– Partie I –
Nous sommes arrivés à destination, la fleur au fusil, un sourire rayonnant plaqué sur le visage. Nous zappions les congés d’hiver, pour avoir les moyens de nous offrir ces deux semaines de vacances en Lozère, toujours au même endroit. Un gîte au bord du lac de Naussac, en Margeride, à deux pas d’un village réputé pour sa superette, la seule à dix kilomètres à la ronde. Les touristes qui campaient dans le coin, y faisaient la queue aux trois caisses, chaque matin. On les reconnaissait à leurs bavardages. Pas parce qu’ils parlaient trop, non… à l’accent. La boulangerie la plus proche se trouvait à Langogne, à dix minutes de route.
Miranda était aux anges, j’avais conduit pendant les deux tiers du parcours, elle avait pris le relais à une heure et des poussières de l’arrivée. Son plumeau avait méchamment chassé les poussières.
« Tu as encore roulé trop vite. »
« Je suis pressée d’aller faire les courses à la supérette, avec Dudule. En vacances, paradoxalement, la routine ne me dérange pas, au contraire. Je me laisse bercer par la langueur des journées d’été. »
Nous avions chanté à tue-tête. La clef du gîte nous attendait au fond d’un pot qui montait la garde devant la porte. Il fallait libérer le grand vase des quelques fleurs artificielles. Elle était dessous, telle une racine de fer.
Dudule, le chien, nous regardait bizarrement.
« Fais gaffe, mon chéri, il va nous abandonner sur le bord de la route ! »
Ce n’était pas rigolo, mais c’étaient les vacances, on pouvait tout se permettre.
« Et si elle n’y est pas ? »
« Quoi ? La clef ? »
« Oui. »
« Tu dis ça tous les ans. »
« Tu ne m’as pas répondu. »
« On appellera le proprio. »
« Et s’il n’est pas chez lui… »
« On ira à l’hôtel. »
« Et si les hôtels sont pleins ? »
« Mais, ma chérie, on a payé d’avance… »
« Tu éludes. »
« Nous irons chez lui. Et si Langogne a disparu, on rentrera chez nous après avoir alerté le gouvernement. »
Miranda aimait bien paniquer. J’ajoutais une note d’humour à son cinéma. Elle en faisait des tonnes, mais je savais pertinemment qu’aller faire les courses à la supérette la comblait de bonheur. Allégeait son fardeau. Le reste de l’année, c’est moi qui poussais le caddie, et Dudule n’avait pas le droit de nous accompagner dans l’entrelacs des rayons.
J’étais préposé au déballage pendant qu’elle faisait chauffer la carte bleue. Elle disait que c’était un gain de temps. Elle avait probablement raison. Nous économisions une heure ou deux. Elle me faisait confiance, elle savait que je me sentais à l’aise dans une cuisine ou dans une chambre, pour ranger. A la maison, la fée du logis, c’était moi.
Nous étions si heureux de retrouver nos pénates d’été – Dudule également, qui courait partout, à peine descendu de voiture. Il était prévu que nous appelions le proprio, juste pour annoncer notre arrivée. Il nous faisait confiance. Parce que si nous avions eu un empêchement en route… un imprévu… on était très vite remplacés. Une fois, il nous avait attendus devant la porte.
« Nous sommes en retard, je sais, mais nous avons eu un souci sur l’A75. Un accident. Un camion en travers. Nous avons roulé au ralenti jusqu’à la sortie, en direction de Mende. »
« Je commençais à m’inquiéter. Vous avez plus d’une heure de retard. »
Miranda, mauvaise langue, avait douté de son honnêteté, avant de regretter. Elle était énervée.
« Tu parles. Il a surtout eu peur qu’on lui chourave la clef, dans le pot. »
« Pourquoi tu dis ça ? »
« Parce que je l’imagine déposant le sésame dix minutes avant qu’on arrive… et… »
« Et ? »
« On l’a mal habitué. Si on a dix minutes de retard, pas de coup de téléphone à l’heure convenue, et il emploie les grands moyens : il se pointe en quatrième vitesse. »
Puis elle s’était déclarée désolée de voir la vie en noir après avoir imité un escargot sur une autoroute réservée aux guépards.
