Paco

 

À la vue du panneau, David s’engouffra sur le petit chemin de terre. Ils étaient bientôt arrivés. Il jeta un coup d’œil au rétroviseur intérieur ; sa fille, Camille, regardait le paysage défiler, le nez collé à la vitre, plus par ennui et lassitude que par curiosité.

- On arrive bientôt, tu devrais être contente, non ?

Camille regarda son père et opina sans pour autant changer sa moue mélancolique puis son regard se porta de nouveau sur les arbres. Certains étaient déjà en fleurs, à la mi-mars, la vie reprenait ses droits sur l’hiver. Camille était triste comme d’habitude mais ces couleurs étaient de toute beauté et puis elle allait avoir un chien, il fallait tout de même montrer un peu plus d’enthousiasme. Elle secoua la tête et se força à sourire en regardant son père, lui aussi devait être triste mais les couleurs du printemps ne l’atteignaient pas, il ne souriait pas.

 

David gara sa voiture devant la SPA et sortit pour détacher sa fille du siège enfant et l’aida à sortir. Ils se dirigèrent vers l’accueil où régnait une certaine agitation, des gens sortaient des chiens en laisse, d’autres rentraient, le tout dans un concert d’aboiements et de miaulements.

- Bonjour, j’ai appelé tout à l’heure, nous sommes venus voir Paco, un fox-terrier. Si c’est possible, on aimerait bien l’adopter.

- Bien sûr, je vais vous amener au chenil. Je vous conseille de faire une balade avec lui avant de vous décider, vous pourrez voir comment il réagit avec vous, si il ne tire pas trop sur sa laisse, des trucs comme ça.

David acquiesça en regardant sa fille.

- Oui, c’est une bonne idée, il faut que lui aussi nous adopte. D’accord Camille ? On va faire une promenade avec Paco avant de le prendre.

Camille approuva d’un hochement de tête, le regard fixé sur le chien. Elle avait eu peur d’avoir un gros chien mais celui-ci était petit, plus petit qu’elle et il la regardait aussi en jappant.

 

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David prit la laisse les premières minutes et, voyant que Paco ne tirait pas et obéissait à peu près aux ordres, proposa à Camille de le promener. Elle accepta avec plaisir et poursuivit la promenade aux côtés de son père, fière de pouvoir s’occuper d’un animal. Paco restait sagement à ses côtés et l’interrogeait du regard ; dès que leurs yeux se croisaient, il émettait un jappement bref comme pour lui demander ce qu’elle attendait de lui. Camille parut comprendre sa demande et, tout en le regardant, accéléra le pas puis se mit à courir ce qui entraîna le chien à en faire autant.

- AAAAAAAAAAAA

- Wah, Wah, Wah

Elle courait et criait de toutes ses forces. Paco l’avait dépassé et tirait maintenant sur la laisse pour gagner en vitesse. Camille tenait toujours fermement la laisse en main mais le chien allait beaucoup trop vite et elle chuta, abandonnant Paco à sa cavalcade.

 

David courut vers sa fille.

- Oh la la, tu t’es fait mal ? lui dit-il en la relevant.

Mais Camille ne broncha pas et afficha une mine bougonne. Du sang perlait sur ses deux genoux mais elle était plus frustrée d’avoir failli à sa mission qu’en colère contre Paco ou elle-même.

- Ce n’est pas grave, la rassura David, les chiens sont très joueurs et ne se rendent pas toujours compte. Parfois, ils peuvent nous bousculer mais si ils le font sans mauvaise intention, cela reste des gentils chiens. D’ailleurs, regarde, il revient !

Paco, ayant compris que Camille était tombée, revenait sur ses pas, les oreilles basses en signe de repentir. Il s’approcha doucement d’elle et lui lécha un des genoux endoloris. Camille, d’abord surprise, sentit une boule au fond de sa gorge ; elle s’accroupit et enlaça Paco en fermant les yeux.

David regardait la scène attendri ; la pédopsychiatre avait sans doute raison, un chien aiderait sûrement Camille à aller mieux et Paco avait l’air parfait pour ce rôle.

