Quel dommage que mon ombre soit sourde !

Depuis que Miranda est partie, je parle seul. Jamais à mon miroir ; il me demanderait de la fermer. Il est franc, cet enfoiré. Avec elle, je me taisais. Trop peur qu’elle s’en aille, sur un coup de tête, si je plaçais l’un de mes mots plus haut que l’un des siens. Elle se comportait à l’image de ces reines à qui il faut s’adresser, plié en deux, pour ne point la dominer physiquement. Elle m’avait déjà fait le coup du faux départ… Elle était revenue, tête basse, comme si elle avait honte d’avoir craqué.

Je devenais faible.

Cette fois, commandée par la lassitude, sa susceptibilité lui avait commandé de me quitter… définitivement. Elle avait une bonne raison. Elle avait trouvé mieux, et surtout plus jeune. Je me suis incliné. J’avais moi-même fui mon ancienne copine parce que Miranda avait quinze ans de moins. J’ai un ami qui m’avait mis en garde contre les septuagénaires qui se comportent comme des vieux beaux.

« Tu es encore beau, c’est un miracle, mais tu es vieux. Les artères ne mentent jamais, seule la peau a encore le courage de se faire passer pour un cuir inaltérable. Mais, un jour, sans crier gare, sans même une ride ou une vergeture, elle craque. Elle craque et c’est le cœur qui saigne. »

Raoul était un spécialiste des coq-à-l’âne et me le prouva une nouvelle fois.

« Tu comptes prendre un chien ? J’ai un cousin qui est chef de refuge. Si tu veux… »

« Je préfère les chats. »

« Tu as déjà eu un animal de compagnie, toi ? »

« Non. Ils ne vivent pas vieux, et j’ai peur d’avoir un coup au moral si… »

« A ton âge, pourtant… Tu devrais en prendre un. Un jeune. Pourquoi pas un chien ? »

« Les chiens, il faut s’occuper d’eux, les sortir, ramasser leurs crottes… »

« Oui, c’est vrai. Mais les chats sont égoïstes. Ils sont sédentaires et apprécient leurs maîtres à condition qu’ils mangent et dorment. Tu ne  manqueras pas à un matou, si tu sors. Contrairement à un toutou. A ton retour, tu seras son héros. Comme si tu rentrais d’un long voyage. »

Il me regarda droit dans les yeux.

« Les chats, si tu les caresses au mauvais moment, ils feulent et te griffent. »

« Les chiens mordent. »

« Tu les connais mal. Ils adorent les câlins. Leurs crocs servent à te défendre si tu es attaqué, dans la rue. Et ce sont de bons gardiens. Chez eux, la fidélité est une seconde nature. »

La gent câline venait de marquer un point.

« J’en ai eu un, autrefois. A ses yeux, j’étais un dieu. Je te prie de croire que ça remonte le moral. Pour les chats, nous ne sommes que des valets. »

Un second point avait été marqué. Et comme jamais deux sans trois…

« Donne-moi l’adresse du refuge ! Je vais réfléchir. »

En partant, il m’avait fait un geste de la main qui, dans son langage de sourd-muet, signifiait : « Laisse couler, c’est mieux que la sècheresse ! »

 

Raoul avait perdu une heure à vanter les mérites d’un animal destiné à remplacer la femme de ma vie.

La vieillesse est un naufrage, et chacun se laisse couler, une ancre menottée à une cheville.

 

*

 

J’ai demandé à voir directement le chef du refuge. J’ai prétendu avoir rendez-vous – une idée de Raoul.

« Tu verras, il est de bon conseil. Il connaît tous les chiens comme s’il les avait élevés. Il va les voir, chaque matin, avant la grande lessive des cages. Parfois, il en balade un, jamais le même. Il y a même des chats. Je l’ai toujours imaginé dresseur de fauves. Il a un regard captivant. »

Effectivement, il avait les yeux vairons. Je me suis dit qu’il avait le regard d’un husky ou de David Bowie.

« Entrez ! »

Il y avait des portraits de chiens accrochés aux murs, photographiés ou peints.

« C’est vous qui… »

« Hélas non. »

Il avait dégainé un catalogue avant de m’inviter à m’asseoir.

« Je préfère rester debout. »

S’apercevant de mon émoi, il m’a rassuré dans un grand sourire.

« C’est une blague. »

Je me suis détendu.

