Jeune, mon grand-père écrivait des contes pour enfants. Il avait réussi à tous me les réciter de mémoire, le soir, dans ma chambre, pendant que mes parents regardaient la télé, en bas. Je savais d’instinct qu’il ne manquait aucun mot. Il lui était interdit de tricher avec son petit-fils. Il m’avait si souvent dit que trahir un enfant, c’était pire que la mort. Il avait eu le temps de me les servir sur un plateau juste avant de dire adieu à la vie. Son hypnotique voix tapissait l’intérieur de mon crâne de la plus moelleuse des résonnances. Elle avait le pouvoir de me bercer sans que j’aie à fermer les yeux. C’était comme si je nageais entre deux eaux en occultant le travail des poumons. Un vrai poisson dont la queue bat mollement dans le courant.

  Lorsque mes parents allaient fleurir sa tombe, je murmurais dans ma barbe l’histoire du petit poisson bleu qu’il me racontait, les mauvais soirs, pour m’aider à plonger dans la mer du sommeil.

  Je m’étais dit qu’elle l’aiderait à garder espoir, car je me doutais bien qu’il devait avoir du mal à hiberner, là-dessous, à cause des cris assourdissants de notre monde. J’étais persuadé qu’un jour ou l’autre, il reviendrait à la vie sous la forme d’un animal. L’hypothèse lui plaisait bien. J’avais demandé à mes parents d’acheter un bocal. J’avais anticipé après avoir entendu l’oncle Dédé faire des allusions à propos de l’acquisition d’un poisson rouge, pour égayer le salon. J’ai toujours eu l’oreille baladeuse. J’avais triché avec la vérité, mais la réalité avait rejoint mon mensonge.

  Je n’avais jamais compris l’histoire du petit poisson bleu. Parce qu’il n’y avait rien à comprendre. Il avait le pouvoir de nager à la fois dans l’eau douce et dans l’eau salée, mais dans l’eau salée, il devenait bleu. Il avait le plus grand mal à se faire passer pour un poisson rouge capable de « respirer » dans la mer.

 

*

 

  Gamin, je croyais que les poissons de mer étaient bleus, et ceux de rivière verts. J’étais très con, oui. J’avais neuf ans lorsque mon grand-père est décédé, ce qui avait aggravé mon cas. J’avais de plus en plus de mal à m’endormir, le soir. Mes parents ne lisaient jamais. C’est l’oncle Dédé qui avait semé le doute dans mon esprit, en m’offrant un poisson rouge pour mon anniversaire, et pour égayer le salon.

  Il m’avait taquiné en me révélant que sa maman l’avait pondu dans une piscine, comme tous les poissons rouges.

  Et pourquoi pas en mars, comme tous les ides ?

  Comme un couillon, j’avais tout gobé.

  Il avait ajouté, devant ma mine déconfite, qu’il y avait des poissons orange qui s’appelaient poissons-clowns. Je m’étais imaginé qu’on les achetait dans un cirque. Il y avait là un aquarium où les enfants simulaient de pleurer afin d’obtenir leurs faveurs. C’était comme à la SPA, mais en inversant les rôles.

  Prenant un air sérieux, il avait précisé que non, ils viennent de l’océan où ils ne font rire que les anémones. Et il s’était lancé dans une longue tirade destinée à me rendre moins con. Il avait précisé qu’une anémone de mer lui servait de garde du corps. C’était sa façon de se mettre à l’abri des prédateurs qui craignaient son venin paralysant. En échange de quoi il jouait les femmes de ménage. Sa protectrice n’avait aucun bras, ou plutôt en avait trop. Il lui manquait juste des doigts. Le petit poisson orange savait prendre des gants avec la grande dame. C’était un échange de bons procédés dont il était le seul à bénéficier.

  L’oncle Dédé m’avait montré des photos de poissons-clowns sur Internet. La plupart étaient striés de bandes blanches. Je connaissais les vitrines de tous les magasins de jouets de la ville et je n’en avais jamais vu en peluche.

  – Si j’en avais un, je l’appellerais Zavatta, m’avait-il lancé, un sourire paradoxalement triste sur le visage.  

  Il m’avait ensuite expliqué qui était Zavatta : un grand clown d’autrefois que l’on voyait souvent à la télé.

  – Ils habitent les mers tropicales et se mettent en orbite autour des coraux pour danser avec les anémones.

  Je ne comprenais rien à ce qu’il disait.

  Depuis ce jour, je les avais dessinés avec un nez rouge et de grandes chaussures au bout des nageoires.

  L’oncle Dédé n’avait point besoin d’être pareillement caricaturé pour me faire rire.

