Dans une boîte à chaussures, sur la dernière étagère de la bibliothèque, à l’abri de la lumière et des regards, la paire d’escarpins roses. Ce n’est que rarement que j’ai pu les toucher. Deux fois pas plus. Sous la caresse de mes doigts un murmure de soie jusqu’à ce que ma main atteigne le renflement gris et vert du dragon brodé, ce corps rehaussé de fil d’or, prêt à déchirer sa proie trop curieuse. Des fleurs de chrysanthème alternent avec une branche de cerisier en fleur dont les pétales s’éparpillent avant de disparaître.
Lucie, notre très petite grand-mère, est vêtue d’une robe traditionnelle au col haut et étroit, fermée d’une théorie de boutons interminable, pour recevoir notre grand-tante et ses deux fils (deux très jolis garçons) qui arrivent pour une fête. J’ai oublié les raisons de cette fête ou l’ai-je jamais su ?
Sur la table de la cuisine trônent depuis la veille nombre plateaux recouverts d’un torchon qui embaument de curiosités savoureuses et pour l’heure interdites.
Lucie descend l’escalier sur la pointe de ses pieds minuscules. Cette robe éblouit de moirures dorées l’espace assombri de la cage d’escalier.
— Peux-tu attraper cette boîte, oui celle-ci, avec l’étiquette jaunie. Fais attention ! Ne tombe pas !
Elle s’assied sur le fauteuil du bureau et ouvre la boîte. Les escarpins sont entourés d’un papier de soie froissé qui tombe avec la légèreté inouï d’un souffle de printemps pour dévoiler cette merveille. Lucie retire de l’intérieur un bouchon de papier prévu pour éviter toute déformation ou affaissement. Chassant d’une main douce une poussière inexistante elle chausse comme dans un conte ses chaussures brodées.
Puis elle se met debout et esquisse quelques voltes en tapant du talon et voici qu’à ce moment précis notre grand-mère toute petite devient immense. Ses cheveux relevés en chignon flou, ses paupières rehaussées d’un reflet d’argent, ses bracelets articulés qui rythment ses moindre mouvements d’un cliquetis musical et gracieux. Puis elle se rassied et ne dit pas un mot. A ses pieds minuscules les dragons prennent vie sur la soie chatoyante et attirent par la fluidité de leurs écailles et l’or de leurs moustaches les doigts des petites filles.
« Tu te souviens, j’étais assise à droite et toi à gauche sur un petit coussin qui d’habitude accueillait la sieste du chien. Moi, j’avais choisi la dernière marche de l’escabeau que j’avais utilisé pour arriver jusqu’en haut de l’étagère. Ma main suivait la broderie et s’attendait sur les fleurs de cerisier dont les pétales… »
« Mais oui, quand cesseras-tu de me raconter et re-raconter cette histoire, bien entendue des dizaines de fois. Comment oublier ce moment où nous n’étions que trois alors que déjà dans le salon, le bruit des conversations atteignait le seuil de brouhaha… La voix de grand-père comme un rugissement de dragon. »
La tante Renée (grand-tante pour nous deux, demi-sœur de grand-mère), qui demande où est Lucie et les cousins qui sagement attendent de pouvoir nous tirer un peu les tresses, par tradition, pour provoquer nos cris de gamines et pouvoir dire « gamines ! » avec un air supérieur, par tradition, et surtout pour éviter de dire qu’ils sont contents d’être là.
Alors, Lucie se dresse sur ses escarpins roses et saisit nos mains. Ses talons font un petit son mat et la semelle de cuir un glissement sur la mosaïque du couloir. Je rapetisse à chaque pas et toi, déjà si petite t’apprêtes à disparaître, à chacun de ses pas.
A chacun de ses pas la magie opère, Lucie rajeunit, Lucie se redresse, Lucie embellit. Et quand elle pénètre dans la pièce le silence se fait et Louis quand il l’aperçoit est subjugué, séduit comme au premier jour. Il s’avance pour lui tendre la main et à cet instant précis où elle la saisie, toi et moi sommes renvoyées dans les limbes.
