Quand Natacha, ma chatte angora, est morte, j’ai insisté pour l’enterrer moi-même dans le jardin. J’avais enfilé les gants de bricolage de mon père. Ils étaient un peu grands. Mes doigts ressemblaient, maintenant, aux pis d’une vache. J’avais l’impression que si je me salissais les mains, ma minette viendrait hanter mes nuits. C’était arrivé à un copain de classe dont le chiot, écrasé par une moto, avait transformé ses gros dodos en séances de torture. Il se réveillait, les bras en croix, et souffrant des épaules, des hanches. Chaque fois, il rêvait que quatre poneys l’écartelaient.
Mon père s’opposait à mon idée de sépulture à domicile. La proximité de son potager en était la (présumée) raison. Rien de religieux, comme j’aurais pu le croire. Ma mère, au nom de la liberté d’expression, n’avait rien contre. Il y avait de la place entre les plants de tomates et le mur du fond, oui. Le besoin de « planter » la dépouille de Natacha comme une graine m’était venu naturellement.
Je ne m’attendais pas à ce que ma chatte angora renaquît de ses cendres en pleine terre, non. Mais j’avais vu mes parents faire de même avec pépé et mémé, des êtres chers. Il y avait foule au cimetière, ce jour-là, avais-je appris plus tard à l’évocation, en famille, de notre passé. Dans le jardin, il y aurait moins de monde mais tout autant d’amour.
J’avais assisté, quelques mois plus tôt, au travail de semeur de mon père.
Il avait acheté ses semis de tomates dans une supérette. Je me rappelle ma mère rougissante à l’idée qu’il se préparait pour l’accompagner. Elle était à deux doigts de paniquer. Sa présence l’intimidait-elle ? Après, seulement, je m’étais dit que c’était la crainte de l’entendre râler dans les rayons. Elle y était connue, dans le quartier.
J’étais venu afin d’assister à la scène : mon père poussant le caddie. Il y avait une promo sur les semis. J’avais beaucoup ri lorsqu’il avait dégainé son portefeuille, et refusé de laisser ma mère payer son achat. Il s’était fait engueuler par la caissière, qui lui reprochait d’être encombrant. Il y avait, juste à côté, une caisse rapide. Son large sourire avait très vite mis la jeune femme dans sa poche.
– Je ne veux surtout pas ruiner ma femme, lui avait-il lancé.
– Ça va pour cette fois, avait rétorqué la ravissante caissière en lui faisant les gros yeux.
Ma mère avait un peu boudé pendant le souper.
J’ai très mal dormi, cette nuit-là, imaginant Natacha qui se libérait de sa boîte avant de « nager » vers la surface. Elle me rejoignait ensuite dans le lit, semant de boueuses empreintes sur le parquet. J’avais ainsi appris qu’il pleuvait dehors.
Ma mère avait étendu le linge sur les deux cordes, rails aériens, qui séparaient le jardin en deux territoires distincts. Et elle allait me passer un savon à cause des pas de Natacha parsemant ma chambre.
J’ai réclamé d’être seul avec Natacha lorsque je la mettrais en terre. Mes parents avaient respecté mon vœu. La pelle était lourde, et il y avait des échardes sur le manche. Je regrettai aussitôt de ne point avoir enfilé des gants.
C’est en enterrant Natacha que j’ai trouvé cette poupée aux yeux éteints. Un lombric s’échappa d’une orbite creuse et je poussai un cri qui alerta mes parents.
En me comportant en bon chrétien, j’étais devenu un pilleur de tombe.
Rien n’était plus paradoxal, ma foi.
*
La réaction de mon père contrasta avec celle de ma mère, dont le sourire lumineux revisita son passé.
– Une poupée enterrée dans le jardin ?
Mon père se mit à bégayer. Je savais, malgré mon jeune âge, qu’il était coutumier du fait lorsqu’il était troublé. Comme l’autre jour avec la caissière de la supérette...
– Et une sacrément belle poupée ! renchérit ma mère.
Avant de remonter sur la terrasse, j’avais débarrassé le beau visage en celluloïd de l’invasif lombric.
Alors ma mère posa une question à mon père qui mit un certain temps avant de répondre.
– Non, j’ignore qui habitait ici avant nous.
A aucun moment, je n’avais songé qu’ils avaient eu une fille cachée. Une grande sœur décédée à la suite d’un accident de la route, d’une terrible maladie, et qu’il valait mieux oublier en me cachant son existence.