« Moi, je crois que tu as eu peur de rater l’ouverture de la supérette… pour être la première à danser dans les rayons… »
« Que veux-tu… je n’aime pas jouer aux autos tamponneuses. »
Je me suis retrouvé seul dans le gîte. J’ai donc vaqué à mes occupations habituelles, une fois par an. Il y avait des fascicules vantant les randonnées de Margeride. Chaque année, un nouvel opus s’ajoutait à l’éventail de balades que Dudule compissait gaiment. Je me suis dit, ce jour-là, que c’était comme à la librairie où je bossais : une nouveauté en tête de gondole. Quelque chose qui n’avait rien d’une pub pour la marche à pied : le portable de Miranda. Elle l’avait oublié, preuve qu’elle avait déjà la tête dans les rayons de la supérette. Pas de quoi s’inquiéter. Un haussement d’épaules suffisait. J’ai vidé le coffre de la voiture en sifflotant. J’ai ensuite préparé un café, avant de porter l’unique valise dans la chambre. Il y avait une nouvelle lampe sur la table de chevet. Le chapeau était carré. La modernité gagnait la ruralité… mais pas les murs, couverts d’une tapisserie que Miranda, dans un grand sourire, jugeait ringarde.
« Tu n’aimes pas les moutons qui jouent à saute-bergère ? »
Elle me lançait son bleu regard de féministe. Je le recevais telle une offrande, tant il était paradoxal et profond. Elle était d’origine latine.
Dommage, nous l’aimions bien la lampe-champignon. L’ampoule clignotait, mais bon, rien de gênant. Le soir, nous sommes si épuisés que nous n’avons pas la force de lire ; même pas de faire l’amour, discipline réservée aux fraîches matinées de Lozère.
Dudule dormait dans une niche, dans la véranda qui nous permettait d’admirer le paysage : le magnifique lac de Naussac, aussi gris que bleu, selon l’humeur du ciel.
Et il y avait la cheminée. Des étudiants louaient le gîte, en hiver. Je me rappelle la première année, je venais de vendre le dernier Stephen King, et j’avais eu une vision. Un squelette qui finissait de se consumer et dont les dents se déchaussaient, une par une, avant de se planter comme des graines dans les cendres. Je m’étais réveillé après avoir vu ce qui poussait dans l’âtre, deux minutes plus tard.
Là, elle semblait incapable de provoquer des hallucinations. Le proprio nous avait indiqué qu’il y avait des bûches dans le garage.
« Un feu de cheminée en été ? »
« C’est arrivé que la température descende en dessous de dix degrés en plein mois de juillet. C’est rare, mais il vaut mieux s’armer contre l’invasion des frissons. Plus ils sont inattendus, plus ils sont vaillants pour nous assiéger. Nous ne sommes que des châteaux pleins de courants d’air. Je vous prie de m’excuser, mon verbe doit vous paraître trop imagé, mais j’ai écrit des poèmes, jadis, et ils remontent à la surface au moment où je m’y attends le moins. »
Je me suis dit qu’il cherchait à se différencier des autres propriétaires de gîtes. Pendant que je revisitais le passé, le présent, lui, s’imposa, vexé d’avoir été négligé.
Quelqu’un toquait à la porte. Il y eut des aboiements, des pattes griffèrent la porte. Dudule. Miranda était de retour. D’habitude, elle m’alertait quand elle arrivait. Un appel bref mais guilleret. Mais, cette fois, comme elle avait oublié son portable…
Je n’ai pas eu à me déplacer. Forcément.
La porte s’ouvrit. C’était le proprio, il tenait Dudule en laisse.
Je suis devenu livide. Les frissons se sont pointés malgré la chaleur.