  Lui aurait eu le talent de me bercer, le soir, mais il habitait de l’autre côté de la ville.

 

*

 

  Quand, à quatorze ans, j’ai lu Vingt-mille lieues sous les mers de Jules Verne, j’ai regretté de n’avoir jamais appelé mon poisson rouge Nautilus.

  L’oncle Dédé est parti vivre sur les nuages deux ans après m’avoir offert Zavatta. Lorsqu’il les faisait rire, il pleuvait. On avait eu un printemps pourri, cette année-là. Il avait été heureux d’apprendre que j’avais baptisé son cadeau du nom de ce vieux clown qu’il semblait tant apprécié, enfant.

  Mon poisson rouge n’avait rien d’un poisson-clown, mais bon, à force de faire le tour du propriétaire sans semer des cailloux, je m’étais dit qu’il pouvait se croire orange en lisant dans mon regard l’étincelle des gosses quand les clowns entrent en scène sur la piste.

  Les années passaient et Zavatta était toujours là. J’ignorais combien de temps vivait un poisson rouge, mais j’avais déjà l’impression que celui-ci était immortel. Ou bien c’est moi qui vieillissais lentement. Je n’avais pourtant qu’à regarder mes parents dont les rides creusaient de profonds sillons sur leurs visages et de noirs cernes sous les yeux. Je m’étais bêtement imaginé qu’il ne restait plus qu’à labourer ces champs pour une prochaine récolte. Question humour, j’étais l’égal de l’oncle Dédé. Il me manquait énormément.

  Je n’osais demander à un vétérinaire à quel âge, en moyenne, un poisson rouge mourait. Y avait-il un rapport avec sa taille ? J’avais entendu dire que les truites grandissaient jusqu’à ce qu’elles meurent de vieillesse – quand un hameçon ne venait pas tout gâcher.

  Lorsque l’âge de quitter la maison de mes parents vint, Zavatta participa au déménagement. Il n’avait pas grandi d’un centimètre. J’avais dû le trimbaler dans un sachet rempli d’eau. Ce poisson avait le don de ne jamais émettre de bulles. Il m’était arrivé de rêver qu’elles étaient cubiques. Se sachant immortel, il ne « respirait » peut-être pas. J’étais de plus en plus couillon.

  Craignant de casser le bocal en route, je l’avais enturbanné dans plusieurs couches de draps.

  J’habitais maintenant au quatrième d’un immeuble qui culminait au septième étage.

 

*

 

  Je me suis mis en tête de jeter Zavatta à la mer. Mais comme je ne pouvais point le tenir en laisse… Ce n’était ni un chien ni un boomerang, n’est-ce pas ? J’eusse été bien attrapé s’il était resté à proximité du bord, sortant la tête de l’eau pour m’implorer de le récupérer. Je n’avais plus l’âge de croire en l’existence des sirènes. Il n’allait tout de même pas se métamorphoser en créature vêtue d’une robe en écailles de poisson rien que pour m’amadouer, si ?

  J’avais puisé de l’eau salée dans un arrosoir. J’en avais rempli le fond de ma baignoire – je ne prenais que des douches. J’avais délicatement posé Zavatta dans l’onde plane, comme le font certains pêcheurs après avoir ferré une truite. Aucun geste brusque, des caresses même, sans doute inutiles, oui, mais bon…

  Zavatta était devenu bleu.

  J’avais cru avoir la berlue. J’avais cligné des yeux : il était orange, maintenant, et m’avait aspergé avec sa fleur qui arrose. J’avais été tiré de mon songe de gosse par l’aigrelette sonnerie de la porte d’entrée. Je m’étais juré de la changer, tant elle me hérissait le poil. Je sursautai comme devant la télé, quand la lame d’un couteau brille sur l’écran avant de larder la peau d’une jolie femme en train de prendre sa douche.

  J’avais ouvert la porte en sifflotant, afin de masquer mon angoisse. Le type avait la taille ceinte d’un tablier blanc maculé de taches rouges. On eût dit un boucher. Sous l’influence de mes pensées, j’avais zappé les autres couleurs. Les ongles de ses mains étaient négligés, et longs. J’évitai de trop serrer celle qu’il me tendit. J’aurais dû tout de suite voir que c’était un artiste-peintre. Il avait une barbe fleurie et des cheveux courts et frisés. Il parlait avec les mains et postillonnait. Je m’exposais à un tir de paintball.

  Je n’avais même pas eu le temps de lui demander la raison de sa présence ici qu’il m’avait déjà renseigné. Il était nouveau dans l’immeuble et s’inquiétait que l’odeur de peinture ne dérangeât quiconque sur le palier. Je dus le rassurer. Il avait été incroyablement silencieux durant son déménagement. Je lui avais proposé puis servi un café sans sucre qu’il avait méprisé. Il était reparti comme il était venu : en coup de vent.

