé. Je me suis rendormi. Matilda ronronnait, un radieux sourire plaqué sur son visage de poupée. Elle avait le même après l’amour.
Je me suis levé et j’ai ouvert les volets en m’efforçant de ne pas faire de bruit. J’avais les gestes bien plus délicats que les coups de serpe de mon frère lorsqu’il dirigeait une symphonie de Mahler ou de Chostakovitch. La pleine lune m’éclaboussa. Je l’avais rarement vue aussi grosse, ronde et proche. Il m’a bien semblé entendre une nouvelle fois le bel instrument s’exprimer dans la nuit. Je me suis juré d’attendre que Matilda se réveille pour lui soutirer un renseignement. Qui jouait du violon sur le trottoir d’en face ?
Ce fut comme si elle avait lu dans mes pensées.
« C’est mon voyeur. »
« Quoi ? »
« Le violoniste… C’est mon voyeur. »
« Tu plaisantes ? »
« Jamais la nuit. »
« Et il en joue souvent ? »
« Uniquement les nuits de pleine lune. »
J’ai brusquement été ramené en arrière dans le temps. J’étais en culottes courtes et papy évoquait, dans un grand sourire, son instrument rangé au grenier.
« Il sera bien, là-haut, plus près des étoiles, avec la lune pour l’écouter jouer quand elle sera pleine. C’est un violon-garou. Il n’a même pas besoin d’archet… »
Matilda me lança un regard comme lorsqu’elle était mal à l’aise face à une situation qu’elle ne maîtrisait plus.
« Quelque chose ne va pas ? »
« Tu ne trouves pas ça bizarre, un type qui attend la pleine lune pour jouer du violon ? »
« Elle doit l’inspirer. »
« Et les autres jours, ce sont tes nibards. Paganini est un gros dégueulasse ! »
Elle sourit et m’invita à la rejoindre dans le lit.
Elle sollicita un gros câlin mais je n’avais pas envie.
J’étais fermement décidé à rendre une petite visite au voyeur. Et il ne serait pas question de Matilda. Je voulais savoir pourquoi il jouait du violon uniquement les nuits de pleine lune.
*
Je n’avais que le boulevard à traverser. La sensation, pourtant, d’avoir à nager d’une rive à l’autre d’un fleuve en crue. Les voitures me parurent des crocodiles avides de me dévorer. Matilda avait entamé une grasse matinée et je m’étais gardé de la bouter hors de son gros dodo. Contrairement à l’habitude, sans rien manger, j’avais bu deux tasses de café qui me boostèrent comme jamais. Je n’avais pas faim, j’avais l’estomac noué. Je m’apprêtais à rencontrer celui à qui je voulais crever les yeux. J’avais oublié de prendre un couteau mais mes doigts feraient l’affaire. Mes ongles étaient aussi affûtés que ceux d’un guitariste manouche. J’ai zigzagué entre les voitures à l’arrêt. Les automobilistes me toisèrent avec de la haine dans le regard. Un type à vélo a failli me percuter et m’a insulté. Pas le temps de le courser, j’avais un autre chat à fouetter. Il s’est contenté d’un doigt d’’honneur.
Je suis parvenu devant le perron de l’immeuble du voyeur, planté là comme un couillon car j’ignorais son nom. La porte s’est ouverte et le hall m’a happé. L’ascenseur m’attendait, la gueule fermée, lui. Quelqu’un descendait l’escalier, j’entendais ses pas qui me firent penser à la machine à coudre de maman, autrefois. Un vieil homme apparut, vêtu avec classe et à peine voûté.
J’ai cru défaillir. Mon grand-père, cheveux blancs, barbe blanche, chemise blanche. L’œil vif.
J’ai fait la guerre à mes larmes, remportant une bataille. Elles auraient pu noyer mes joues. J’ai songé à un sosie. A ce satané hasard qui me jouait un sale tour.
« C’est moi que tu viens voir ? Je m’en doutais un peu, gamin. »
« Papy, mais… Tu n’es pas mort ? »
« Je suis même bien vivant. »
Il y eut un silence qu’il mit à profit pour m’inviter à le suivre. Il grimpa dans l’ascenseur. Il habitait au quatrième étage. La première chose que j’ai remarquée en entrant dans son appartement, c’est le violon, posé sur la table du salon. J’ai machinalement cherché l’archet.
« Et l’archet, papy ? »
« Je n’en ai pas besoin, tu le sais bien, gamin. »
Et il éclata de rire. Il faisait plus jeune que quinze ans plus tôt.
« C’est donc toi, le voyeur ? »
« Le voyeur ? Non. C’est toi que j’observais, pas la jolie jeune femme qui t’a accueilli. Je te suis depuis le jour de ma présumée mort, je voulais voir où tu allais vivre, et le hasard, ou le destin, comme tu veux, a fait que j’habitais juste en face de ta chérie. »
« Mais… Matilda est dans la combine, je parie. »
« Bien sûr. Et c’est une très bonne comédienne. »
« Et pourquoi as-tu fait croire à tout le monde que tu étais mort ? »
« Une dette de jeu. J’ai perdu le violon au poker. Je l’ai leurré. C’est un miracle que le voyou n’a pas mis la pression sur la famille. »
« Il est peut-être mort… pour de bon, lui. »
« Tout est bien qui finit bien, alors. »
Il sourit de toutes ses dents. J’en profitai pour lui poser la question à laquelle il s’attendait sans doute car il anticipa.
« Comment j’ai fait pour garder la forme à mon âge, quatre fois vingt ans et des poussières ? »
« Oui. »
« Une bonne hygiène de vie. Jamais d’alcool, jamais fumé, jamais fait d’excès de table. Je pars trois semaines par an à la montagne. Mon seul travers, c’est le poker. Mais là, je crois que j’ai compris. Il était temps. »
C’est le moment qu’il choisit pour me prendre dans ses bras. J’ai continué de lutter contre l’invasion des larmes, mais le tsunami a tout emporté.
*
Je me suis équipé du violon de papy, avec l’archet. C’était la pleine lune sur la garrigue, les cigales chantaient encore, accrochées comme des pin’s aux pins. Le crépuscule ronronnait, gros chat repu et qui ne dort que d’un œil.
J’attendis que la nuit tombe pour m’emparer de l’archet et jouer du crincrin. J’avais quelques notions. Si peu. Papy m’avait donné quelques rudiments quand j’étais ado. Juste assez pour ne pas éteindre les étoiles. J’avais préféré les filles à la musique.
Ce soir-là, j’avais envie de capturer une bartavelle dans un rayon de lune. Je m’étais dit que « le clair de lune » de Werther, l’opéra de Massenet, ferait l’affaire.
J’ai grimacé dès la première note. Les cigales ont cessé de crisser. Un sentiment de honte m’étreignit. De rage, j’ai jeté l’archet dans un buisson. Puis j’ai fermé les yeux. Je les ai rouverts quand une bartavelle a pris son envol. J’ai immédiatement reconnu sa façon presque mécanique de battre de l’aile.
Elle avait fait son nid dans le buisson.
J’ai récupéré l’archet, déçu que le violon n’ait point joué seul.