« Mais… »
« Je rentrais de chez un ami, et je l’ai vu, sur la route… Je l’ai pris à mon bord, il s’est laissé faire. Il m’a immédiatement paru très excité. C’est Dudule, n’est-ce pas ? »
« C’est écrit sur son collier. »
« J’ai vu. Il trottinait sur la ligne blanche, traînant sa laisse derrière lui. Je suis sûr qu’il revenait ici. »
Il y eut un silence.
« Je crois qu’il est arrivé quelque chose à votre épouse. »
« Vous dramatisez. Il lui a peut-être échappé, quand elle est descendue de voiture. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il a eu le réflexe de faire demi-tour. Miranda s’est rendue à la supérette. Un moment d’inattention… »
Je n’étais guère convaincu. Le proprio, non plus, visiblement. Mais que dire d’autre ? Qu’elle avait été kidnappée ? Que Dudule, impuissant, avait choisi de rentrer, pour m’alerter ? C’était un petit chien, il n’aurait pas eu la force de lutter contre…
« Vous savez, monsieur Breitner. Je n’ai pas bien fait mon métier. J’aurais dû vous mettre en garde que, depuis ce printemps, un malade mental sème la terreur en Margeride. J’avoue que j’ai eu peur de perdre le plus fidèle de mes habitués. »
« Je ne comprends pas. Qui est ce malade mental ? »
« Un berger qui a perdu la tête après qu’un chien errant a égorgé son patou. Il a même cru que c’était un loup. »
« Et, depuis, il enlève des femmes ? »
« Vous n’allez pas me croire. »
« Dites toujours. J’aviserai… Pendant ce temps, j’appelle les gendarmes. J’aurais dû commencer par ça. »
La colère me gagnait.
« Tant pis pour votre pub. »
« Pas grave. »
« Alors ? »
« Il a prétendu que la Bête du Gévaudan était de retour. Tout le monde s’est moqué de lui. »
« En effet, il est dingue. Ils arrivent. »
« Qui ça ? »
« Les gendarmes. »
« C’est bien. Ce berger a donc perdu la tête, et reconnu que si personne ne le croyait, il se chargerait de leur prouver le contraire. »
« Et comment ? »
« En nourrissant ce loup avec des touristes de passage. Si possible des femmes. »
« Vous êtes sérieux ? »
« Je ne fais que rapporter ses dires. Il est dingue, personne ne l’a cru. Et tout le monde avait tort. Il est hanté par la haine ressentie par ce loup d’antan. »
« Et par son appétit. »
« Pardon ? »
« Rien, rien. »
J’ai été sauvé par le gong. Les gendarmes avaient choisi de sonner. Ils avaient fait diligence.
Dudule reniflait tous les coins et recoins du gîte. Le capitaine des gendarmes me posait des questions que je jugeais dérisoires.
« Pourquoi ne l’avez-vous pas accompagnée ? »
« Et pourquoi a-t-elle pris le chien avec elle ? Nous en avons un, ma femme le laisse à la maison lorsqu’elle va faire les courses. »
« Vous vous étiez disputés avant d’arriver ? »
« Je me demande pourquoi le chien l’a laissée tomber. Normalement, il aurait dû la défendre. S’il est resté sans réaction, c’est peut-être parce qu’il connaissait l’agresseur. »
Le proprio du gîte était intervenu.
« Nous avons des problèmes avec un jeune berger qui s’est mis en tête que la Bête du Gévaudan était de retour. Il avait retrouvé son patou égorgé, et s’était promis de se venger. Il m’étonnerait fort qu’aucune plainte n’ait été déposée. »
« Et il s’est vengé en enlevant des femmes. SI des plaintes ont été déposées, nous serions au courant, vous ne croyez pas ? »
« J’ai perdu des clients à cause de cet individu. Il est malin, il ne vise que les touristes. »
« Je parie que vous allez me dire qu’il attend la pleine lune pour… »
« Je ne suis pas d’ici, les légendes locales me laissent de glace. »
« La Bête du Gévaudan n’est pas une légende. »
« Oui, je sais, elle figure dans les livres d’Histoire. C’est ce qu’ils disent tous. »
« C’est pourtant la réalité. Vous savez où habite ce berger ? »
Cet interrogatoire, qui tournait en rond, ne faisait pas avancer l’enquête, au contraire.