Je regardais trop la télé. A l’époque, il n’y avait que deux chaînes, heureusement.
Je suis retourné enterrer Natacha et ma mère a rangé la poupée dans une vieille malle, au grenier, où hibernaient les vieux jouets de mon père.
*
Depuis ce jour, mon père est devenu nerveux. Le soir, je ne l’entendais plus murmurer dans la chambre conjugale. Depuis que ma mère ne me racontait plus d’histoires pour m’endormir, parce que j’étais grand maintenant, je laissais traîner mon oreille.
Je trouvais le sommeil quand mes parents faisaient tout pour rester éveillés. Mon père susurrait des mots d’amour que seule ma mère était censée entendre, et comprendre. Le mur de ma chambre était poreux. Il y avait des fuites. La tapisserie, qui représentait des écureuils grignotant des glands, cachait une paroi sur laquelle il suffisait de mettre un coup de tête pour passer dans la pièce d’à côté. Je n’avais pas vraiment envie d’essayer. Dans la journée, quand je m’amusais à pianoter sur les glands, ma sonate improvisée résonnait dans toute la maison, devenue salle de concert.
Mais, ce soir-là, les notes du virtuose s’exerçant sur le clavier d’un Steinway irradièrent du grenier. Un véritable « épisode cévenol ». Une pluie dodécaphonique.
J’en étais sûr. La poupée réclamait son rapatriement dans le jardin, et elle m’en informait en utilisant le langage morse. C’était bien tenté. J’ignorais, hélas, tout de ce sabir de muet. Manquait plus que Natacha revienne à la vie, et fouisse sous la terre, pour se frayer un chemin vers la lumière, abîmant les plants de tomates du potager. Mon père se remettrait à bégayer pour me maudire.
Je m’étais réveillé en sursaut. Et si c’était un écrivain qui tapait son roman sur la vieille Underwood de mon père ?
Il avait écrit, durant ses jeunes années, des nouvelles pour un fanzine. Les murs avaient gardé ce bruit en mémoire, et me le restituait maintenant alors que la poupée avait sollicité les services d’un fantôme pour écrire ses mémoires.
Mon père et le père de mon père avaient habité ici. Ils y étaient même nés. Ils disaient que les murs avaient des oreilles, mais également le pouvoir d’enregistrer les souvenirs. Ils renseignaient, par la suite, les générations futures capables d’assimiler les messages. Je n’avais, jusque-là, rien capté du passé de mon père. Je savais juste qu’il avait demandé à ma mère de l’y rejoindre deux jours seulement après l’avoir rencontrée.
Il m’avait, un jour d’abandon, confié que ma mère était d’une jalousie maladive. Je l’avais remarqué. Elle ne supportait pas qu’une gamine portât son regard sur son fils.
Un jour, elle avait hurlé à une copine qui jouait à la marelle devant la maison :
– Regarde plutôt les nuages, ma coquine ! Le visage de ton futur mari y est déjà dessiné ! Regarde… là !
Elle avait joint le geste à la parole. La fillette, en levant les yeux au ciel, avait eu un vertige. Elle avait failli perdre l’équilibre. Un cumulonimbus gris et joufflu arborait une longue barbe blanche.
La gamine était partie en courant avant de revenir accompagnée de son père.
– C’est vous qui parlez mal à ma fille ?
– Oui, c’est moi ! A son âge, il serait temps de lui apprendre à regarder autre chose que la braguette d’un garçon.
– Vous n’avez qu’à lui enfiler une robe.
Elle était devenue pivoine. L’homme, ébranlé par sa propre tirade, avait choisi de réprimander sa fille qui se mit à pleurer.
Je ne pus me retenir d’en rire. Ma mère avait tout raconté à mon père dont les yeux bleus s’étaient subitement assombris.
– Il est taré, ce type ! Habiller notre fils en fille…
– Et pourquoi pas ? Il y a une honte à être une fille ?
Il s’était retenu de pouffer.
J’avais hésité entre monter au grenier, histoire de me rendre compte de l’état des lieux, et chercher à traduire les étranges mots de la poupée zombie.
C’est Morphée qui en avait décidé autrement, dont les bras m’avaient tiré vers le bas.
*
La solution était pourtant simple. Elle me crevait les yeux au point d’avoir le nerf optique qui me démangeait. Je n’avais qu’à solliciter mon père.
La poupée avait été enterrée sur son territoire, après tout. Et il avait biné une grande partie du jardin, pour son potager. La maison avait été bâtie par mon grand-oncle dont c’était le métier. Elle appartenait forcément à quelqu’un de la famille.
