Un jour, je m’en rappelle comme si c’était hier, j’ai demandé à ma mère pourquoi le lustre de ma chambre était couvert de poussière. Elle était pourtant à cheval sur la propreté, abusant même des coups de balai. Elle détestait l’aspirateur à cause du bruit.
« Pourquoi j’évite de nettoyer ton soleil ? »
Elle avait souri. Elle savait que je lisais beaucoup, que j’en avais besoin, le soir, ce qui était tellement plus sain que la télé. J’avais toute une collection d’ampoules neuves.
« Si je te le dis, tu ne vas pas me croire. Mais, rassure-toi, ce n’est pas par négligence. »
« Je m’en doute, maman. Mais dis toujours… »
« C’est ton père. Dans la journée, il profite de ton absence pour s’allonger sur ton lit. Là, il fixe le lustre à en avoir les yeux qui brûlent. Impossible de le distraire, il deviendrait méchant. Gamin, il rêvait de devenir astronaute. Il dit que le lustre, c’est une version miniaturisée de la lune. Et c’est pour ça que la modernité impose une forme carrée aux lumignons suspendus. Pour lui, un coup de plumeau risque d’en éclairer les mers sombres, et de le sortir de son orbite. Comme tu dors dessous, il craint que tu ne sois la victime de son décrochement. »
« Je ne comprends pas. La poussière… ça lui apporte quoi ? »
« Les taches sombres sur le lustre, pour ton père, ce sont des mers. »
« Mais il n’y a pas d’eau sur la lune. »
« Et toi, tu n’es pas censé savoir lire. »
Elle avait prétexté quelque chose à faire dans la cuisine. C’était son refuge. Je m’étais promis d’engueuler papa qui squattait mon lit en mon absence.
« Tu ne vas pas faire ça, voyons ! Il va comprendre que c’est ta maman qui l’a balancé. »
« Je dirai que c’est toi qui espionnes… »
« Personne ne te croira. Je n’existe pas. Je ne fais que t‘écouter quand tu vas mal. Je ne suis qu’un mirage. »
« Pas un mirage, non. Un soutien moral. Tous les enfants en ont un, mais toi, tu es le meilleur puisque c’est moi qui t’ai créé. »
« Un jour, petit maître, nous, les compagnons imaginaires, allons nous regrouper et monter une armée… »
« C’est pour nous remercier que… »
« Non, non, non. Une armée destinée à vous protéger des adultes. Ils ont vite oublié qu’ils ont été des enfants, et ils veulent vous faire mûrir trop tôt. Vous n’êtes pas des fruits, si ? »
« Des fruits de la passion. »
« Amusant, petit maître. Vachement amusant. »
J’ai meuglé et il a ri.
« A propos, toi qui aimes lire, pourquoi tu ne demandes pas à ta mère de t’amener à la bibliothèque. Tu pourras y emprunter un bouquin traitant des de la lune. »
« Excellente idée ! Je confirme : tu es le meilleur ! »
« Si je pouvais rougir, petit maître… »
« Ne dis pas ça, tu as bien failli être un carassin doré. »
« C’est quoi, un carassin doré ? »
« Un poisson rouge. »
« Mais je suis quoi, finalement ? »
« Si les autres enfants te voyaient… »
« Je suis si moche que ça ? »
« Pire ! »
« Je suis quoi ? Dis vite ! »
« Un T-Rex. »
« Un dinosaure ? »
« Oui. Et le plus méchant. »
« Mais… je suis gentil, moi. »
« C’est vrai, oui. Mais si j’ai le pouvoir, un jour, de te montrer aux autres garçons du quartier, je veux qu’ils partent tous en courant. »
Le silence est très vite revenu dans la chambre.
Je lui avais promis de lui dire à quoi il ressemblait l’année de mon entrée au collège. Mais j’avais ajouté que ce serait la fin de notre association. De notre binôme. Il avait une mémoire d’éléphant. Je suis sûr qu’il aurait aimé en être un, d’Afrique, celui avec des grandes oreilles.
Il était triste, je le sais, mais il s’efforçait de ne point le montrer.
Ce soir-là, je me suis couché tôt. J’ai regardé le lustre dans l’espoir qu’il me fasse un clin d’œil. Rien. Je m’en suis voulu d’avoir changé l’ampoule qui clignotait. J’avais la chance que le plafond de ma chambre fût bas.
