Nous sommes arrivés à destination, la fleur au fusil, un sourire rayonnant plaqué sur le visage. Nous zappions les congés d’hiver, pour avoir les moyens de nous offrir ces deux semaines de vacances en Lozère, toujours au même endroit. Un gîte au bord du lac de Naussac, en Margeride, à deux pas d’un village réputé pour sa superette, la seule à dix kilomètres à la ronde. Les touristes qui campaient dans le coin, y faisaient la queue aux trois caisses, chaque matin. On les reconnaissait à leurs bavardages. Pas parce qu’ils parlaient trop, non… à l’accent. La boulangerie la plus proche se trouvait à Langogne, à dix minutes de route.
Miranda était aux anges, j’avais conduit pendant les deux tiers du parcours, elle avait pris le relais à une heure et des poussières de l’arrivée. Son plumeau avait méchamment chassé les poussières.
« Tu as encore roulé trop vite. »
« Je suis pressée d’aller faire les courses à la supérette, avec Dudule. En vacances, paradoxalement, la routine ne me dérange pas, au contraire. Je me laisse bercer par la langueur des journées d’été. »
Nous avions chanté à tue-tête. La clef du gîte nous attendait au fond d’un pot qui montait la garde devant la porte. Il fallait libérer le grand vase des quelques fleurs artificielles. Elle était dessous, telle une racine de fer.
Dudule, le chien, nous regardait bizarrement.
« Fais gaffe, mon chéri, il va nous abandonner sur le bord de la route ! »
Ce n’était pas rigolo, mais c’étaient les vacances, on pouvait tout se permettre.
« Et si elle n’y est pas ? »
« Quoi ? La clef ? »
« Oui. »
« Tu dis ça tous les ans. »
« Tu ne m’as pas répondu. »
« On appellera le proprio. »
« Et s’il n’est pas chez lui… »
« On ira à l’hôtel. »
« Et si les hôtels sont pleins ? »
« Mais, ma chérie, on a payé d’avance… »
« Tu éludes. »
« Nous irons chez lui. Et si Langogne a disparu, on rentrera chez nous après avoir alerté le gouvernement. »
Miranda aimait bien paniquer. J’ajoutais une note d’humour à son cinéma. Elle en faisait des tonnes, mais je savais pertinemment qu’aller faire les courses à la supérette la comblait de bonheur. Allégeait son fardeau. Le reste de l’année, c’est moi qui poussais le caddie, et Dudule n’avait pas le droit de nous accompagner dans l’entrelacs des rayons.
J’étais préposé au déballage pendant qu’elle faisait chauffer la carte bleue. Elle disait que c’était un gain de temps. Elle avait probablement raison. Nous économisions une heure ou deux. Elle me faisait confiance, elle savait que je me sentais à l’aise dans une cuisine ou dans une chambre, pour ranger. A la maison, la fée du logis, c’était moi.
Nous étions si heureux de retrouver nos pénates d’été – Dudule également, qui courait partout, à peine descendu de voiture. Il était prévu que nous appelions le proprio, juste pour annoncer notre arrivée. Il nous faisait confiance. Parce que si nous avions eu un empêchement en route… un imprévu… on était très vite remplacés. Une fois, il nous avait attendus devant la porte.
« Nous sommes en retard, je sais, mais nous avons eu un souci sur l’A75. Un accident. Un camion en travers. Nous avons roulé au ralenti jusqu’à la sortie, en direction de Mende. »
« Je commençais à m’inquiéter. Vous avez plus d’une heure de retard. »
Miranda, mauvaise langue, avait douté de son honnêteté, avant de regretter. Elle était énervée.
« Tu parles. Il a surtout eu peur qu’on lui chourave la clef, dans le pot. »
« Pourquoi tu dis ça ? »
« Parce que je l’imagine déposant le sésame dix minutes avant qu’on arrive… et… »
« Et ? »
« On l’a mal habitué. Si on a dix minutes de retard, pas de coup de téléphone à l’heure convenue, et il emploie les grands moyens : il se pointe en quatrième vitesse. »
Puis elle s’était déclarée désolée de voir la vie en noir après avoir imité un escargot sur une autoroute réservée aux guépards.
« Moi, je crois que tu as eu peur de rater l’ouverture de la supérette… pour être la première à danser dans les rayons… »
« Que veux-tu… je n’aime pas jouer aux autos tamponneuses. »
Je me suis retrouvé seul dans le gîte. J’ai donc vaqué à mes occupations habituelles, une fois par an. Il y avait des fascicules vantant les mérites des randonnées au cœur de la Margeride. Chaque année, un nouvel opus s’ajoutait à l’éventail de balades que Dudule compissait gaiment. Je me suis dit, ce jour-là, que c’était comme à la librairie où je bossais : une nouveauté en tête de gondole. Quelque chose qui n’avait rien d’une pub pour la marche à pied : le portable de Miranda. Elle l’avait oublié, preuve qu’elle avait déjà la tête dans les rayons de la supérette. Pas de quoi s’inquiéter. Un haussement d’épaules suffisait. J’ai vidé le coffre de la voiture en sifflotant. J’ai ensuite préparé un café, avant de porter l’unique valise dans la chambre. Il y avait une nouvelle lampe sur la table de chevet. Le chapeau était carré. La modernité gagnait la ruralité… mais pas les murs, couverts d’une tapisserie que Miranda, dans un grand sourire, jugeait ringarde.
« Tu n’aimes pas les moutons qui jouent à saute-bergère ? »
Elle me lançait son bleu regard de féministe. Je le recevais telle une offrande, tant il était paradoxal et profond. Elle était d’origine latine.
Dommage, nous l’aimions bien la lampe-champignon. L’ampoule clignotait, mais bon, rien de gênant. Le soir, nous sommes si épuisés que nous n’avons pas la force de lire ; même pas de faire l’amour, discipline réservée aux fraîches matinées de Lozère.
Dudule dormait dans une niche, dans la véranda qui nous permettait d’admirer le paysage : le magnifique lac de Naussac, aussi gris que bleu, selon l’humeur du ciel.
Et il y avait la cheminée. Des étudiants louaient le gîte, en hiver. Je me rappelle la première année, je venais de vendre le dernier Stephen King, et j’avais eu une vision. Un squelette qui finissait de se consumer et dont les dents se déchaussaient, une par une, avant de se planter comme des graines dans les cendres. Je m’étais réveillé après avoir vu ce qui poussait dans l’âtre, deux minutes plus tard.
Là, elle semblait incapable de provoquer des hallucinations. Le proprio nous avait indiqué qu’il y avait des bûches dans le garage.
« Un feu de cheminée en été ? »
« C’est arrivé que la température descende en dessous de dix degrés en plein mois de juillet. C’est rare, mais il vaut mieux s’armer contre l’invasion des frissons. Plus ils sont inattendus, plus ils sont vaillants pour assiéger nos corps. »
Pendant que je revisitais le passé, le présent, lui, s’imposa, vexé d’avoir été négligé.
Quelqu’un toquait à la porte. Suivi des aboiements d’un chien. Miranda était de retour. D’habitude, elle m’alertait qu’elle arrivait, mais comme elle avait oublié son portable…
Je n’ai pas eu à me déplacer. Forcément.
La porte s’ouvrit. C’était le proprio, il tenait Dudule en laisse.
Je suis devenu livide. Les frissons se sont pointés malgré la chaleur.