« Et ma femme… vous y pensez ? Pendant que vous blablatez, si ça se trouve, elle… »
« Nous allons la retrouver. Cela dit, rien ne prouve qu’elle ait été enlevée. C’est peut-être votre chien qui… »
« Qui s’est échappé ? Ça m’étonnerait. Il adorait chevaucher les caddies. »
« Je vous demande pardon… »
« Il aime bien quand ma femme le promène dans les rayons. Ici, c’est autorisé… pas dans les grandes villes. »
« Oui, bien sûr. Nous allons faire le nécessaire. Je vous demande de vous tenir à proximité du téléphone. Dès que nous avons une bonne nouvelle, nous vous appelons. »
« Et si elle est mauvaise ? »
Il est resté coi.
« J’ai un portable, je n’ai pas besoin de rester cloîtré. »
« Oui, c’est vrai. Je suis de la vieille école. »
Je l’ai regardé droit dans les yeux.
« Vous êtes jeune, pourtant. »
Il était déjà parti, suivi de ses hommes.
J’étais pressé de lui désobéir. Dudule dormait sur le canapé. Je me suis dit qu’il simulait. Ses paupières tremblaient comme s’il était carencé en magnésium. Cette pensée me fit hausser les épaules. J’ai attrapé la laisse. Le temps de me retourner, il était prêt à partir à la recherche de sa maîtresse. Bon chien.
– Partie II –
Miranda venait de rentrer, les bras chargés de victuailles. Dudule la suivait de près, la queue comme un essuie-glace. Elle s’était assise à côté de moi, sur le canapé, après s‘être délestée de ses achats dans la cuisine, cuisine en partie masquée par un comptoir qui me plaisait beaucoup. Il me rappelait ma jeunesse lorsque, durant mes études, j’ajoutais des strates au millefeuille de mon argent de poche, en servant à boire dans le bar de mon oncle.
« Je suis crevée. »
Elle avait posé sa tête sur mon épaule et le chien nous avait rejoints, choisissant ses genoux, moins cagneux que les miens.
Nous nous étions endormis, soudés comme jamais. Toujours ce besoin de nous mélanger, corps et âme. Et ce petit être qui cherchait à participer, mais tellement minuscule qu’il était obligé, si nous ne l’aidions point à prendre de l’altitude, de se mettre à l’aise, à nos pieds.
Miranda, la première, s’est réveillée, et m’a soulagé d’un grand stress en me boutant hors de mon sommeil.
« J’ai fait un putain de rêve… »
« J’ai vu. Tu t’agitais en bougonnant. Tu veux bien me raconter ? »
« C’était aussi long qu’une nouvelle d’Edgar Allan Poe. Je ne peux que résumer. »
Je n’ai pas compris pourquoi elle avait rosi, après que j’avais mis un terme à ma narration.
« C’était tellement réaliste. » dis-je.
Elle m’a embrassé. Dudule a couiné. Il était jaloux. Elle l’a pris en poids et l’a transformé en rival. J’ai feint de dégainer une arme et de le buter. Il a grondé. Il n’avait jamais été tenté de nous montrer les crocs. Je me suis aperçu qu’il fixait la cheminée.
« Qu’est-ce que tu as vu, le chien ? »
Miranda se leva.
« Je vais ranger les sacs… Soyez sages ! »
Elle tangua jusqu’à la cuisine. On eût dit qu’elle était saoule.
Je me suis levé, à mon tour, et me suis dirigé vers l’âtre mort. Dudule m’a devancé et a planté sa truffe dans les cendres…
« Mais… Qu’est-ce que tu fais ? Tu vas éternuer et réveiller les fantômes. »
Cette dernière phrase m’avait échappé.
Il dodelina vigoureusement de la tête. Il avait un os de poulet dans la gueule.