« Raoul m’a dit que vous n’avez jamais voulu un animal domestique à cause de… de l’émotion que susciterait sa mort. J’ai donc écarté les vieux chiens. »

Il venait de me signifier qu’à mon âge, il était temps de se jeter à l’eau – malgré la peur de se laisser couler ?

« J’ai pensé à un chien en particulier. Ça vous évitera de faire la queue devant les cages. »

Etait-il sérieux ?

Il m’a entraîné dehors. L’absence d’aboiements m’a troublé.

« Ils dorment. »

« On va les réveiller. »

« Nous allons passer par-derrière. Celui que je vous propose est un chien à part. C’est le cas de le dire. Il vient d’arriver. Il a bientôt deux ans. Je n’ai pas la date de naissance. Je lui ai dit que vous étiez son cadeau. Ne le décevez pas ! »

« Trop aimable. »

Il semblait nous attendre, le museau entre deux barreaux, les yeux mouillés, et silencieux. Sa queue battait la mesure sur un tempo d‘enfer.

« Je vous présente Gipsy, un griffon mâle. »

Il avait une cicatrice sur le front.

« Il a été maltraité ? »

« Oui. Par des gitans. Nous l’avons récupéré alors qu’il s’était échappé du camp. Il errait dans le quartier. »

« Mais… comment savez-vous que ce sont les gitans qui… »

« Il a essayé de les rejoindre. Il tirait fort sur sa laisse. Il souffre du syndrome de Stockholm. »

« Vous êtes en train de plaisanter ? »

« Pas du tout. »

Il y eut un silence que les gémissements de Gipsy troublèrent.

« Je crois qu’il vous a choisi. »

« Vous allez un peu vite en besogne. »

« Ecoutez parler son regard. »

« Et sa queue, je suppose. »

« Oui, aussi. Et si son nom vous chiffonne, vous pouvez le débaptiser. »

« C’est lui que ça doit chiffonner. »

« C’est à vous de décider. Alors… vous le prenez ? »

« On dirait que vous vendez un bibelot. »

« Les animaux de compagnie sont tellement plus précieux. »

« Bonne réponse. »

« Vous pouvez vous rendre à la réception, pour prendre son carnet à santé. Il est à jour. »

« Il ne va pas vous manquer ? »

« Ils sont tous irremplaçables. »

« Vous risquez d’avoir des problèmes avec les gitans si… »

« Nous n’avons peur de personne. De toute façon, ils n’avaient qu’à bien le traiter… il ne serait pas parti. Si vous aviez vu comme il était maigre… »

« Basta ! Basta ! Je le prends ! Et je vous promets de le choyer. »

J’ai ajouté, devant le chef de refuge sans voix :

« Si je vis assez longtemps. »

 

En me tendant le carnet de santé, la réceptionniste m’a annoncé le prix de Gipsy.

« Les vaccins sont à jour. C’est 250 euros. »

Avais-je rêvé ? Il m’avait bien semblé qu’elle montrait les crocs. On ne sourit pas quand on a de grandes dents.

J’ai mentalement sursauté.

La sensation d’avoir acheté un bibelot ayant appartenu à un roi.

Mais puisque j’allais devenir un dieu…

 

*

 

La première nuit, triste baptême, il a fait un cauchemar. Ses pattes moulinaient dans le vide. Il avait dormi sur la descente de lit. Raoul, très doué de ses mains, m’avait promis de lui bâtir une niche. Il lui restait des planches après qu’il avait construit une cabane au fond de son jardin, où il pourrait bricoler sans être dérangé.

Il avait couiné si fort que je m’étais réveillé d’un bond. J’ai allumé la lampe de chevet puis je l’ai caressé. Il s’est calmé. Ses poils étaient rêches. Il avait mangé goulument, ce soir-là.

En attendant mieux, je lui avais déniché des croquettes, à la supérette du quartier. La caissière, souriante, m’avait demandé si c’était pour moi. Je la connaissais.

« Tu as trop mangé, Gipsy. Trop vite, surtout. Moi aussi, je dors mal quand… »

Il a grogné, s’est redressé sur ses quatre pattes et m’a regardé fixement.

« C’est parce que je t’ai appelé Gipsy que… »

Il a cessé d’être menaçant.

« Tu veux changer de nom ? »

Il s’est mis debout et a posé ses pattes antérieures sur mes épaules. Il m’a léché la figure.

« T’en as un à me proposer ? »

Je lui ai souri et il a sauté sur le lit.

Nous avons dormi ensemble. J’ai appelé Raoul, le lendemain matin, pour lui dire que ce n’était pas la peine. Pas la peine de lui bâtir une niche.