J’avais été timide comme si j’avais affaire à un gendarme.
Je dois avouer qu’il m’impressionnait.
Il était le digne fils d’un militaire de carrière qui avait su lui inculquer le respect d’autrui. Il avait fait la connaissance de ma mère à un meeting de Mitterrand. Il appartenait au service d’ordre. Elle avait eu des mots avec un type échevelé dont les hurlements, trop enthousiastes, lui cassaient les oreilles.
Mon père les avait manuellement séparés.
Il me suffisait, présentement, de lui demander des explications tout en gommant le côté surnaturel de la chose. Surtout ne point lui révéler qu’un pianiste cherchait à me parler en utilisant les petits doigts boudinés de la poupée aux yeux morts.
– Papa, papa, tu ne m’as pas dit ce que faisait cette poupée dans le jardin…
Il était en train de bricoler dans le garage.
Son visage changea d’expression, son sourire naturel se muant en grimace. S’était-il blessé avec son marteau ? Allait-il m’engueuler pour l’avoir dérangé pendant qu’il plantait un clou ?
– Je crois qu’il est temps que tu saches, fils.
J’eusse préféré qu’il me jugeât enfin apte à garder un secret. Quelque chose que je ne pourrais même pas répéter à ma mère. Il se contenta de m’inviter à me poser sur son vieux rocking-chair, l’immobilisant d’une main ferme. J’avais l’impression d’être assis sur le fauteuil du dentiste.
– Tu sais, fils, quand tu as commencé à grandir, ta mère a voulu un autre bébé. Ses propres parents avaient eu deux filles. Tout le monde, dans sa famille, a eu deux enfants. Elle a voulu rester fidèle à la tradition, tu comprends ?
– Oui.
– De mon côté, je voulais une fille, pour que tu puisses la taquiner un peu. Je suis sûr que tu aurais adoré tirer sur ses nattes.
– Oh oui, papa.
– Alors, pour aider le hasard, pour préparer l’arrivée de ta petite sœur, j’ai acheté une poupée. Je n’aurais pas dû.
– Pourquoi ?
– Parce que j’ai forcé le destin, et lui, là-haut, n’aime pas quand on anticipe ses décisions.
Ce que j’entendais me convenait et tenait la route.
– Comme ta mère n’a pas pu avoir un second enfant, a-t-il ajouté d’une voix troublée, j’ai enterré la poupée. Je n’ai pas eu le courage de la jeter. Ni de la revendre à l’occasion d’un vide-greniers.
*
Depuis ce jour, l’envie de monter au grenier pour dorloter cette poupée me tenailla. Elle était à plaindre, car elle avait frôlé le bonheur. Il lui était passé sous le nez, en coup de vent. Elle avait été condamné à l’exil parce qu’incapable de trouver une petite maîtresse. On l’avait arrachée à la vitrine d’un magasin de jouets, la soustrayant à des regards avides de la posséder. Elle n’appartenait à personne. Il lui fallait vite dénicher quelqu’un avant de se suicider de la pire des façons. En demandant à des souris de la grignoter jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ses yeux vides d’horizon ne fixaient plus que la lune alors que le soleil irradiait dans le ciel. Elle avait alors décidé de me contacter, moi un garçon.
Oui, je devais monter au grenier afin de la réconforter. Lui faire savoir que j’avais entendu et transcrit son étrange sonate. Que nous ne parlions point la même langue, mais que j’avais capté son appel au secours.
J’avais prétexté un mal de crâne, un samedi après-midi, tandis que mes parents étaient invités chez des amis. Je n’avais, de toute façon, aucune envie de les suivre. Ils allaient encore se prendre la tête avec la politique. Mon père se sentait proche des ennemis jurés de ma mère, et elle n’avait de cesse de le lui reprocher.
Les gens chez qui ils se rendaient étaient des centristes. Je n’avais jamais compris ce que signifiait ce mot. Des gens du milieu, sans doute. Des mafieux. J’avais vu, à la télé, un film au cours duquel les policiers faisaient la guerre aux gens du milieu. Je ne devrais pas écouter aux portes quand mes parents parlent politique.
J’avais prié comme un athée pour que la porte du grenier ne fût point fermée à clef. Pas envie de fouiller dans toute la maison, pour dénicher le fameux sésame. Je n’étais guère lourd mais les marches, en bois, avaient tout de même craqué sous mon poids. Je m’étais dit que si l’une d’elles venait à se fendre, je risquais d’y laisser une jambe. Le bruit du bois qui craque, je le supporte, pas celui d’un os, tuteur de ma chair, de mes muscles.