« Ça, c’est un étudiant qui a fait une blague. »
Cette hypothèse n’était guère convaincante, mais bon…
J’ai jeté le nonos dans la poubelle qui trônait au pied du comptoir. Miranda avait déserté la cuisine. Elle avait cette façon si particulière de marcher sur la pointe des pieds qui faisait d’elle une ballerine. Elle prétendait que c’était pour ne pas déraper. Il est vrai que le carrelage, ciré à l’excès, était glissant. Dudule avait déjà eu l’occasion de s’emmêler les pattes.
Miranda avait abandonné son portable sur la table basse, à côté des fascicules vantant les randonnées de Margeride. Elle ne s’en séparait jamais. Il a sonné, me faisant méchamment sursauter. J’ai machinalement regardé le nom qui s’affichait.
Francis.
Francis… n’était-ce pas le prénom du proprio ?
Mais pourquoi cette intimité avec un homme que l’on ne voyait qu’une fois ou deux par an ?
J’ai choisi de me taire. Pour le moment. Pas question de mettre en danger l’équilibre de notre petite famille. Miranda tardait à revenir. Dudule commençait à s’impatienter. Je m’étais souvent demandé s’il n’était pas là pour remplacer l’enfant que nous n’avions pas su faire.
« Voyons, mon chéri, un enfant ne nous aurait pas empêchés d’adopter un animal de compagnie, au contraire. »
J’avais corrigé mentalement: « Et pourquoi ne pas adopter un gamin du bout du monde ? »
« Mais, mon amour, n’est-il pas plus extraordinaire d’en faire un, nous-mêmes ? »
« Je ne sais pas. »
« Tu doutes parce que ton père était stérile, c’est ça ? Ce n’est pas congénital, tu sais… »
J’étais, moi-même, un enfant adopté, oui.
Miranda s’est pointée. Dudule lui a fait des fêtes comme si elle rentrait d’un long voyage.
« Ton portable a sonné en ton absence. »
« J’étais aux toilettes. Merci, je vais rappeler. »
Elle est partie dans la chambre. J’ai lutté contre l’envie de coller mon oreille à la porte.
Nous avions décidé de nous reposer, des quatre heures de route, avant d’attaquer nos vacances. Le soir venu, nous avons regardé la télé, pour la première et dernière fois. Dudule avait anticipé notre coucher. Il attendrait, comme d’habitude, que nous ayons fermé les yeux pour nous rejoindre sur la couette. Nous le laissions faire. De toute façon, comment résister à sa frimousse de nounours…
Nous nous sommes endormis devant le poste. Il est venu nous chercher. Nous nous sommes mis en mode radar pour atteindre la chambre puis le lit.
J’ai pensé au patou de mon cauchemar, égorgé par un chien errant…
Dudule, malgré son jeune âge, excellait dans le rôle de l’ange gardien.
Mes yeux se sont brusquement rouverts. Cette pensée était macabre. J’ai attrapé mon chien comme un chat, par la peau du dos, et l’ai déposé délicatement sur la couette. Il y fit son trou, tout heureux d’y être, si tôt, accepté.
Cette nuit-là, j’ai rêvé que Miranda avait rejoint le proprio devant la supérette.
« Tu crois qu’il se doute de quelque chose ? »
Et il avait poussé le caddie tandis que Dudule lui léchait la main chaque fois qu’il le caressait.
Je survolais la scène tel un drone. Vertigineux. Le chien a senti que je cauchemardais et s’est blotti contre mon flanc, désertant la chaleur de Miranda. L’agréable impression qu’il prenait parti pour son maître. Comme je l’avais choisi parmi une meute lorsqu’il avait été question de le soutirer à l’abandon, au refuge.
« Nous le voulons jeune, histoire de profiter de sa compagnie du début à la fin de sa vie. »
« Ce n’est pas gentil pour les anciens, mais nous respectons votre décision… »
Miranda avait les larmes aux yeux en regardant un autre chien qui rentrait, boiteux, de balade.