« Comme tu veux. Je m’en doutais un peu. On s’attache vite… »

La vérité, c’est que j’avais la trouille. Et si les gitans le retrouvaient ? Les voisins s’étaient plaints d’avoir été visités, la nuit. Jusque-là, j’avais été épargné, mais mon tour viendrait. Et je ne voulais pas en faire un chien de garde. Juste former un binôme d’inséparables.

La nuit suivante, c’est moi qui ai rêvé.

Il y avait des traces de pas dans le jardin. J’avais appelé la police. Les flics me conseillaient de faire circuler une pétition.

« Si vous ne voulez rien faire, on va prendre les armes… »

« Et c’est vous qui irez en prison. »

J’ai dû hurler en dormant car John Smith me léchouillait la main.

J’ai eu du mal à me rendormir.

 

Ce soir-là, la truffe collée à la vitre, la queue en bataille, John Smith me parut avoir vu quelque chose de suspect, sur la terrasse. Je me suis attendu à ce qu’il griffe la porte-fenêtre, debout sur ses pattes postérieures, et grondant. J’avais déjà remarqué qu’il prenait du plaisir à imiter les bipèdes.

« T’as vu un chat ? »

J’ai entrebâillé la porte-fenêtre. Il s’est précipité vers le mur mitoyen et en a reniflé la base.

« Heureusement que tu n’es pas un danois, tu aurais une vue imprenable sur la terrasse d’à côté. »

J’exagérais à peine.

Gamin, je fréquentais le fils des Jolivet, nos voisins. Nous jouions ensemble, dans la rue. Jamais à la maison parce que maman en avait marre de faire tous les jours le ménage, ni chez lui, à cause de son chien, Barry, un berger allemand étrangement silencieux.

« Il est dressé pour ne pas aboyer. C’est mon mari… il a un pouvoir sur les chiens, surtout les chiens dangereux. Le regard, sans doute. Ce qui m’a plu en lui. Un regard de prédateur. »

Je me souviens du rire de maman.

Il résonne encore dans ma tête. Les murs n’ont pas su fonctionner à la manière d’un studio d’enregistrement.

La maison des Jolivet est, aujourd’hui, inoccupée. Un technicien de surface vient l’entretenir, deux fois par semaine. Il bosse pour une agence immobilière. Un jour, il m’a confié qu’elle était hantée. Je l’ai écouté sans sourciller parce que les gens originaux me plaisent. Mais aussi pour vérifier jusqu’où il était capable de galoper, à cheval sur son délire.

John Smith s’est calmé quand je lui ai présenté sa gamelle pleine de croquettes. Il se retournait, de temps en temps, en direction du mur mitoyen, comme si un autre chien voulait lui chouraver sa bouffe.

« Mange ! Je m’occupe du reste ! »

Les croquettes craquaient sous ses crocs, et ce bruit évoquait les os de poulet que dévorait Barry. C’était toujours un événement de l’écouter. Je ne voulais pas le voir, non, juste l’entendre. Pour admirer sa mastication, je n’avais qu’à remonter dans ma chambre, ouvrir la fenêtre, et j’étais aux premières loges. Je n’étais pas assez pervers.

« Il ne mange que des animaux morts. Nous avons essayé de lui donner de la pâtée, il la repousse. »

« Vous n’avez jamais eu de problèmes avec le facteur ? »

« Ce n’est pas un animal mort, si ? » avait ironisé monsieur Jolivet.

Papa s’était forcé à sourire.

Mais il n’avait point obtenu de réponse.

 

Nous sommes partis en balade.

« Deux par jour, matin et soir. En été, évitez le soleil ! Les coussinets sont fragiles. Les vétos ont du mal à soigner les brûlures à cet endroit. » avait dit le chef du refuge.

« Il ne le verra qu’en hiver, le soleil ? Nous frôlons l’oxymore. »

Il a haussé les épaules.

« Les chiens n’ont pas besoin de bronzer. »

Ses yeux vairons lançaient des flammes. Je m’étais dit que ce n’était pas le moment de le contrarier. Il devait avoir le même caractère que Miranda.

Il y avait un jardin public, à deux pas. Il suffisait de traverser la rue, en amont. Il n’était pas interdit aux chiens à condition de ramasser leurs crottes. Je savais que le gardien était attentif. Je l’avais souvent imaginé, jumelles rivées aux yeux, espionnant les maîtres peu scrupuleux de la propreté du parc.