Une simple poussée m’avait permis d’entrer dans cette caverne haut perchée. L’odeur m’avait immédiatement entraîné dans un monde de vieilleries. J’imaginais un brocanteur s’y déplaçant, un sourire radieux plaqué sur le visage, à la recherche d’une rareté. Les toiles d’araignées reliaient les objets. Le sol était glissant car recouvert de sciure. Des crottes de souris le ponctuaient. J’avais pris un certain plaisir à écraser un cafard dont la fuite m’avait poussé à pénétrer dans cet antre plus vite que prévu. J’avais craint de rester sur le seuil, effrayé par cet inconnu aux relents de passé. Ici, le monde régressait, mais les nostalgiques y trouvaient leur compte, surtout en revendant les antiquités qui y moisissaient. Je repérais sans attendre la vieille malle aux jouets. Mon père y avait entassé tous les cadeaux ayant balisé ses jeunes années. Je ne voulais paradoxalement pas savoir s’il y avait là des soldats de plomb, des peluches, un train électrique. Juste soulever le couvercle et adresser la parole à la poupée, pour qu’elle arrête de stresser, avec ce toit en osier sur la tête. Les poutres me dominaient, et je ne risquais point de m’y cogner. Sur la plus basse, une tarente m’observait. J’avais été à deux doigts de lui parler, mais je ne voulais surtout pas que la poupée soit jalouse. Déjà qu’elle était aveugle… Sur ma gauche, il y avait une commode bouffée par les termites, et d’un tiroir ouvert émergeait une sorte de cahier aux pages jaunies. Je reconnus sans tarder l’écriture de mon père. Je maudis alors mon âge, qui m’interdisait d’avoir appris à lire entre les lignes. Etait-ce le manuscrit d’un roman écrit par mon père ? Il aura renoncé à l’envoyer à un éditeur… Il s’était contenté de publier des nouvelles pour un fanzine dont j’ignorais le nom. Je pris le cahier sous le bras et…
Je venais de franchir le seuil du grenier lorsque je me rendis compte que j’avais (déjà) oublié la poupée. L’une des poutres se mit à craquer et j’eus peur que le toit ne me tombe sur la tête. La tarente avait disparu. C’était peut-être le signe qu’il fallait déguerpir sans tarder. Je ne pouvais plus rien pour la poupée, qui ne verrait même pas la mort fondre sur la malle aux jouets pour la transformer en attaché-case.
J’avais un peu honte de mon attitude lorsque je parvins au pied de l’escalier. Les marches m’avaient paru plus nombreuses et mon poids multiplié par dix. Je restai longtemps à l’écoute du craquement ultime qui ne vint point. Je m’enfermai dans ma chambre afin de fuir le vent coulis qui me ramenait, des hauteurs, cette odeur de passé. J’eus soudain la trouille que, ce soir, la poupée ne se venge en interprétant un concert de piano qu’elle réservait aux traitres. Elle jouera tellement vite que je la croirai en train de claquer des dents. Et si l’envie lui prenait de descendre pour me faire la peau… L’instinct l’orienterait tout naturellement vers ma carotide et elle n’aurait qu’à mordre dans la chair vive de mon cou.
J’étais allongé sous la couette quand mes parents sont rentrés. On eût dit qu’ils avaient volontairement claqué la porte, en bas. Pour m’avertir qu’ils étaient là. Pour me dire que je pouvais cesser de dorloter mon doudou. Ils s’étaient imaginé que je profitais de leur absence pour redevenir un gros bébé.
J’avais à peine eu le temps de me débarrasser de mon doudou pour m’emparer du cahier découvert au grenier, quand ma mère entra dans la chambre sans frapper.
– Alors ? Ton mal de crâne ?
– Ça va, ça va.
Ma mère sourit et s’apprêta à faire demi-tour lorsque je la rappelai à mon chevet d’un doigt qui l’invita à jouer son rôle.
– Dis, maman, j’ai envie que tu me fasses la lecture, ce soir. J’ai envie de m’endormir en t’écoutant.
Je lui tendis le manuscrit de mon père.