Dans ce tableau, Lucie vient d’arriver d’Indochine par le Transibérien, Louis lui tend la main pour l’aider à rejoindre le quai bondé où elle risque d’être happée par la foule. Dans ce tableau Lucie n’a pas d’enfants, elle n’a que cette demi-sœur devenue sur le tard tante Renée.
Nous aurions sans la présence des cousins, probablement disparu ce jour-là mais heureusement nous fûmes rattrapées par nos tresses. Et nos cris réveillèrent l’assemblée. Les oncles, les tantes, les cousins et cousines, les frères et les sœurs, sans oublier quelques amis de la famille tout ce gentil monde se remit à parler faisant une belle part aux compliments.
« Tu te rappelles nos tentatives de nous rapprocher de grand-mère ? Malgré toutes nos ruses, en louvoyant, nous ne parvînmes plus à nous rapprocher d’elle. Les puissants, les adultes, les cousins, nous repoussaient comme si nous n’étions pas suffisamment intéressantes, pas importantes en tous cas. »
Les convives ont pris place autour de la table dont toutes les rallonges avaient été installées pour l’occasion et une nappe n’avait pas suffi. Nous avions dû en mettre deux mais l’une d’elle avait jauni et il était trop tard pour y remédier. Louis et Lucie se sont assis sur les fauteuils chinois qui venaient du Tonkin. Les femmes les plus jeunes dont notre mère se sont occupées du service. Lucie et son aide avait tout préparé, sous les torchons, à la cuisine. Le riz sentait délicieusement, les plats occupaient tout le centre de la table immense. Nous, les enfants, étions relégués au salon, assises sur des coussins. sur notre petite table des petits bols de riz et des assiettes couvertes de victuailles à attraper avec des baguettes ou avec les doigts. Dans la salle à manger les conversations étaient tournées vers l’avenir. Ici dans le salon, ce que nous désirions savoir, c’est ce qui s’était passé avant et dont aucun ne disait rien.
« Aucun ne disait rien sauf grand-mère ! Souviens-toi des saveurs de ce repas, de la robe de soie épaisse, du parfum… »
« Oui, le parfum, Mitsouko ce parfum, dans un vaporisateur agrémenté d’un pompon de fil de soie liquide et froid entre les doigts. Tu as raison, si je ferme les yeux je revois la robe et le parfum et les pendants d’oreille en jade avec un ruban d’or. »
« Bien sûr, nous les enfants avions terminé le repas avant tous et toi et moi sommes parties en exploration à quatre pattes sous la table. Gare aux obstacle. Qu’il fait sombre là-dessous. Attention de ne frôler personne de chatouilleux. Et les chaussures d’Antoine, quel chemin a-t-il pris pour venir, certainement le bord de la rivière. Ici ce doit être notre père je reconnais ses bottes. Et ces vilaines chaussures beiges à petit talon probablement la tante et si elle est assise là, ses enfants, les cousins tireurs de cheveux et joueur de mahjong, ne sont pas loin avec le pli de leurs pantalons si bien repassés pour que personne ne puisse les prendre pour des provinciaux. Cette douce lueur, ces clignements d’œil de dragon, la suavité de satin brodé, ne fais pas de bruit, on a retrouvé grand-mère. Je crois que tu t’es endormie. Ou alors c’est moi. »
— Grand-mère, veux-tu que je remette la boîte à sa place ? Sous entendu puis-je essayer tes chaussures ?
Elle n’a pas eu le temps de répondre que déjà les parents nous demandaient de dire au revoir, à la tante, aux cousins, aux grands-parents et il était trop tard pour escalader l’escabeau.
Quand Lucie, minuscule, est morte les escarpins étaient pour moi. C’était il y a tellement longtemps. Et j’avais tant grandi que je n’ai jamais pu les essayer. Les escarpins sont là, sur l’étagère, leur lustre a terni, les dragons sont moins terrifiants et tous les pétales de fleur de cerisier se sont envolés.