Nous avons parcouru l’intégralité des chemins terreux où s’ébrouaient des enfants qui se chamaillaient comme dans une cour d’école. John Smith n’essayait même pas de leur mordre les mollets. L’un d’eux s’est arrêté pour le caresser. Mon chien a reçu le câlin comme une offrande. J’ai failli être jaloux.

« Tu te laisses soudoyer par des inconnus ? Les gamins ne font rien gratuitement. Je suis sûr qu’il voulait te demander si j’étais un bon maître. »

« Vous parlez à votre chien, monsieur ? »

« Tu m’as entendu ? Je ne faisais que penser, pourtant. »

« Je lis dans la tête des adultes. Et ce que j’y lis m’attriste. Vous avez peur qu’on vous reprenne votre chien. »

« Comment tu sais ça, toi ? »

« Je ne sais rien. Je me contente de capter les pensées qui s’entrecroisent. »

« C’est-à-dire ? »

« Les sentiments d’un humain pour son chien, et réciproquement, n’ont pas besoin de mots. Je me cale sur la fréquence des cœurs et j’écoute. » 

« Tu es un sacré gamin, toi, dis moi ! Tes parents doivent être fiers de toi. »

« Détrompez-vous ! »

Et il s’est enfui, les rejoignant près de la balançoire des filles où sa sœur s’amusait éperdument. Ils n’avaient pas eu besoin, apparemment, de l’appeler.

J’ai pensé qu’une famille de télépathes avait assurément la cote auprès des chiens. Du coin de l’œil, j’avais remarqué que John Smith avait émis le désir de suivre l’enfant. Il avait trottiné sur une dizaine de mètres avant de s’apercevoir qu’il faisait une grosse bêtise.

Et moi aussi, qui l’avais libre alors qu’il était recommandé de tenir son chien en laisse. Il y avait un panneau tous les dix mètres, accompagné de celui demandant aux maîtres de ramasser les crottes.

 

*

 

Nous étions passés devant la maison creuse des Jolivet. Le heurtoir, une tête de lion, me sembla avoir rugi. Peut-être pour intimider John Smith. Sa gueule n’avait jamais été aussi grande ouverte.

Mon brave toutou avait levé la patte et pissé sur la porte. J’avais dû l’engueuler.

« Tu n’as pas le droit de faire ça ! »

Il avait gémi comme si je l’avais maltraité. Son vécu l’avait abusé.

« Vous n’avez pas honte de frapper votre chien ? »

« Achetez-vous des lunettes, la bigleuse ! »

Une vieille dame outrée. Elle me fit un bras d’honneur.

« Vieille peau ! »

J’ai dû retenir John Smith qui commençait à s’approcher d’elle, les crocs découverts.

« Sale cabot ! Tel maître, tel chien ! » hurla-t-elle.

Il tira si fort sur sa laisse qu’il se libéra. Mais, au lieu de se jeter sur la fâcheuse, il se dirigea droit vers le heurtoir et le fixa, immobile telle une statue. Vingt centimètres séparaient sa truffe de la tête de lion.

Il y eut un grondement. John Smith, en colère, était effrayant.

Je l’ai caressé et j’ai mimé une gifle destinée à la tête de lion. A la volée, il a pris ma main dans sa gueule et m’a entraîné vers notre maison, sous le regard ahuri de la vieille peau. Je me suis retenu de lui faire un geste désobligeant en utilisant mon majeur.

Nous avons passé la soirée, l’un contre l’autre, devant la télévision. Je sentais John Smith crispé. Seuls mes câlins le retenaient.

La nuit est tombée et il a réussi à se dégager. Parvenu sur la terrasse, il a disparu de ma vue. Avait-il été attiré, dans le jardin, par le vol des pipistrelles ? Je me suis levé et je suis allé aux nouvelles.

Il urinait sur le mur mitoyen.

Il a couiné, croyant que j’allais le punir, le frapper.

« Ça va pour cette fois ! Mais que ça ne se reproduise pas ! »

Je me suis demandé si, en cas de récidive, je serais capable de le châtier. Probablement pas. La peur d’être mordu en retour.

 

Le lendemain matin, le technicien de surface a sonné.

J’ai ouvert.

« Est-ce que je peux passer par chez vous ? »

« Je vous en prie. Vous avez de la chance, ce n’est pas très haut. Deux mètres, guère plus. »

« J’ai oublié les clefs à l’agence. »

Je lui ai fourni un tabouret.