Si j’avais su…
*
Le soir venu, ma mère m’avait rejoint dans ma chambre, comme convenu. Elle avait posé, tout à l’heure, le cahier aux pages jaunies sur ma table de chevet, et je n’y avais point touché depuis. L’envie d’apprendre à lire me taraudait au moins autant que si je comptais conclure avec une nana après un rendez-vous qui pointait à l’horizon. J’étais ado, et j’étais assis sur un banc public, attendant l’heureux événement. Rétroactivement, il était amusant de m’imaginer suant à grosses gouttes à l’idée de me laisser bercer par…
Ma mère se jeta à corps perdu dans la lecture du manuscrit. Son timbre de voix me caressait les oreilles tandis que je me laissais couler au fond de la piscine de miel, tel un gros nounours gourmand. Il y avait des saumons qui sautaient hors du monde, et je les capturais à la volée. Des oiseaux chantaient au loin, perchés sur les fils électriques d’une portée musicale. Ma mère peuplait le silence en ouvrant seulement la bouche. Les oiseaux jouaient le rôle de l’orchestre. Et il y eut le premier couac, locomotive d’un train de fausses notes.
– Quoi ?
J’avais battu des mains pour remonter à la surface de la piscine, des queues de saumons me giflant au passage.
Elle avait subitement cessé de lire. Le mouvement fou de ses yeux attestait qu’elle était en train de se métamorphoser en harpie. Ma mère ne pouvait devenir aussi haineuse sans une bonne raison. J’étais indirectement concerné, mais je l’ignorais. Un silence authentique, pesant, grandit dans la pièce. Je simulai un ronronnement de chaton qui dort. Je crois bien avoir entendu un gros mot ; dans la bouche de ma mère, il devint l’ombre d’un corbeau. Elle recommença à lire avant d’avoir un hoquet. Je fis un bond dans le lit. Elle se leva, ouvrit la porte à la volée, et sortit pour appeler mon père. Elle avait juste oublié de refermer.
Je la revois encore, aujourd’hui, faisant les cent pas sur le palier, pressée d’en découdre.
– Franck ! Viens !
Il y eut une cavalcade dans l’escalier. Je ne pus m’empêcher de tendre l’oreille. Une porte qui claque, des éclats de voix. Un objet que l’on projette contre un mur, et un bruit d’étoffe déchirée, de feuilles qui volent.
Retour du silence. D’une profondeur abyssale. Qui me permit de percevoir la respiration des meubles. Le gros soupir du lit lorsque je me retournai afin de récupérer mon doudou. Je le serrai fort contre ma poitrine, en vain. Pas moyen de déstresser.
Ma mère me devait une explication. Elle s’exécuta en se retenant de pleurer. Je ne l’avais jamais vue dans cet état. Les années avaient passé et elle me révélait enfin le motif de ce divorce dont la genèse avait rendu orageux, ce fameux soir, les rapports du couple.
Avant ma mère, mon père avait connu une femme dont la fille possédait une poupée qui s’appelait Natacha. C’est lui qui avait eu l’idée de baptiser la chatte angora, ce qui avait surpris tout le monde dans la maisonnée. Ma mère voyait rouge lorsqu’il était question de fidélité. Elle était d’une jalousie maladive. Plus jeune, elle avait été marquée par les agissements d’un oncle incestueux.
Le lendemain, pour se venger, ma mère me révéla que mon père avait tué ma chatte angora. Il l’avait étranglée parce qu’elle avait bu dans son verre de lait.
Mon père avait juré sur ma tête que ce n’était point vrai, et je l’avais cru.
Ma mère a quitté la maison. Je ne l’ai revue que lorsqu’elle s’est pointée, six mois plus tard, dans l’espoir de me récupérer. J’ai refusé de la suivre, et toute cette histoire a fini devant les tribunaux.
J’avais apprécié l’attitude très digne de mon père. Il est décédé l’année dernière, d’un infarctus. Il était en train de biner le jardin quand son cœur a dit non aux artères.
*
J’ai gardé de très bons rapports avec ma mère. Elle a Alzheimer, ses souvenirs se sont faits la malle. Je suis le seul dont elle se rappelle l’existence. Même Mitterrand, elle ne sait plus qui c’est.
J’ai eu l’étrange idée de tenir à l’écart la poupée le jour où j’ai décidé de me débarrasser des jouets de mon père. J’avais fait un grand feu dans le jardin.
Vous n’allez pas me croire mais il me semble bien qu’elle a souri quand les flammes ont crépité dans le soir. C’était comme ses petits doigts boudinés, autrefois.
Il m’arrive de dormir en la serrant dans mes bras, très fort. Je lui raconte des histoires quand elle a du mal à s’endormir. Et quand c’est l’inverse, elle joue du piano.