  Le soir même, je l’entendis maugréer. Il semblait se disputer avec une toile. Un autoportrait qui devait lui tirer la langue, tel Einstein. Je me suis bien amusé de l’image. Encore une couillonnade. On eût dit que je m’évertuais à tirer de mon oncle plus que de mon père. Ma mère avait-elle fauté ?

  Mais le peintre est revenu, et cette fois, il a frappé fort. Trois coups secs. Trois directs à l’estomac.

  Il voulait tirer le portrait de Zavatta.

 

  Le bocal trônait sur le rebord de la cheminée factice, entre une vieille pendule déréglée et une carafe pleine de glaïeuls en plastique – je n’avais pas de vase.

  L’artiste-peintre m’avait touché deux mots d’une histoire de dingue, digne de celles racontées par mon grand-père pour m’envoyer chez Morphée dont il était le rabatteur idéal. Il voulait vérifier quelque chose, et Zavatta allait lui être utile. Très utile. Il s’était assis dans le fauteuil que j’avais hérité de l’oncle Dédé. Il était crevé en plusieurs endroits, comme lacéré par des chats. Il s’était si souvent amusé à me parler de Francis, son matou, qui se transformait, après minuit, en smilodon. Il n’avait point besoin de pleine lune, lui, d’après ses dires. Il lui suffisait de siroter un peu de liquide, même du pastis. Il l’avait surpris à maintes reprises en train de boire au robinet. Il avait dû couper l’eau. Il m’avait conseillé de ne jamais garder de fleurs dans un vase. Dans la carafe aux glaïeuls, il n’y avait pas d’eau, forcément. On ne sait jamais. Le matou de l’oncle Dédé risquait de revenir s’y abreuver. Et puis il y avait Zavatta, dont la petite taille lui aurait à peine rempli un croc carié. Il aurait juste attendu de recouvrer sa taille originelle. Je n’avais pas vraiment envie d’attirer ici un fantôme de tigre à dents de sabre.

  Lorsque je repensais aux couillonnades de l’oncle Dédé, les larmes coulaient. Je m’efforçais de vite les réfréner, de peur d’entendre le matou faire ses griffes sur le fauteuil dans l’attente de me léchouiller les joues. J’avais rêvé qu’il le faisait alors qu’il était un smilodon : ses longues canines m’avaient tranché les oreilles. Je m’étais réveillé en réclamant ma mère. Je saignais du nez. Une poussée d’hypertension, sans doute.

 

  J’étais resté debout, pour le plaisir de dominer l’artiste-peintre dont j’ignorais encore le nom. Ses mains jouaient du piano sur ses genoux qui sonnaient creux. Ses cheveux étaient parsemés de gouttes de peinture comme de minuscules billes multicolores. Etait-il passé sous un arc-en-ciel incontinent ? L’image m’avait arraché une vilaine grimace. S’il l’avait vue, il m’aurait pris pour un type atteint de TOC.

  Il se lança alors dans un long monologue dont je ne perçus que l’essentiel. Quelques phrases capturées au vol tandis que je luttais pour ne plus zieuter sa chevelure en train de fleurir (comme sa barbe).

 

  Il s’appelait Franck Arnold Breitner. Il peignait depuis le jour de sa naissance. Il avait dessiné sur le drap un continent en forme de tourterelle. De tourterelle rouge sang. La sage-femme l’avait regardé, retenant la gifle destinée à ses fesses, en disant que venait de naître le futur Van Gogh. Tout le monde avait souri, même sa mère qui avait failli mourir pour lui donner la vie.

  Franck Arnold avait l’air de se confier facilement à un inconnu. J’avais éludé en lui coupant la parole. Il avait compris et poursuivit son récit. Il avait vu un magnifique oiseau empaillé dans la vitrine d’un brocanteur. Il l’avait acheté. Il s’était mis en tête de le peindre juché sur le perchoir de sa cage. Cette dernière posée sur un tronc d’arbre dérivant sur une mer d’huile. Le bel oiseau dans le rôle de l’unique survivant d’un naufrage. Franck Arnold avait imaginé des bulles bouillonnantes de la taille d’un ballon de football, au loin, avant de renoncer au projet.

  Visiblement, il avait été à deux doigts d’ébaucher l’ombre d’un paquebot coulant à pic. Je lui en fis la remarque.

  – Pas besoin. Tout le monde aurait deviné qu’il s’agissait d’un naufrage, pas vous ?