 

De retour dans les locaux de la SPA, David retourna à l’accueil pour officialiser l’adoption de Paco et s’intéressa au magasin de fournitures pour acheter gamelles et laisses.

Une des bénévoles de la SPA s’approcha de Camille, restée en retrait.

- Alors, tu es contente d’avoir un nouveau chien ?

Camille opina de la tête et détourna rapidement le regard.

- Et bien, tu es muette ou quoi ? La bénévole, tout en souriant, attendait l’assentiment de cette enfant qui lui prenait un des plus gentils chiens du centre.

- Oui, elle est muette ! David était intervenu d’une voix ferme et se plaça entre sa fille et la bénévole dans un mouvement protecteur.

- Oh pardon ! Désolée, je ..., je vous laisse.

 

David maugréait alors qu’ils revenaient vers la voiture. Il savait que sa fille ne criait pas en présence d’autrui et laisser croire au mutisme était plus simple que d’expliquer l’aphasie de Camille. Il en voulait à ces gens trop curieux qui mettaient sa fille face à ses difficultés ; même si tous étaient bien intentionnés, le résultat était identique, Camille détournait les yeux pour fuir la discussion et éviter de pleurer et crier.

 

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Ainsi, Paco s’installa chez David et Camille. Camille installa sa panière dans un petit coin de la maison près du radiateur et David remplit les gamelles qu’il déposa dans la cuisine ; Paco se rua dessus en remuant la queue de plaisir.

Une bonne chose de faite, pensa David et il alluma la télé pour couvrir le silence par n’importe quel bavardage. Il regarda Camille qui observait Paco avec attention. Il pourrait sortir Paco les soirs après le travail et le laisser traîner dans le jardin le matin, ils iraient se promener ensemble le week-end sous le soleil ou dans la neige. Pour les vacances, il aviserait plus tard, ce n’était pas à l’ordre du jour de toute façon. En tout cas, il gérerait, comme il le faisait depuis quatre mois.

 

David ferma les yeux et expira longuement. Oui, il gérait du mieux qu’il pouvait, il était un roc inamovible, un chêne centenaire sur lequel on pouvait s’appuyer ; cette image qu’il se donnait le rassurait mais il avait aussi besoin de lâcher prise parfois. Il s’approcha du bar et se servit une bonne dose de whisky « on the rocks », c’était le premier de la journée, le premier des trois qu’il s’autorisait chaque jour.

 

L’arrivée d’un nouveau venu dans la famille le poussa à se remémorer ce qu’il avait entrepris depuis ces quatre mois. Il s’était occupé de l’enterrement, avait géré les formalités administratives ; il avait pu négocier de nouveaux horaires de travail étant donné sa nouvelle situation et avait trouvé un centre d’accueil pour Camille. En parallèle, il s’attelait à la cuisine, au linge, aux petites réparations de la maison ; Sophie aurait été fière de lui.

 

Il se sentait uniquement impuissant avec Camille ; il ne savait pas comment l’aider, comment il devait se comporter avec elle. Depuis l’accident, elle ne parlait plus et ne s’exprimait que par cris et par pleurs. La seule communication qu’il avait pu instaurer avec elle était un cri pour oui et deux pour non, « AAAA » et « AAAA AAAA ».

La guérison n’était même pas assurée et au mieux serait longue. Comment pouvait-il en être autrement ? Elle devait d’abord surmonter son traumatisme ; lors de l’accident de Sophie, elle avait été enfermée plusieurs heures dans l’habitacle défoncé de la voiture avec sa mère dans le coma à ses côtés. Elle n’avait que six ans. Elle avait hurlé, comme une enragée, pendant tout ce temps sans même pouvoir se détacher de son siège. Les pompiers l’avaient retrouvé continuant à hurler jusqu’à ce qu’elle voit son père pour enfin s’effondrer en larmes et s’endormir. Sophie, elle, n’avait pas survécu.

David fixa de nouveau Camille. Il gérerait mais ce ne serait pas facile. Il se resservit un nouveau verre de whisky, il y en aurait sûrement quatre aujourd’hui.