« A l’origine, ce n’était pas une chambre. C’était le bureau de papa. On s’est dit qu’un plafond trop haut te donnerait le vertige. Et puis, il faut reconnaître que tu n’étais pas prévu au programme. »
« Comment ça ? »
« J’ai guéri miraculeusement d’une maladie qui m’interdisait d’avoir des enfants. »
Maman avait reniflé. J’ai deviné que le « miracle » serait privé d’une petite sœur. J’eusse tant aimé lui tirer les cheveux pendant qu’elle dormait, ou l’arroser d’eau froide pendant qu’elle se vautrait dans son bain. Les petits frères veulent toujours devenir grands avant l’heure. C’est gênant pour le fils aîné.
Un escabeau m’aidait à m’élever. Il fallait dévisser le lustre, en faisant très attention à ne pas le lâcher. Maman m’avait demandé de ranger la petite échelle, après usage, dans le cagibi, sous l’escalier.
A la suite de ce bref voyage dans le passé, je me suis endormi, tout habillé.
Mes yeux à peine fermés, j’ai voyagé, cette fois, au cœur d’un songe évoquant mon dialogue avec mon compagnon imaginaire. Ce fut comme si je lui avais obéi. Je demandais à ma mère de m’amener à la bibliothèque.
« Mais tu sais à peine lire. Heureusement que tata Monique est institutrice. »
Elle ne me laissait pas lui répondre.
« Et pourquoi la bibliothèque ? »
Mon côté démago m’a guidé.
« Parce qu’ils sont chers, les bouquins des libraires. »
« C’est bien ça, de penser à mon portefeuille. Comme tu voudras. Et tu veux lire quoi ? »
« Pas lire, juste regarder des photos de la lune prises de près. Et aussi, connaître les noms des mers… »
« Il y a des mers sur la lune ? »
« Oui. C’est papa qui me l’a dit. »
« Qu’est-ce qu’il en sait, lui, il n’y est jamais allé. »
« Maman… »
« Oui, bon. Et pourquoi tu ne lui demandes pas de te renseigner sur ce sujet qui semble le fasciner ? »
« Je ne suis pas sûr qu’il connaisse le sujet. C’est comme un mec qui tire des numéros au sort et gagne le tiercé dans l’ordre. Il n’est pas turfiste, il ne sait pas comment se prépare un crack… »
« Tu vas chercher de ces comparaisons… »
Elle avait abdiqué.
« Allez, viens ! On y va ! J’ai le temps avant de préparer le repas de midi. Il y a une bibliothèque à cent mètres, en amont, sur le trottoir d’en face. »
Le cri de papa nous a fait sursauter, et m’a réveillé. Je l’ai imaginé en train de dévisser le lustre pour admirer les mers de plus près, mais…
Je n’avais pourtant pas entendu du verre brisé.
« J’ai tout vu, j’étais dans ton rêve. Je le surveillais. Il n’a pas besoin d’escabeau, lui, mais qu’est-ce qu’il est maladroit ! »
« Ce n’est qu’un rêve. »
« Heureusement. »
Je me suis déshabillé, j’ai enfilé mon pyjama, et j’ai invité mon compagnon imaginaire à me rejoindre sous la couette. Il a refusé. Ses dents ne risquaient pas de rayer le parquet. Son humilité était égale à sa fidélité. Mais bon, j’étais son « petit maître », il ne pouvait pas me renier. Il redoutait seulement que je devienne grand plus tôt que prévu.
« A propos, petit maître… C’est en quelle année, ton entrée au collège ? »
« Tu le verras bien. Tu seras aux premières loges. Et pas question de me demander de redoubler la classe de CM2. »
« Tu devrais, pourtant. Il paraît que l’étude des mers sombres de la lune est au programme. »
« Tu vas me manquer, toi ! »
« Puisque tu as navigué sur les deux, tu préfères la Mer de la Sérénité ou l’Océan des Tempêtes ? »
Je venais de faire une blague à mon père.
Il m’avait regardé comme s’il venait d’apprendre qu’il avait un frère jumeau.
« Tu connais ? »
« Oui. Maman m’a amené à la bibliothèque. J’ai trouvé un livre sur la géographie de la lune. »
« Mais… tu sais lire ? »
« Un peu. Tata Monique m’a aidé. »
« Elle a dû être contente de vous voir. »
« Oui. Elle en a profité pour nous dire que tu bossais trop. C’est vrai ? »
« Ma sœur exagère toujours. »
Gêné, il a dévié.