« Pas la peine, merci. »

John Smith l’a mordu au mollet tandis qu’il décollait du sol…

Il poussa un cri.

Il tomba de l’autre côté. Un bruit sec accompagna sa chute. Un os brisé, probablement.

Il y eut des aboiements, puis des grognements.

« J’ai mal ! Faites quelque chose ! Votre satané chien se trouve des deux côtés à la fois ! »

J’ai sursauté.

Je somnolais, dans la cuisine, à côté du café qui continuait de fumer dans la tasse. Lui aurait pu me sortir de cette torpeur tombée du ciel. Même pas la force de tendre le bras. J’avais passé une mauvaise nuit, persuadé que John Smith retournerait sur la terrasse pour…

C’était le facteur. Deux coups de sonnette. Je lui en ai paradoxalement voulu de m’avoir bouté hors de mon rêve éveillé.

« Un recommandé à signer. »

Il remarqua soudain la présence du chien.

« Il est gentil, j’espère. »

« Entrez ! Vous ne risquez rien ! »

Il est reparti entier.

 

Nous avons reçu une visite inattendue. Avais-je fait un rêve éveillé… prémonitoire ?

Le technicien de surface qui s’efforçait de garder, dans un bon état, la maison d’à côté. Il était souvent venu me saluer. Nous avions bu, à moult reprises, l’apéro ensemble. Nous avions sympathisé.

Lui n’ignorait pas que j’avais eu un rapport très étroit avec Barry… par-dessus le mur mitoyen. Je lui avais tout raconté. Et même montré mes cicatrices. Je m’étais efforcé de les dissimuler en collectionnant les tatouages.

« Je suis venu vous dire que ma mission s’achève aujourd’hui. J’en profite pour vous signaler que vous allez avoir un voisin. J’espère que votre chien n’est pas bruyant, la nuit. Il paraît qu’il déteste les animaux. Il a été mordu, lui aussi, quand il était ado. Un hasard troublant, je sais. »

John Smith était assis sur son derrière et penchait la tête, cherchant à comprendre notre sabir.

« La nuit, il dort. »

« C’est bien. Au revoir… et merci pour les apéros. Le hasard se chargera peut-être de… »

« Vous pouvez revenir quand vous voulez. Vous serez toujours le bienvenu. »

Il s’est éclipsé.

« T’as entendu, le chien ? On va avoir un voisin. Tu seras sage, n’est-ce pas ? S’il n’aime pas les animaux, il faudra jouer serré… »

Il a approuvé.

Il est allé prendre l’air sur la terrasse où il a hurlé comme un loup.

Je m’étais trompé. Je l’avais rejoint, et il était clair que ce n’était point lui. Il avait sa baballe dans la gueule et semblait n’avoir rien entendu.

Je n’ai pas approfondi. J’avais sans doute été victime d’une hallucination auditive.

Quelqu’un a toqué à la porte.

« Votre chien… »

« Quoi, mon chien ? »

« Ce serait bien qu’il se contente d’aboyer… »

« Que voulez-vous dire ? »

« Je passais dans le coin et… »

« Et vous avez capté le chant profond des forêts. »

« Voilà. A côté, la maison est inoccupée. C’est forcément ici. »

« C’est moi qui m’amusais. »

« Vous doublez des dessins animés ? »

« Non. Je voulais juste vérifier si mon chien comprenait le langage des loups. »

« Vous vous foutez de moi ? »

« Si peu. »

Je lui ai claqué la porte au nez, ce qui pouvait passer pour un  aveu.

Je me suis assis sur le canapé et j’ai voyagé loin, dans mon passé.

 

*

 

J’entendais gémir Barry, de l’autre côté du mur. Il semblait pressé de me rencontrer. Une autre hypothèse, totalement farfelue, me titillait. Je lui manquais et il me le faisait savoir. Peut-être que, dans une autre vie…

Mes parents n’étaient pas en froid avec les Jolivet, mais bon, ils ne se plaignaient jamais de ne pas être invités.

« C’est à cause du chien. Même le facteur a peur de lui. Il glisse les récépissés à signer sous la porte. »

Je ne me rappelle plus qui a tenu ces propos.

Le fils Jolivet était tombé malade. La grippe. Il prenait du retard et il avait fallu que je l’aide, que je retrouve mes devoirs de l’année précédente. J’étais en train de survoler la classe de CM2.