 

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Paco s’intégra très vite dans sa nouvelle famille. Outre les bons soins qu’on lui prodiguait, il avait beaucoup d’interactions avec Camille qui prenait plaisir à le promener, le brosser ou courir avec lui. Elle aimait surtout s’enfermer dans sa chambre avec lui, à l’abri des regards, et improviser des jeux ou des situations. Tel jour, c’était un défilé de mode, tel autre, une réception de haut standing à l’aide de la dînette et c’était à chaque fois une occasion pour elle de s’exprimer devant ce compagnon qui l’écoutait sans la juger.

- AAAAAAA

- Wah Wah

 

Du salon, David percevait de ces jeux des cris et aboiements et commençait à se demander si Paco aidait vraiment Camille ou si il l’enfonçait dans un monde dépourvu de langage. Il était tout de même positif sur l’arrivée du chien dans leur vie, Camille était moins seule, il y avait un peu plus de vie dans la maison et Paco pouvait aussi bien se montrer joueur avec sa fille que calme et câlin en sa présence. Une fois sa fille endormie, Paco venait souvent à sa rencontre, posant sa gueule sur ses jambes et David l’autorisait alors à prendre place à ses côtés sur le canapé pour une longue séance de caresses et grattouilles.

Au début silencieux, ces moments permirent à David, au fil du temps, de s’épancher sur sa vie malheureuse.

- Tu es un bon chien Paco. Sophie t’aurait aussi beaucoup aimé je pense. Elle rayonnait ! Comme toi, elle adorait se balader dans la nature, sentir les fleurs, …

Paco le fixait, les oreilles aux aguets. Il haussait les sourcils pour montrer toute l’affection possible à son nouveau maître.

- On faisait une chouette famille, on voyait des amis, on sortait au cinéma, au théâtre. J’étais fier d’être son mari, j’étais si heureux d’avoir pu construire ce foyer avec elle.

Le ton de David devint plus grave.

- Tout est fini maintenant ! Je suis toujours amoureux d’une femme morte, ma fille a un handicap lourd et je me retrouve tellement seul.

David s’effondra en larme devant Paco qui geignit, partageant sa douleur. Il rapprocha son museau de la joue de David jusqu’à la toucher et celui-ci sentit la chaleur animale et musquée recouvrir ses sanglots. Il prit Paco dans ses bras et continua longtemps à pleurer. Il avait enfin une épaule sur laquelle trouver du réconfort.

 

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Au fil des semaines, David se montrait de plus en plus mélancolique. Après l’accident, il s’était engagé à échanger régulièrement avec sa fille, lui posant des questions sur sa vie au centre, sur ses envies, mais ces moments devenaient mécaniques, sans véritable intérêt de sa part, et s’écourtaient.

Camille avait hâte de se retrouver avec Paco dans sa chambre pour jouer et David n’attendait que cet instant pour se diriger vers le bar ou l’attendait sa bouteille. Cinq verres par jour étaient devenus la norme qu’il transgressait régulièrement.

L’abrutissement de l’ivresse le soulageait. Dans ces moments, il n’avait plus à être fort, il ne gérait plus et la maison continuait tout de même à tourner. Il se levait le matin en attendant la délivrance de la soirée ; ses doses de whisky pour son corps et ses paroles noyées de larmes pour Paco.

Ajoutés aux médicaments qu’il prenait depuis l’accident, Xanax et somnifères, ces verres d’alcool le faisaient sombrer dans des sommeils sans rêves, parfois sans pouvoir se déplacer du canapé au lit et il se retrouvait au matin, encore habillé, avec Paco dormant entre ses bras.

 

Sentant son père moins présent, Camille se réfugiait dans sa chambre, son petit monde, avec Paco pour unique compagnie.

Heureusement qu’il était là, Paco était le seul avec qui elle aimait communiquer. Ils avaient un langage quasiment commun et Paco semblait la comprendre au travers de ses cris.

Elle pouvait lui parler du centre, de Papa ou du jardin, Paco répondait avec ses jappements et ses expressions faciales. Elle préférait de beaucoup les aboiements de son ami aux jacassements de la télévision, des discussions impersonnelles qui ne la concernaient pas.