« Et toi, tu voudrais naviguer sur la Mer de la sérénité ou sur l’Océan des Tempêtes ? »
« Sur la mer… Il y a plus de sel que dans l’océan. Je pourrais flotter comme si je volais. »
« Tu es un grand poète, mon fils. »
« C’est ce que dit tata Monique. Elle dit aussi que tu… »
Il me fit signe de me taire. Maman arrivait.
« Encore des messes basses ? »
« Le curé est sourd, de toute façon. »
Je me suis retenu de glousser.
Ce jour-là, j’ai décidé de piéger mon père.
Pour maman, c’était le jour et l’heure de la messe. Perché à la fenêtre de ma chambre, j’écoutais les oiseaux s’exprimer. Ils étaient les plus nombreux, ceux qui sifflotaient un air du pays. Papa ne bricolait pas, non. Pas son truc. Il lisait le journal. Il était athée. Le dimanche, il parcourait les articles sans faire le tri. Il ne zappait que les pages des sports qu’il utilisait, plus tard, en hiver, pour allumer un feu de cheminée. Il les pliait en quatre et les glissait dans une chemise. Il y en avait beaucoup, de différentes couleurs, qui s’entassaient sur l’établi, dans un coin du garage. Il faisait la guerre aux courants d’air, matin et soir, lorsqu’il partait au boulot, et en revenait. Lorsqu’un feuillet dépassait, il se mettait en rogne. Nous l’entendions pester. Son humeur dépendait de quelques insignifiants détails. Il était un peu maniaque.
Je lui avais fait croire que je sortais. Des copains m’attendaient pour jouer aux billes, à deux pas d’ici. Il était casanier, paresseux, les jours non ouvrés. Je m’étais embusqué derrière la grande horloge à balancier. J’avais fait grincer la porte d’entrée avant de remonter à l’étage en évitant de faire craquer les marches en bois.
J’ai collé l’oreille à la porte de ma chambre. J’ai perçu une respiration.
« A ta place, je ne ferais pas ça. »
« A ma place, tu n’aurais pas supporté un compagnon imaginaire. Ou tu l’aurais créé édenté. »
« Aucun rapport. »
« Je sais. Mais depuis le temps que j’avais envie de te vanner. »
« Méchant petit maître. »
Mon père était dans la lune. Il ne pouvait rien capter. Pas une raison pour continuer de bavarder. J’étais en position de force. Je suis entré comme au théâtre. Sans attendre les applaudissements, je l’ai apostrophé.
« Je t’ai bien eu ! »
« Je te croyais jouant aux billes avec tes copains… »
Il s’était redressé d’un bond.
« Non, non, reste couché ! Je viens avec toi. On décolle quand ? »
Il s’est laissé tomber en arrière comme s’il avait pris une balle en plein cœur. Je l’ai rejoint dans la lune et nous nous y sommes baignés en nous tenant par la main comme des amoureux.
« Dis, papa, tu crois qu’il y a des poissons-lunes dans la Mer de la Sérénité ? »
« Monsieur fait de l’humour. Pour répondre à ta question : je crois que non. Mais il y en a dans l’Océan des Tempêtes. »
Il a éclaté de rire.
Il n’était pas rancunier, mon papa. Le flagrant délit ne l’avait point ébranlé, au contraire. Nous sommes devenus encore plus complices qu’à l’accoutumée. Pour nous mesurer à maman, nous ne serions pas trop de deux.
« Trois. »
« Toi, tais-toi ! » ai-je lâché.
Papa a sursauté.
« Pardon ? C’est à moi que tu parles ? »
« Il n’y a que nous deux, ici, papa. »
« Tu en es sûr ? »
« Oui, pourquoi ? »
« Pour rien… Pour rien… »
Nous sommes très vite redescendus sur Terre. Maman était de retour. Nous n’avions pas vu le temps passer.
« Coucou, les chéris ! Vous êtes où ? »
Nous n’avons pas répondu, comme si nous étions pris sur le fait, en train de fouiller dans ses affaires.
Papa s’est soudain levé.
« J’y vais ! Elle a l’air de bonne humeur. Pas le moment de la contrarier. »
Je suis resté dans la chambre. J’aurais pu le suivre, mais non, j’avais le pressentiment que mon compagnon imaginaire avait quelque chose à me dire. Je ne m’étais point trompé.