« Il a quel âge, celui-ci ? »
« 15 ans. C’est un miracle qu’il soit encore de ce monde. C’est le doyen. »
J’ai réintégré le présent en soupirant. A peine réveillé, je me suis aussitôt rendormi.
A l’aube de notre premier jour, Dudule sembla pressé d’aller se balader. Nous étions en train de tartiner nos biscottes. Un coq chantait, au loin, en retard d’une heure, mais peu importait. Notre brave toutou, comme pour se mesurer à cet oiseau fier, hurla à la manière d’un loup. Cela donna un son inabouti. Il se tenait, assis sur son céans, devant la porte du gite.
« Je crois qu’il a quelque chose à nous montrer. »
« Comment ça ! Qu’est-ce qu’il a bien pu voir. Il n’est pas sorti, cette nuit. Ou alors, il est somnambule. »
« Il vient de flairer un détail qui l’interpelle. On ferait mieux de le suivre. »
« Et s’il va sur le bord du lac de Naussac. Il fait frais, au cœur des joncs, le matin. »
« On se couvrira. »
J’avais un mauvais pressentiment.
« J’y vais tout seul ! »
Miranda resterait dans la cuisine.
Les femmes sont faites pour attendre le retour de leurs héros.
Pénélope préparerait le café.
Dudule tirait sur sa laisse. Je l’ai délivré de ce fardeau. La liberté l’a rendu fou. Il s’est mis à gambader, oubliant qu’il avait quelque chose à me montrer. Je l’ai suivi comme j’ai pu, butant dangereusement sur des racines affleurant. Il s’est soudain immobilisé. Je n’en ai pas cru mes yeux. Il y avait un grand chien blanc, un peu à l’écart du chemin, baignant dans une flaque de sang, probablement le sien. Il avait été égorgé.
Dudule eut une réaction qui me donna la nausée : il lécha la toison désormais écarlate du pauvre animal.
Je l’ai repoussé avant de le harnacher de sa laisse. Il n’a point renâclé.
« Allez ! On rentre ! »
Nous avons fait demi-tour. De retour au gîte, j’ai appelé Miranda, motivé par je ne sais quelle appréhension. Elle est sortie sur le pas de la porte.
« Déjà ? Tu as vu quelque chose ? »
« Non, non. Rien. Monsieur a eu envie de se dégourdir les pattes. J’en ai profité pour dégourdir les miennes. »
« Allez, venez ! Le café est chaud ! Tu en veux, Dudule ? »
En guise de réponse, elle a eu droit à un grondement. Elle lui a tendu sa gamelle remplie de succulentes croquettes, ce qui le calma. On ne montre pas les crocs, la gueule pleine.
J’ai pris Miranda à part.
« Il faut que je te parle. »
Je l’ai entraînée dans la salle de bains, le seul endroit du gîte où Dudule déteste se rendre depuis que je l’ai arrosé en utilisant le pommeau de douche, l’été dernier, alors qu’il était couvert de boue.
« Je me doute qu’il y a un problème. C’est la première fois qu’il… »
« Il ne faut pas lui en vouloir. Il a été attiré par l’odeur du sang. »
« Pardon ? »
« Oui. Nous avons trouvé un chien égorgé sur le bord du chemin. Et je ne crois qu’il l’a été avec un couteau. Mais, le plus incroyable, c’est que j’en ai rêvé, hier, pendant la sieste. »
Elle ne parut point étonnée.
« J’y crois, moi, aux rêves prémonitoires. Si tu savais… »
« Quoi donc ? »
Un bruit bizarre m’a fait sursauter.
Miranda me regarda étrangement.
« Tu as entendu ? »
« Le silence quand on se tait. »
J’ai insisté.
« Mais oui… un craquement. »
« Je te dis que non ! »
« Alors, c’est dans ma tête. C’est qui Francis ? »
« Francis ? C’est quoi, cette question ? »
« Un certain Francis t’a appelé, hier. C’est le prénom du proprio. »
« C’est aussi celui de mon cousin germain. Mais… tu as fouillé dans mon…»
« Mais non, voyons ! »
Je me suis effondré, assommé par mon propre mensonge, ma tête a heurté le lavabo.