 

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Un samedi, après midi, son père étant sorti faire quelques courses, Camille entreprit de jouer à la maîtresse avec Paco. Elle l’installa sur un coussin devant une feuille et des feutres et commença la leçon.

- AAAAAA

- Wah Wah

- AAAAAAAA

- Wah Wouh

Paco arrivait à moduler ses aboiements et émettre des sons différents ce qui intrigua fortement Camille. Si son compagnon arrivait à varier son timbre, elle pouvait peut-être en faire autant.

Elle se concentra en regardant fixement Paco.

- AAAA OOOO

Oh, Camille porta ses mains à sa bouche, surprise d’avoir pu exprimer une autre sonorité. Un grand sourire se dessina sur son visage. Elle pouvait crier d’une autre façon.

- AAAA OOOO

- Wah Wouh

Camille observa attentivement Paco une nouvelle fois, il fermait la bouche entre chaque jappement, elle tenta de l’imiter

- AAAA-MMAAA-MMAA

- Wah Wah

Ces sons réveillaient en elle de lointains souvenirs, elle les avait déjà prononcés, elle continua à s’entraîner jusqu’à retrouver ce mot qu’elle avait tant dit auparavant.

- MAAMAA

Camille se tut, des souvenirs douloureux de sa mère lui revinrent en mémoire. Elle se remémora sa mère en train de la coiffer ou encore lui racontant une histoire puis, inévitablement, des images de l’accident et de sa mère inanimée lui apparurent.

Camille fronça les sourcils et secoua la tête, c’était trop dur, elle ne voulait pas revivre un instant pareil ; les larmes lui montèrent tout de même aux yeux et elle se mit à pleurer de tristesse.

- MAAMAA

- Wah Wah Wouh

Paco était auprès d’elle, pour le meilleur comme pour le pire. Sentant la souffrance de sa jeune maîtresse, il apposa sa tête sur le ventre de Camille. Elle l’enlaça et le caressa longuement pour faire disparaître sa peine.

- Wah Wouh

Paco avait raison, il fallait continuer.

 

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Ainsi, toute l’après-midi, Camille s’exerça à crier en modifiant la position de ses lèvres et de sa bouche. Au bout de nombreuses tentatives, elle put sortir le P, un son qu’elle souhaitait émettre depuis longtemps et arriva à prononcer « PAAPAA »

Elle explosa de joie, son père serait forcément fier d’elle. Malgré la fatigue, elle poursuivit ses efforts, il lui restait encore des sons à formuler pour pouvoir nommer toute la famille.

Aidée de Paco, qui lui répondait à chaque fois pour l’encourager, elle put enfin reproduire le K

- AAA-CAAA

Victoire ! Elle y était arrivée. Elle se concentra de nouveau, elle devait réorganiser les sons qu’elle avait appris à prononcer

- AA -COO

- Wah Wouh

- PAACOO

- Wah Wah Wah Wah

Le fox-terrier fit un saut de joie à l’évocation de son nom et se jeta dans les bras de Camille.

Exténuée, celle-ci s’allongea sur son lit, le chien entre les bras, et s’endormit.

 

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À son retour, David rangea les courses et, voyant sa fille dormir, prépara le repas. Les week-end étaient les instants les plus compliqués pour lui, il se retrouvait seul, face à lui-même, maintenant incapable de profiter de ces temps avec sa fille. Il n’avait plus goût à rien et, une fois les tâches ménagères terminées, il tournait en rond dans sa maison cherchant désespérément une bricole à réparer ou à acheter. Il se servit son troisième verre de la journée ; il y en aurait sûrement beaucoup d’autres ce soir.

 

Le repas enfin prêt, il réveilla doucement sa fille. Camille ouvrit les yeux et se rappela de ses immenses progrès qu’elle tenait à partager avec son père.

- AAAAAAA

- Lève toi ma chérie, il est l’heure de manger.

Non ! Elle n’y arrivait plus ! Ce n’était pas possible, elle avait pu sortir des mots tout à l’heure.

- AAAAAAA

David prit un air irrité.

- Écoute, je suis fatigué ! Allez, viens manger.

Encore vaseuse de son réveil et épuisée par ses efforts précédents, Camille se leva, la mort dans l’âme, pour rejoindre le salon.

