Pourquoi j’hésite encore à détruire mon ennemi ? Un imposteur pourtant. Année après année, simple morceau de tissu, j’ai dû te supporter, tel un vieux mari. Je peux te haïr comme je peux t’aimer. La nuit, je rêve de toi. Je te sens liane enchevêtrée autour de mon corps. Parfois, tu me bâillonnes, t’emparant de ma bouche pour la museler. Je te vois aussi déambuler tel un spectre fragile sorti d’un film raté. À d’autres moments tu exacerbes ma féminité. Tes couleurs chaleureuses savent me séduire. Je tremble à la douceur de ton toucher, à ta caresse soyeuse sur mon corps. Ton discret bruissement au vent m’enivre. Tu trônes parmi nous comme un membre de ma famille. Tu jubiles quand je me cache derrière toi, parce que j’ai mal. Ton aspect inoffensif n’amoindrit pas pour autant ton pouvoir. Tu as façonné lentement l’image de la femme que je devais devenir. Celle d’une femme soumise. Usurpateur d’identité, ton enseignement séculaire est docilité, inféodation.
Où, quand, comment ? Suis-je prête à sauter le pas ? A vivre sans toi ? Mon cerveau est une machine à laver en mode essorage, emporté par un tourbillon de sensations, désirs, craintes avant le grand jour. Demain. Nous ne pouvons plus recenser toutes celles qui veulent en finir avec toi. Fières, impatientes, nous nous rassemblerons sur la place, pour la première fois nous t’arracherons, toi, notre voile, notre linceul. Même si nul ne sait ce qui adviendra. Nous ne verrons plus qu’une masse de cheveux flottant au vent. Certaines d’entre nous voudront te lacérer. Grand bien leur fasse ! Cela sera rapide, net et sans bavure, nous te bannirons, nous chanterons toutes main dans la main ta mort, savourerons ta lente agonie. En souvenir des heures passées ensemble, nous t’avons gardé une place pour celles qui le souhaiteraient au fond de l’armoire, dans du papier de soie, où tu finiras tes jours.
« Ma sœur, tu parles en rêvant, raconte-moi cette première fois……. »