Madame Jolivet était venue à la maison. Maman l’avait bien accueillie, et j’étais tout fier de rendre service au gamin avec qui je jouais aux billes ou au ballon, dans la rue. Il m’était interdit de pénétrer dans l’antre de Barry.

« C’est un chien impressionnant. On évite de recevoir du monde. Il pourrait se sentir envahi et se fâcher. »

Mes parents accusaient le coup, mais puisque je m’entendais bien avec leur fils…

Lorsque j’ai été accepté chez eux, les Jolivet m’ont reçu à bras ouverts, et le chien aussi.

« C’est toi qui gémis de l’autre côté du mur ? Tu vois, je suis là, tu as bien fait d’insister. Tu n’es pas déçu, au moins. »

Barry était haut sur pattes, et lorsqu’il agitait sa queue, on s’attendait à ce qu’il s‘envolât. Ses yeux bleus m’impressionnaient. Il m’a léché la main lorsque j’ai voulu le caresser.

Mais il s’est fâché quand j’ai voulu récupérer mon stylo qui avait roulé jusque devant sa niche, sur la terrasse.

Mes parents avaient tout entendu, de l’autre côté du mur.

J’avais été méchamment mordu en maints endroits du corps, à tel point qu’il avait fallu solliciter un chirurgien plasticien. Le fauve avait heureusement épargné mon visage, uniquement déformé par la douleur, et rougi par mon propre sang. Le père Jolivet était intervenu juste avant la mise à mort. Lui-même avait été mordu à la main.

Le lendemain, Barry gémissait de l’autre côté du mur, comme pour réclamer mon pardon.

J’ai piqué une crise lorsque j’ai appris qu’il avait été euthanasié. Les Jolivet ont déserté le quartier, puis la ville. Depuis, le bruit courait que la maison était hantée. Nous n’avons plus eu de nouveaux voisins pendant dix longues années.

C’est le facteur qui nous appris qu’un couple de jeunes mariés allaient s’y installer. Ils ne sont restés que deux mois. Le mec rêvait, toutes les nuits, qu’un chien monstrueux le poursuivait lorsqu’il faisait son jogging. Il avait consulté un psy qui, devant son impuissance à agir, lui avait conseillé de contacter un médium.

D’autres familles se sont succédé sans avoir à se plaindre de l’au-delà.

Et puis, un jour…

J’ai croisé, par hasard, le fils Jolivet, qui était chauve, maintenant – c’est lui qui m’a reconnu.

« Je suis revenu après que mes parents sont partis tous les deux. Ils sont décédés à trois semaines d’intervalle. Papa n’a pas eu le courage de survivre à maman. Je suis célibataire. J’habite un petit appartement dans le centre-ville. Tu n’as pas changé. »

« Vil flatteur ! »

« Et tes cicatrices… »

« Partout où il y a un tatouage. »

« Elles sont bien cachées… »

« Ils sont pourtant nombreux. »

Et, alors que nous allions nous séparer sur une vigoureuse poignée de main, la seule dans la peau d’un adulte, il m’a retenu.

« Tu sais, ce n’était pas un berger allemand… »

« C’était quoi, alors ? »

« Un chien-loup. »

« Si j’avais su… je n’aurais pas bêlé en cherchant mon stylo. »

 

*

 

« Tu as senti sa présence, n’est-ce pas ? »

Je l’avais rejoint sur la terrasse.

Il m’a regardé puis m’a donné la patte. J’ai pratiqué le baisemain dans un grand sourire auquel il fut sensible. A coups de langue, il a repeint mes joues qui commençaient à rosir. Je l’ai serré très fort contre moi après m’être agenouillé.

« Tu sais quoi ? »

Pas de réponse. Juste un couinement qui voulait dire qu’il était prêt à tout entendre.

« Je vais te rebaptiser Médium. Tu seras le seul chien au monde à avoir eu trois noms. Jamais deux sans trois. Je suis fidèle au dicton. »

Sa queue a accéléré la cadence.

 

Un événement inattendu s’est produit quelques jours plus tard.

LE RETOUR DE MIRANDA.

« Tu as oublié quelque chose ? Il était temps que tu t’en aperçoives. J’aurais pu déménager. »

Médium n’a pas supporté la présence de cette femme. Il a hurlé comme un loup.

« Tu n’es pas la bienvenue ! Retourne d’où tu viens ! »

Elle n’a pas insisté.

Je n’ai même pas voulu savoir pourquoi. Pourquoi elle était revenue.


Publié le 28/07/2026 / 2 lectures
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