Elle s’approcha de sa chaise, respira profondément et fixa son père.

- AAAAAAA

David, énervé par les cris et rendu irascible par l’alcool, leva la voix.

- Mais qu’est-ce qu’il y a à la fin ? Tu es malade ?

Des larmes perlèrent sur les joues de Camille. Cela ne fonctionnait plus et son père perdait patience. À contrecœur, elle abandonna sa tentative de parole et s’assit à table.

- AAAA AAAA

 

Le repas se déroula silencieusement et, une fois fini, David s’empressa de coucher sa fille. Camille aurait tant voulu lui montrer ce qu’elle avait appris à faire mais ce soir, elle n’y parvenait plus et elle se sentait harassée d’avoir tant crié et de s’être si longtemps concentrée tout à l’heure. Peut-être plus tard, peut-être demain. Elle s’endormit rapidement.

 

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De mauvaise humeur, David s’installa sur le canapé, la bouteille en face de lui, et se servit un autre whisky.

Il n’aurait pas du s’énerver contre Camille, il le savait, mais il supportait de plus en plus mal ses hurlements, surtout quand il avait bu. Malgré ses efforts, il n’arrivait plus à gérer, la moindre contrariété prenait une ampleur démesurée et l’exaspérait ; il s’en rendait compte et cela le déprimait encore plus. Paco n’était même pas à ses côtés, il s’était installé dans sa panière et l’observait de loin.

- Et alors ! tonna David. Je te fais peur ? Il dévisageait le chien d’un œil mauvais tout en se resservant.

- Tu crois que c’est facile pour moi ? Je traîne ma déprime tous les soirs ! Tous les soirs, je me saoule pour éviter d’avoir à me foutre en l’air. Tu crois que c’est normal ? Tu crois que je vais tenir combien de temps comme ça ?

Paco ne bougeait pas et continuait de le fixer.

David enchaîna plusieurs verres, il avait mal et le whisky atténuait de moins en moins sa douleur.

À quoi bon continuer. Sa vie était foutue depuis six mois maintenant, il le savait bien, il ne faisait que s’illusionner avec des lendemains meilleurs. Il fallait abandonner.

Il reprit un grand verre qu’il ingurgita d’une traite et se saisit de son téléphone pour envoyer un mail à sa sœur. Il savait qu’elle le lirait seulement demain matin

 

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« Salut Jeanne,

Je n’arrive plus à garder la tête hors de l’eau, c’est trop dur.

Je n’arrive pas à oublier Sophie, je n’arrive plus à m’occuper correctement de Camille.

Je deviens con, méchant et alcoolique.

Ce n’est une vie ni pour elle, ni pour moi, tout ira mieux quand je serais parti.

Quand tu liras ce mail, je serais mort. Je suis navré de t’infliger ça mais j’ai trop mal.

Peux tu venir à la maison pour récupérer Camille ?

Tu l’embrasseras de ma part et tu lui expliqueras que j’ai fait ce que j’ai pu, pas grand-chose au final.

L’héritage qui te reviendra te permettra de l’aider.

Ah, au fait, on a un chien, il s’appelle Paco et est très sympa. Tu peux le garder si tu veux, sinon, retour à la SPA.

 

Je suis désolé de te laisser mon fardeau sur les bras.

Ton grand frère, David »

 

David fit un effort conséquent pour se relever et se stabiliser. Il tituba jusqu’à la chambre de sa fille et, le plus délicatement possible malgré son ébriété, lui déposa un baiser sur le front.

- (Adieu ma chérie et bon courage dans la vie.)

Revenant au salon, il s’approcha de Paco, toujours lové dans sa panière, et le caressa affectueusement.

- Content de t’avoir connu Paco, j’espère que tu trouveras une nouvelle famille. Tu es un bon chien.

Enfin, il s’affala dans le canapé, sortit tous les Xanax et somnifères possibles de leurs opercules et se servit un grand verre.

- Allez ! Un dernier pour la route ! bredouilla David dans un rire jaune

En quelques gorgées, il avala les médicaments et s’effondra.