« Tu crois qu’il nous a entendu, tout à l’heure ? »
« J’en suis même persuadé. »
« Peut-être que, lui-même… »
« Qu’il en avait un, gamin, lui aussi ? Non. J’en doute. En tout cas, j’espère qu’il ne nous balancera pas à maman. »
« Nous n’avons rien dit de mal, de toute façon. »
« Le problème n’est pas là. »
« Il est où, alors ? »
« Tu vas devenir gênant. »
« Pourquoi ? »
« Parce que mes chers parents vont croire que leur fils est schizophrène, et je vais devoir cesser de t’adresser la parole. »
« Même quand ils seront absents ? »
« Ils sont rarement absents. Et mon père va devenir méfiant… maintenant qu’il sait. »
Un silence pesant a écrasé la chambre. Je me suis précipité dehors et j’ai dévalé l’escalier, au risque de me rompre les os.
Je me suis fait engueuler par ma mère, mais comme c’était pour l’embrasser…
« Je vais être jaloux. » a dit papa.
Puis il m’a cligné de l’œil.
Pas eu l’impression que c’était à cause du bisou filial.
Mais pourquoi serait-il jaloux de mon compagnon imaginaire ?
Cette nuit-là, j’ai été réveillé par un craquement. J’ai allumé la lampe de chevet, et la première chose que j’ai vue, c’est le lustre : il s’était rapproché. Je me suis levé, je pouvais le toucher du bout des doigts. Je n’en revenais pas. La sensation d’être subitement devenu adulte… un adulte grand, très grand.
« Recouche-toi, tu rêves ! »
« Tu interviens la nuit, maintenant. »
« Je ne dors jamais. Je suis la sentinelle de tes jours et de tes nuits. C’est dans le contrat, petit maître, tu devrais le relire. »
J’ai cru qu’il plaisantait.
Je me suis allongé, j’ai fermé les yeux et j’ai attendu que le sommeil me reprenne, tel un train qui a dû s’arrêter parce qu’il y avait un arbre déraciné sur la voie.
« Tout le monde à bord ! On repart ! »
Je suis reparti, et très vite revenu. Un second craquement. Plus proche. J’ai rouvert les yeux. Je pouvais caresser la rondeur du lustre juste en tendant les bras, comme pour un gros câlin à maman, venue me souhaiter une bonne nuit.
« A la prochaine gare, il va se briser sur ta tête, après te l’avoir enfoncée dans l’oreiller. »
« Mais comment tu me parles, toi, gros ingrat ! Tu es la sentinelle la plus arrogante que je connaisse ! »
« Je ne suis pas gros, petit maître ! Ni gros, ni ingrat ! »
J’ai senti une morsure au cou.
Dracula ?
Arrivé à bon port, avais-je pris la correspondance, direction : la Transylvanie ?
J’ai eu mal. Mais, éjecté du cauchemar, la douleur a disparu. J’ai retrouvé la chambre comme je l’avais quittée. J’ai remercié mon compagnon imaginaire, sentinelle incomparable.
« Voilà ce qui s’appelle un sentiment soudain, petit maître ! »
J’ai laissé éclairé jusqu’à l’aube. Mon petit cœur battait à tout rompre. J’ai regardé la lune qui oscillait méchamment. Un mirage. Ce n’était pas la lune.
Depuis cette nuit, j’ai cessé de m’intéresser au lustre en forme de lune.
J’ai hésité entre piéger la chambre afin que papa renonce à envahir mon intimité et demander à maman d’acheter un lustre moderne, carré.
C’est encore mon compagnon imaginaire qui m’a sauvé.
« Si tu peux créer un monstre gentil tel que moi, tu peux faire abstraction de ce qui pend au plafond. Ça t’évitera de devenir arachnophobe. »
« Ça veut dire quoi, arachnophobe ? »
« Qui a peur des araignées. »
« Mais je n’ai pas peur des araignées, je les aime, moi, les araignées. »
« Alors débrouille-toi tout seul ! »
Je n’ai rien compris à ce qu’il m’arrivait. J’ignorais qu’un compagnon imaginaire pût décider, de lui-même, de démissionner.
« Maman ! Maman ! Je grandis, le plafond est de plus en plus bas ! Il menace de larguer le lustre pendant que je dors ! Je suis trop jeune pour mourir, écrasé par un astéroïde ! Je ne suis pas un T-Rex, moi ! Je veux dormir sur le canapé, dans le salon ! »
J’ai eu droit à une consultation chez le pédopsychiatre.
Le lustre du salon était moderne, lui. Il ressemblait à une énorme araignée.
Mais je ne craignais ni ses pattes, ni être saucissonné à la grosse poutre qui soutenait le plafond.