J’ai émergé des vapes sur le canapé. Le proprio avait visiblement aidé Miranda à me trimbaler.
« Tu as eu de la chance, monsieur Buttin était venu pour nous demander si l’eau chaude coulait au robinet de la cuisine. Il y a eu des problèmes, récemment… Tu as une de ces bosses… »
« Vous allez bien, monsieur Breitner ? »
« Oui, oui, merci. » dis-je en essayant de me redresser.
« Tant mieux ! Tant mieux ! »
Un être manquait à l’appel. Je me suis senti dépeuplé.
« Il est où Dudule ? »
« Il dort comme un bébé, dehors, dans un rayon de soleil. »
« Comme un bébé… oui… bien sûr… Comme un bébé… »
Et je suis reparti dans les alléluias.
« Votre mari a de la chance que mon fils ait éprouvé le besoin de se reposer. Ses études de médecine lui prennent un temps fou. Vous pouvez lui faire confiance. Il est très doué. La preuve : il a diagnostiqué que votre mari est fatigué. Les vacances entre ces murs, ou dehors, vont lui faire le plus grand bien. Il travaille trop. »
Entre deux eaux, avant de remonter à la surface, j’avais tout entendu.
« Et qu’est-ce qu’il en sait, ce morveux, que je travaille trop ? »
Je me suis ébroué. Miranda jouait avec Dudule. Elle l’avait quillé sur le comptoir et lui donnait à boire. Elle humectait sa truffe et il n’appréciait pas vraiment.
« Sers-lui un pastis ! »
« T’es de retour… enfin ! Le fils du proprio m’a dit… »
« Que je travaillais trop, je sais. J’ai tout entendu. Il n’y a pas que les femmes qui simulent. »
Miranda a haussé les épaules puis a fait descendre Dudule de son perchoir. Il est venu me léchouiller la figure, ce qui m’a motivé à me lever, histoire de fuir la langue vagabonde.
Un léger vertige.
« Le fils du proprio m’a dit de te donner un verre d’eau sucrée, si tu as des vertiges… »
« Ça va ! Ça va ! »
Second mensonge. Mais pas de contrecoup, cette fois.
« Alors si ça va, je vais te laisser avec Dudule. J’ai oublié d’acheter des cheveux d’ange, à la supérette. C’est sympa, en bouillon, pour les soirées frisquettes. Je laisse le verre d’eau sucrée sur le comptoir. Allez, à tout à l’heure ! Bisous, bisous. Et toi, Dudule, tu restes ici. Ton papa a besoin de toi. »
Il a couiné avant de venir entre mes pieds où il a posé une patte sur chacun de mes genoux cagneux. Je l’ai aidé à grimper sur le canapé.
« Bon chien ! »
« Papa, réveille-toi ! Papa ! Papa ! Maman est partie loin, très loin… sans nous ! »
J’ai déserté le sommeil comme si une main se tendait dans ma direction alors que j’étais aspiré par des sables mouvants, et me tractait…
Mais était-ce une main ?
Je me suis ébroué. Dudule m’a imité.
« C’est toi qui… »
Mon portable a retenti.
« Maman a roulé sur une mine ! »
J’ai cru que mon chien me parlait tandis que j’apprenais que la voiture de Miranda avait été retrouvée, garée n’importe comment, sur le parking de la supérette.
« Mais vous êtes qui ? Et comment connaissez-vous mon 06 ? »
« C’est moi, Francis Buttin, le propriétaire du gîte. Je faisais le plein d’essence à la station de la supérette. Des clients ont vu un homme qui l’entraînait de force dans sa voiture, et a démarré pied au plancher. L’un d’eux a reconnu le berger qui a perdu la tête à la suite de la mort de son patou, égorgé par un chien errant… J’ai alerté la gendarmerie. Vous devriez venir. »
Le portable m’est tombé des mains et Dudule a hurlé tel un loup.
« Ce n’était pas une mine, mon chien ! Ce n’était pas une mine ! »