  Je lui répondis d’un sourire gêné.

  Sa voix se fit soudainement moins lancinante. J’en fus interpellé.

  Mais il y avait eu un hic. Une fois que la toile avait été achevée, il avait demandé à un ami d’y jeter un œil et de lui donner son avis. L’autre avait eu une réaction inattendue.

  – Tu crois que je suis aussi fou que toi ? Tu crois que je vais mentir pour te faire plaisir ? Pour satisfaire ton ego ?

  L’homme s’était brusquement levé avant de partir sans dire au revoir.

  Franck Arnold était devenu livide. Il avait attendu dix minutes avant de se décider à regarder sa toile en face. Il avait peint un poisson bleu et la cage était ouverte sans qu’il puisse s’envoler.

  Mon esprit commençait à bourdonner. Il avait réussi à le faire gronder.

  – Quoi ? Vous délirez.

  – Que nenni, mon ami ! D’ailleurs, je voudrais juste que vous permettiez à votre poisson bleu de poser pour moi. Peut-être que, cette fois, inconsciemment, je peindrais un oiseau bleu. Vous comprenez ?

  Oui, je comprenais. Je comprenais qu’il était fada. Zavatta n’était point bleu, bordel ! Etais-je tombé sur une nouvelle espèce de daltonien ?

  J’avais machinalement montré du doigt mon poisson rouge, évitant de justesse de m’en tapoter la tempe.

  – Mais il est rouge, Zavatta ! Il est…

  J’avais ébauché un savant demi-tour au niveau de la taille avant de rester bloqué, le bras suspendu dans l’espace, évoquant le geste hitlérien.

  Mes yeux s’agrandirent jusqu’à devenir carrément ronds, pupilles dilatées. Je devais ressembler à Francis, le matou de l’oncle Dédé.

  Je m’attendais à ce qu’il s’en aille, mais il s’incrusta. Au lieu de se taire, de me présenter ses excuses pour m’avoir fait perdre mon temps, il enchaîna sur une anecdote qui me troubla au point que je tombai à la renverse dans le canapé.

  – Ne vous énervez pas, surtout pas. Nous ne sommes pas les seuls, dans cet immeuble, à inverser le rouge et le bleu. L’autre jour…

  – L’autre jour, rien du tout ! Je crois que c’est plus la peine d’insister. Allez donc peindre un entonnoir rouge, ou bleu, je m’en fous, et vissez-le sur votre crâne de grand malade. Mais surtout… surtout… ne remettez jamais les pieds ici !

  J’avais été à deux doigts de l’envoyer faire un tour chez les trolls.

  Il était sorti la tête basse, imitant un gamin surpris la main dans le sac.

 

*

 

  Le monde a basculé de l’autre côté du miroir lorsque j’ai croisé, dans l’ascenseur, la prostituée du septième étage.

  Il se murmurait, dans les étages, qu’elle avait des clients dans l’immeuble. Les hommes réclamaient son départ ; les femmes, par solidarité féminine, la défendaient. C’était paradoxal dans les deux cas.

  J’avais déjà vu cette créature sur le trottoir, en me penchant à la fenêtre, attiré par le chant des klaxons. Elle était rousse et s’habillait toujours classe. Nul ne pouvait l’accuser de négliger sa tenue vestimentaire sur les lieux de son travail. Je l’imaginais mal faire les cent pas dans la rue ou poireautant au volant d’un camping-car.

  Elle m’avait aimablement salué, et son sourire n’avait rien d’une invite. Ma grande taille m’avait permis de remarquer qu’elle avait l’épaule gauche tatouée, mais sans pouvoir détailler le motif du dessin. Si je voulais le voir de plus près, je n’avais qu’à devenir un client. J’en avais souri, une main devant la bouche. Ce n’était guère discret. Elle avait peut-être lu dans mon regard autre chose. C’était un sourire amusé, sans plus. Je devais avoir le double de son âge, et la mise en cinquantaine m’avait déjà bien entamé. Des cernes servaient de perchoirs à mes larmes.

  J’étais célibataire, j’avais vécu en égoïste, et personne n’avait chamboulé ma liberté de pensée. Je vivais depuis presque un demi-siècle avec un poisson rouge qui faisait peur à la mort. Il m’arrivait de le regarder nager dans son bocal. Dans mon esprit, il évoquait tous ces gens qui prennent le métro chaque jour, ébauchant les mêmes gestes sans s’en rendre vraiment compte. La vie pleurait mes larmes pendant que Zavatta vomissait des bulles. Je m’étais mis en tête que s’il se mettait à « respirer » enfin, c’était parce qu’il voulait me précéder dans la mort. Seul un poisson-clown eût craché des bulles carrées, pour amuser la galerie.

