Retour à la réalité

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Ce texte participe à l'activité : L’interphone

Enfin, ça arrive !

Je commence à ressentir les effets du shit au bout de quelques minutes, j’ai à peine eu le temps de ranger mon petit matériel et de me poser dans le canapé.

Une douce sensation d’apaisement envahit tous les muscles de mon corps et je ferme les yeux pour me concentrer sur les sensations ressenties.

Finis les soucis du boulot ! Enterré, le collègue qui me prend la tête pour la moindre broutille ! Effacés, le contrôle technique à faire et le RDV à prendre avec le dentiste.

C’est vendredi soir, je peux me permettre d’oublier tous ces sujets me préoccupant au quotidien et me recentrer sur moi et mon bien-être.

Le week-end qui arrive s’annonce bien rempli ; demain, je vois Inès pour des travaux dans son appart, puis soirée en amoureux, dimanche, un foot avec les potes, puis de nouveau après midi avec Inès. J’ai bien fait de charger la dose, j’aime les interactions sociales mais elles me fatiguent tellement, j’ai vraiment besoin de décrocher par moment.

 

Ça y est, mon esprit commence à vagabonder, je m’imagine, samedi, avec Inès, elle m’écoute religieusement quand je lui explique comment je refais son installation électrique. Elle ne m’admire pas pour cela mais sait que j’ai des connaissances et de l’expérience sur le sujet et voudra apprendre. C’est pour cela que je l’aime je crois, pour son intelligence et son indépendance.

Il faudra bien que je lui avoue, un de ces jours, que j’ai régulièrement besoin de me défoncer pour m’évader du quotidien. Elle n’appréciera pas du tout, elle m’a déjà dit qu’elle considérait les fumeurs comme des lâches fuyant la réalité.

En attendant, je me projette la journée de demain. Je suis devant le tableau électrique et elle est à mes côtés pour me passer tel ou tel tournevis, je lui explique en même temps ce que je fais ainsi que les règles de base de sécurité.

Tiens, ça sonne ! Je te laisses ouvrir, s’il te plaît, ma chérie. Je suis sur une opération assez délicate.

 

Driiing ! Driiing !

Merde ! Ça sonne vraiment chez moi ! C’est l’interphone ! Je sors immédiatement de ma rêverie.

Ah non, pas maintenant, c’est le dernier truc que j’ai envie de faire, parler et voir du monde ! Je n’ai rien commandé, je n’ai aucun rendez-vous ce soir !

Qui peut bien venir me faire suer un vendredi soir ? On ne peut pas foutre la paix aux honnêtes gens ? En plus, impossible de savoir qui c’est sans décrocher. Je pourrais peut-être faire le mort et attendre que la personne se lasse … mais si c’était important ?

Driiing !

Bon, c’est sûrement une erreur, peut-être le pote d’un voisin qui s’est trompé de sonnette.

Allez, courage ! Je réponds brièvement et dans trente secondes, on n’en parle plus et je retourne au pays des rêves.

 

- Euh oui ?

- Et alors, je te réveille ou quoi ? Il n’est même pas dix heures !

Au bout du fil, la voix est douce mais je ne la connais que trop bien, elle peut se transformer en terrible inquisition.

- Oh, salut Inès, ça va ? Euh, qu’est-ce qui t’amènes ? On devait se voir demain normalement.

- Ok, ça te fait plaisir de me voir on dirait.

Le ton a déjà changé, plus incisif, je marche sur des œufs. J’essaie de me rattraper en prenant le timbre le plus doux possible

- Euh non, je suis juste surpris, je n’attendais personne ce soir.

- Bon, tu m’ouvres, je voudrais te parler, c’est pour ça que je suis là.

L’adrénaline prends le pas sur la torpeur. Vite, trouver une excuse, elle ne doit pas me voir dans cet état. Je crois que j’aurais même préféré que ce soit ma mère qui sonne.

- Je ne sais pas trop, je suis un peu malade là, Koff, koff , on se voit demain sinon …

- Mais, tu me prends pour une conne ? Tu es avec qui, là ? Une autre femme ?

 

Le ton est maintenant très agressif. La phase de l’inquisition a été sautée pour passer directement à celle de la violence.

- Ouvre moi ! Je vais monter et te casser la gueule ainsi qu’à la pouffiasse dans ton lit. Ouvre moi !

Bon sang, elle en est capable, je commence à flipper sérieusement. Si je lui ouvre maintenant, c’est une furie qui débarque chez moi alors que je suis à peine capable d’organiser mes idées. Me défendre n’est même pas imaginable. J’essaie de gagner du temps pour qu’elle se calme.

- Mais non, ma chérie, il n’y a personne à part moi, tu te fais des idées.

- Alors pourquoi tu n’ouvres pas !

Sa dernière phrase a été hurlée dans l’interphone mais c’est maintenant des sanglots que je perçois.

Cela ne lui ressemble pas, elle est combative en temps normal ; je suis en train de lui faire du mal et je m’en veux, elle ne mérite pas ça.

- Je te promets que je suis seul. Qu’est-ce qu’il y a ? Je t’entends pleurer.

- Pourquoi tu ne m’ouvres pas ?

Sa voix est maintenant plaintive, je distingue à peine les paroles inondées par les larmes.

- Je venais te dire que ça fait un mois que j’ai envie que l’on vive ensemble ; j’en rêve même la nuit. Je nous imagine tous les deux, chez toi ou chez moi, mais ensemble. Je viens t’ouvrir mon cœur et toi, tu me caches des choses.

Un grand frisson me parcourt intégralement. Je crois que c’est la plus belle preuve d’amour qu’on ne m’ait jamais donné. Je ne peux pas la laisser dehors dans l’incertitude, elle sera sûrement déçue de moi mais je l’aimes trop pour la faire souffrir.

J’appuie sur le bouton d’ouverture de la porte.

Clac

- Monte, c’est ouvert. Moi aussi, je dois te parler.

J’ai parlé d’une voix blanche, celle qu’on prend pour les mauvaises nouvelles.

Je ne savais pas comment lui avouer que je fumais du shit. J’espère qu’elle ne me rejettera pas pour ce mensonge par omission.

Je regarde rapidement mon visage à l’aide de mon smartphone. J’ai les yeux injectés de sang, elle va vite comprendre.

J’entends les pas qui se rapprochent dans l’escalier, elle arrive.

Bienvenue dans le monde réel !

 


Publié le 01/03/2026 / 4 lectures
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