Retour nocturne

PARTAGER
Ce texte participe à l'activité : Le rétroviseur : écrire en regardant derrière soi

Fêlure irrecevable qui
Se désarmait face
À cette douceur du soir
Mélancolique
Les ombres exténuées
Se sentent à nouveau traquées
Elles fuient

Le moment est juste parfait. La musique de Guerre Froide* colle tout à fait à l’ambiance. De ces chaudes soirées de fin mai qui annoncent l’été. Des champs qui ondulent doucement sous la brise et la lune, océans de verdure où l’on pourrait s’attendre à voir passer d’étranges navires se dirigeant vers quelques destinations inconnues. Du parfum nocturne qui s’infiltre dans l’habitacle avec encore des traces du soleil de la journée. Des odeurs d’humus, d’humidité, de fleurs qui éveillent une douce mélancolie. Pas comme quelque chose de triste, plutôt d’inachevé, comme s’il manquait un élément sans savoir précisément lequel.

Cette longue ligne droite des routes de Haute-Marne est interminable. Je l’ai empruntée à maintes reprises, elle est toujours ennuyeuse, encore plus l’hiver et sous la pluie. Mais ce soir je m’en fous. J’avance sous les nuages argentés dans une douce torpeur en repensant à cette journée. Je n’arrive pas à savoir si je l’ai réellement vécue un peu comme un de ces rêves qui donnent l’impression d’être un véritable souvenir. C’est diffus et cotonneux, j’ai plutôt des sensations qui me reviennent, que c’était un bon moment, que parfois je me perdais dans la clarté de son regard azur, sans plus de détails.

Je secoue la tête pour me sortir de mes rêveries et me concentrer un peu plus sur ma conduite. Je commençais à dévier et me retrouver au milieu de la route. Heureusement, à cette heure-ci, les chances de croiser quelqu’un sont infimes. Il n’y a que quelques insectes qui viennent parfois s’écraser sur le pare-brise. Par réflexe, je jette un œil dans les rétroviseurs et étrangement, c’est comme s’ils n’avaient plus de bords et se fondaient dans le décor. Il y a quelque chose qui attire mon regard et que je n’arrive pas à fixer. Une sorte d’ombre fuyante qui échappe constamment à ma vue dès que je me pose dessus.

Le genre de sensation désagréable comme lorsqu’on veut faire le point avec des jumelles et qu’on n’y arrive pas. Je cligne des yeux un court instant histoire de les humecter en me disant que la fatigue commence à se faire sentir. J’ai brièvement l’impression que tout est redevenu normal, mais non. Il y a toujours cette chose qui se refuse à ma vue et commence à me donner quelques frissons de stress dans la nuque.

Je m’arrête sur le bas-côté pour en avoir le cœur net. Je fais le tour de la voiture et ne constate rien d’anormal, mes rétroviseurs sont comme ce à quoi on s’attend d’un rétroviseur à part le ruban adhésif qui en maintient un sous respirateur artificiel et que je devrais songer à changer un jour. Puis je regarde la route dans la direction d’où je viens sous l’éclairage laiteux du clair de lune. Au loin j’aperçois cette chose qui ne devrait pas être. Comme un point de fuite sur lequel je n’arrive pas à accommoder ma vue. Une sorte de soleil noir dont les rayons s’agitent mollement tels des tentacules visqueux pour le peu de temps où ça reste dans mon champ de vision. Une espèce de trou vers le néant qui me donne la nausée.

Sans demander mon reste, je reprends le volant pour m’éloigner le plus vite possible de ce je ne sais quoi qui commence sérieusement à me terrifier. J’accélère trop brutalement et peine à reprendre le contrôle tout en zigzaguant comme un perdu. Je m’efforce de respirer calmement pour repousser les vagues de panique qui affluent comme une tempête.

Je fonce du plus vite que je peux. A chaque fois que je me risque à regarder dans les miroirs, ils sont de plus en plus petits tandis que cette ombre mouvante gagne du terrain et ma terreur est en augmentation constante. Bientôt, je constate que les rétroviseurs ont entièrement disparu, que les portières commencent elles aussi à s’effacer, ainsi que le haut du pare-brise. Un peu comme un dessin lorsqu’on passe ses doigts dessus pour donner un effet de fondu.

J’essaie à grand peine d’aspirer de l’air qui ne veut plus entrer dans mes poumons. J’accélère encore pour tenter d’échapper à cet incompréhensible phénomène. C’est peine perdue. Plus j’avance, plus ma voiture s’évanouit dans le néant. Très vite, il n’en reste plus rien que le mon siège, même le volant s’est évaporé. Je ferme les yeux et hurle autant que je peux à m’en déchirer les cordes vocales.

Devenue ligne de fiction
Puissance sans forme
Déchéance totale de son corps
Elle oublie
La jouissance s'éclaire
Elle en oublie son infirmité
Elle vit

Et la lancinante menace devient fête
Le départ est de nouveau oublié
Oublié
Oublié...

 

J’ouvre les yeux. Déflagrations de lumières rouges et bleues, un pompier m’observe inquiet. Brutalement, déferlement de douleur insoutenable et

 

 

 

 

*texte en italique extrait de Peine perdue – Guerre Froide – 1981

https://youtu.be/8kXc7TDGTms?si=aeCoxke2SxTx4WHI


Publié le 16/05/2026 / 3 lectures
Commentaires
Connectez-vous pour répondre