  Et puis vint le fameux jour où Franck Arnold Breitner frappa une nouvelle fois à ma porte. Je l’avais complètement oublié, lui. J’étais de bonne humeur, ce matin-là. Il avait une chance insolente. Par le judas, je le vis souriant, ce qui m’encouragea à lui ouvrir.

  Je n’étais point rancunier. De toute façon, je reconnaissais avoir été odieux avec lui. J’avais perdu mes nerfs – je les avais retrouvés depuis. C’était tout de même un artiste, hein ? Il avait dû me prendre pour un rustre.

  Je lui avais tendu la main. Il l’ignora. C’était de bonne guerre.

  – Je voulais vous dire…

  – Non, c’est moi qui vais parler…

  – Je vous écoute.

  – Le bruit court dans l’immeuble que vous avez insulté Maeva, la prostituée du septième étage. Elle s’en plaint. Il paraît que vous l’avez insultée après avoir remarqué son tatouage. Un poisson bleu. J’ai tout de suite compris que c’était vous… quand elle m’en a parlé. Elle pose pour moi.

  Ma bouche évoqua celle de Zavatta quand il largue un chapelet de bulles.

  J’eus, une fois de plus, envie de le virer. Mais je me maîtrisai. Cette fois, mon doigt tapota ma tempe, et il visait cette femme que je n’avais croisé qu’une seule fois, et à laquelle je n’avais même pas parlé. Je m’étais contenté de capter, entre deux étages, quelques ragots la concernant. L’ascenseur en était plein, fantômes de paroles qui s’envolent.

  J’allais sortir du silence lorsque je fus précédé d’un choc mouillé qui ébranla les murs du salon. Il provenait de la cheminée factice. Franck Arnold faisait face à la source du bruit, et son regard avait changé de nuance, partagé entre l’étonnement et l’amusement. Je me retournai. Zavatta avait sauté hors de son bocal. Il était maintenant immobile sur la moquette. J’avais cru à la chute de la vieille horloge déréglée. Ce poisson rouge pesait-il autant qu’un saumon de retour au pays ? Normalement, il aurait dû faire des bonds, luttant contre l’asphyxie. Là, une crise cardiaque l’avait plaqué au sol, raide mort.

  S’était-il suicidé ?

  Pourquoi ?

  S’était-il senti vieillir au point d’avoir mal partout sans pouvoir s’en plaindre ?

  Y avait-il un rapport avec le poisson bleu tatoué sur l’épaule de Maeva, la prostituée de l’immeuble ?

  Quelle idée !

  La folie était-elle contagieuse ?

  Moi qui croyais Zavatta immortel. Que mon grand-père, exauçant mon vœu le plus cher, s’était réincarné en un animal…

  Certes, Zavatta continuerait de nager entre deux eaux, au paradis des poissons rouges, mais sans mon ombre pour planer au-dessus du bocal.

  La porte d’entrée a claqué dans mon dos. J’ai renoncé à faire volte-face. J’ai choisi de me réveiller. Mon neveu me regardait dormir, debout au pied du lit.

  Le monde où j’étais né réclamait ma présence.

 

*

 

  Ce soir-là, j’ai invité ma fiancée au restaurant. Il y avait de la truite au bleu au menu. Elle n’a pas compris pourquoi je continuais de sourire bêtement en lisant la carte des vins.

  J’ai l’air d’être ailleurs. Maeva m’en fait la remarque sur un ton de reproche.

  J’ai la garde de mon neveu. Il ne dort plus depuis que ses parents sont à l’hôpital. Un accident de la route.

  Je réfléchissais à une histoire pour l’aider à s’endormir, et mon esprit avait voyagé à la vitesse de la lumière. Je n’avais aucun talent de conteur. Pour son anniversaire, demain, je comptais lui offrir un poisson bleu en peluche. Mais il avait dépassé l’âge d’avoir un doudou. Et si j’organisais une partie de pêche ?

  Cette soirée avec ma fiancée a mal fini. Je suis rentré plus tôt que prévu. Maeva, la baby-sitter, était couchée dans ma chambre avec un bellâtre.

  Mon neveu dormait. Le type lui avait-il raconté une belle histoire pour avoir le champ libre et faire gémir Maeva sans réveiller le petit ?

  Ma fiancée m’a quitté. Je n’ai plus eu besoin de Maeva. Mais je suis resté en contact avec le bellâtre. On ne sait jamais. Si le petit redevient insomniaque après avoir appris qu’il ne reverrait plus ses parents…


Publié le 31/03/2026
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