Ce texte participe à l'activité : Hypersensibles

Dès qu'elle entra dans la voiture, elle sut que ça n'irait pas. Pas cette fois. L'atmosphère était électrique, elle le sentit tout de suite. Trop de personnes, et surtout trop d'hommes, trops grands, qui lui barraient le passage et remplissaient l'espace de leurs corps massifs. L'odeur de sueur était forte, et lui piqua le nez d'emblée. Mais il était trop tard pour redescendre sur le quai, où la foule se tassait d'ailleurs. Un homme vêtu d'un blouson de sport parlait fort au téléphone, et son ton agressif agaçait les autres, qui le regardaient fixement. Elle se collait comme elle pouvait contre la porte, tentant de disparaitre à l'intérieur de sa propre apparence réelle, tentant l'évaporation. Mais nulle magie possible, il lui fallait supporter une minute trente minimum cette ambiance irrespirable. Aucun regard auquel se raccrocher, elle baissa les yeux. Un jeune homme tenta un échange avec elle, mais décidemment cela n'allait pas, aucune complicité ne semblait possible, tout regard semblait chargé d'appétits sordides. A la station suivante ce fut pire, un musicien trainant une enceinte montée sur roulettes força le passage pour entrer, et il fut impossible de l'en empêcher. Elle se cambra, fit le dos rond, se haussa sur la point des pieds successivement, aucune position ne la calmait. Si seulement elle pouvait ne pas prendre le métro, mais il lui fallait arriver à l'heure, et c'était le seul moyen. La tête toujours baissée, elle regarda les mains des hommes qui tenaient la barre, et elle reconnut les doigts des maçons-platriers, aux ongles bordés de blanc, doigts marqués par le travail dur, calleux. A partir de là son imagination vacilla, entre tendresse et crainte perpétuelle de la rudesse masculine. Elle se sentait seule au milieu de cette foule matinale, et détestait la routine de sa vie, qui l'obligeait à revivre ce matin cette promiscuité. Tout cela n'a duré que quelques minutes, mais l'impression désagréable lui est pourtant restée.

 


Publié le 01/03/2026 / 21 lectures
Commentaires
Publié le 03/03/2026
C'est un texte qui rend très bien compte de ce que perçoit un/une hypersensible dans son quotidien. Les bruits, les odeurs, sont difficiles à supporter. A chacun sa stratégie : se faire oublier, se mettre dans sa bulle, se protéger le nez, les oreilles. C'est comme ça qu'on vit pour ne pas être écrasé par la surstimulation. Merci pour ce partage Marceline !
Publié le 05/03/2026
Ton texte est d’une grande force émotionnelle. Tu fais ressentir avec une précision troublante ce que c’est que d’être submergée par un environnement trop dense, trop bruyant, trop proche. On entre immédiatement dans la peau de ton personnage, dans sa tension, dans sa lutte silencieuse pour rester debout. Ta plume est fine, sensorielle, sans excès : chaque mot semble choisi pour traduire une sensation, une vibration. L’équilibre entre la description extérieure et le tumulte intérieur est parfaitement tenu. C’est un très beau moment d’écriture, à la fois réaliste et profondément empathique. Bravo pour cette justesse et cette intensité contenue.
Publié le 05/03/2026
merci pour vos commentaires encourageants !
Publié le 06/03/2026
J'aime cette suggestion, presque de la pudeur. On ressent aisément la crainte, la gêne, le malaise. La situation laisse une empreinte indélébile, une émotion désagréable. Merci pour cette histoire.
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