 

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- Wah Wah Wah Wah

Camille émergea de son sommeil. Que se passait-il ?

Paco aboyait et tirait sur sa couverture. Qu’est-ce qu’il faisait ? Il allait réveiller tout le monde.

- Wah Wah Wah Wah

Elle ne l’avait jamais vu excité comme ça. Elle se leva pour ramasser sa couverture et Paco s’approcha de la porte tout en continuant à aboyer.

Il lui demandait de le suivre ? Et pourquoi papa ne le grondait pas ?

Camille sortit de sa chambre et suivit Paco jusqu’au salon, papa dormait sur le canapé. Paco s’était approché du visage de David et continuait à japper furieusement sans que celui-ci ne bouge.

 

Inquiète, Camille s’approcha de son père et vit alors le filet blanchâtre s’échapper de ses lèvres. Elle secoua son père par le bras. D’abord doucement puis du plus fort qu’elle put.

- AAAAAAAA

- Wah Wah Wah

Aucune réaction, son père ne se réveillait pas. Camille sentit la peur se propager dans tout son corps. Non ! Pas encore ! Pas papa maintenant !

- AAAAAAAA

Elle avait déjà vécu cette situation, il y a si peu de temps. Elle revit sa mère inconsciente et elle impuissante, bloquée par la ceinture de sécurité. Pendant ces heures d’horreur ou sa mère mourait à ses côtés, elle avait imaginé pouvoir se libérer, prendre le téléphone de sa mère et composer le 1 et le 8 comme Sophie le lui avait expliqué mais elle n’avait pas réussi à se dégager.

Aujourd’hui, elle pouvait bouger, elle se rua sur le téléphone du salon et composa le numéro.

Elle ne savait plus parler, comment pourrait elle se faire comprendre ?

 

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- Allô, urgence pompiers, je vous écoute.

- AAAAAAAA

- Pouvez vous me dire qui vous êtes et ce qu’il se passe ?

Camille devait se concentrer, elle y était arrivé tout à l’heure avec Paco. Il fallait qu’elle réussisse.

- PAAPAA

- D’accord c’est ton papa qui a un problème ?

- PAAPAA

La voix dans le combiné se voulait claire et rassurante.

- Écoute, jeune fille, je dois savoir si il y a un danger pour lui avant d’envoyer les secours, peux-tu me dire si c’est le cas, s’il te plaît ?

Camille se sentait impuissante, elle serrait les dents et en avait les larmes aux yeux. Comment décrire ce qu’avait son père en ce moment précis ? C’était la même chose que pour sa mère il y a six mois. Toutes les images de l’accident lui défilaient dans la tête, puis celles d’après l’accident, l’enterrement, les visites de la famille. Un mot avait été prononcé pour désigner l’état de sa mère même si elle ne voyait pas complètement ce qu’il revêtait et ce mot elle pouvait le prononcer.

Elle prit une grande inspiration, fixa Paco pour se concentrer, pensa fortement à sa mère et se lança.

- PAAPAA COOMAA

- Ton papa est dans le coma ? C’est ça ?

- AAAAAAA

- PAAPAA COOMAA

- D’accord, j’envoie les secours, tu es très courageuse, peux tu me donner ton adresse ? Sinon, ne décroche pas, il faut que l’on identifie ta position

- AAAA AAAA

- PAAPAA COOMAA

 

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Un demi-heure plus tard, les pompiers arrivèrent et prirent en charge David ainsi que Camille. Jeanne fut rapidement alertée et rejoignit Camille à l’hôpital où les pompiers purent lui expliquer la situation. Le danger était passé et David s’en sortirait ; l’intervention de Camille avait été décisive.

En attendant le réveil de David, Jeanne reconduisit Camille chez elle.

 

A peine entrées, elle furent accueillies par des jappements.

- Wah Wah Wah Wah Wah

- Et bien, tu as un nouveau chien ? Il parle beaucoup on dirait.

Camille se rua sur son ami pour le prendre dans ses bras. Elle tourna la tête vers Jeanne, un grand sourire sur le visage.

- PAACOO

 

 

                                                                             Février 2026


Publié le 21/02/2026 / 5 lectures
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