Il faut que je vous parle de ma petite chatte. C’est à ce prix qu’elle renaîtra de ses cendres.

Si elle est morte ?

Non. Elle n’est pas encore née.

Vous ne comprenez pas ? Comme je vous comprends. Seul un devin…

Mais n’ayez crainte, je vais vous expliquer. Le faire en mettant les formes.

Mon style est loin d’être télégraphique. Ce style minimaliste, je le destine à mon journal intime. Je suis toujours pressé, je pourrais prendre des raccourcis, dans la vie et sur le papier, mais non. Je n’ai pas encore l’âge de penser à rebrousse-poil.

Il était une fois…

 

*

 

Je voulais un chat. Les chiens m’avaient déçu. Trop collants. Toujours en train de réclamer à manger, de se renifler le cul. J’avais tout de même été triste lorsque les deux que j’avais vus grandir sont partis.

Ils étaient attachants. Pas collants, non. Mais bon, il m’arrivait d’être d’une mauvaise foi crasse.

Je voulais un chat, oui. Même sachant que, dans le quartier, on les détestait. Ils faisaient leurs griffes sur les troncs des figuiers, dont la résine coulait, et compissaient les pieds de tomates. La nuit, chacun essayait de dormir, mais c’était difficile, tant les vilains matous miaulaient faux au clair de lune. Je me rappelle celui qui, trottinant, sage et muet, sur le mur du jardin, a reçu une balle en pleine tête. Il avait basculé, mort sur le coup, dans la ruelle. Je me suis cru obligé d’aller récupérer son corps et de le ramener à la maison pour lui confectionner un cercueil. Je conservais mes boîtes de chaussures à cet effet. Après, je partais dans la garrigue, et je les enterrais, pleines d’un cadavre statufié, au pied d’un pin parasol, jamais le même. Mes chiens, eux, avaient eu droit à mon jardin… mais sans croix. Il m’arrivait d’y descendre, au cœur de la nuit, et de leur parler.

« Vous avez remplacé les enfants que je me suis refusé d’avoir. Il faut être deux et je suis trop égoïste pour avoir à supporter, 24 heures sur 24, une femme qui ne pensera pas, par définition, comme moi. C’est la guerre entre les deux sexes même par temps de paix. Vous avez eu de la chance, vous, mes amis, vous ne vous êtes pas posé la question. J’espère que vous êtes heureux là où la mort vous a conduits. »

 

Le chat détronché avait disparu. Je me suis dit que j’avais été victime d’un mirage. Mais j’ai remarqué des gouttes de sang, sur le sol, et je suis rentré en me retenant d’insulter le connard qui se prenait pour un bourreau après s’être autoproclamé juge. J’ai appelé les flics. Pas envie de faire de cadeau à un sniper du dimanche.

« Si vous croyez qu’on n’a que ça à faire. On a déjà bien assez de mal à enregistrer les plaintes des  femmes violées. »

Une haine incontrôlable m’a étranglé et j’ai essayé de retirer, à deux mains, cette cravate qui…

 

Ce soir-là, il y a eu des miaulements en provenance de la terrasse. Mais ce n’était pas comme d’habitude. Plutôt une plainte, l’expression d‘une douleur à deux doigts d’être humaine. Je me suis penché à la fenêtre. Un chat agonisait, les tripes à l’air. En tout cas, c’est ce que j’ai cru, vu d’en haut.

« Encore un ? Cette fois, je vais faire justice moi-même, comme ces connards de snipers du dimanche. » ai-je pensé, hors de moi.

Je me trompais. La chatte était morte en mettant bas. Il y avait deux petits mort-nés, et probablement d’autres à l’intérieur. Un seul avait survécu, roux, et il s’agitait. Il avait probablement faim.

J’ai immédiatement téléphoné à mon véto.

« Amenez-le moi, on va faire le nécessaire. »

« J’arrive ! »

 

*

 

« C’est une petite femelle. »

« Oui, j’ai vu. »

« Elle me paraît en bonne santé, mais il faudra que tu joues le rôle de la maman pendant deux ou trois semaines. »

« Je ne produis pas de lait, moi. »

« Tu en achèteras. J’en ai à vendre, je te ferai un prix. »

 

Raoul et moi avions fréquenté le même collège – il était d’un an mon aîné. A la récré, il me montrait des photos de son chien.

« Depuis qu’il est chez nous, je travaille mieux en classe. »

« Il te donne des cours particuliers ? »

« Non, mais grâce à lui, je sais ce que je veux faire, plus tard. »

« Et quoi donc ? Nounou pour toutous ? »

« Presque. Véto ! »

Et il avait tenu parole.

Je me rappelle sa détresse quand, en rentrant du lycée, il avait appris que son chien était mort. De vieillesse. Il m’avait appelé, il avait besoin du soutien de son pote, celui de ses parents lui semblant forcé.

« Ils sont vexés parce que je ne leur ai pas réclamé une petite sœur. Et ça a bloqué papa. »

« Il bande mou à cause de ton chien ? »

« T’es con, mec ! Maintenant, c’est maman qui ne peut pas. »

« Et pourquoi ? »

« A cause d’un truc qui arrive aux femmes quand elles ont plus de quarante ans. »

« Un amant plus jeune ? »

Et nous riions de bon cœur. C’était notre force.

Hélas, avec l’âge, nous sommes devenus moins costauds. Les muscles ont fondu. Mais notre charpente résistait. Elle craquait parfois, mais bon, on s’en amusait tristement.

Maintenant, nous ne nous voyons qu’à l’occasion de mes visites régulières afin que Sentinella grandisse et vieillisse dans les meilleures conditions.

Raoul s’est marié avec un courant d’air, et j’ai eu peur d’attraper mal si j’ouvrais ma fenêtre à l’air du large.

« A propos, tu ne m’as jamais dit. De toute façon, je ne te l’ai jamais demandé. Pourquoi tu l’as baptisée de ce nom impossible ? »

« Si je te le dis, tu vas l’euthanasier. »

« N’importe quoi. »

« Oui, c’est vrai. »

« Tu déconnes. Ce mot est à bannir de mon vocabulaire. Les gens ne s’imaginent pas à quel point c’est dur d’être vétérinaire. »

« Laisse tomber ! Je l’ai appelée Sentinella parce qu’elle ne dort jamais, la nuit. Elle veille sur moi, au pied de mon lit. Et elle me suit lorsque je me lève pour aller pisser un coup. On dirait qu’elle a peur que je fasse une mauvaise rencontre, dans mes rêves et sur le palier. »

« Bizarre. Et pourquoi je devrais… mettre un terme à sa vie ? »

« Parce que j’ai l’impression qu’elle me parle dans ma tête. C’est peut-être une mutante. Elle me regarde, avec ses yeux câlins, et me demande de ne pas être triste quand elle partira… parce qu’elle reviendra. »

« Elle reviendra ? »

« Oui. Elle se réincarnera. »

Raoul avait pris la nouvelle avec calme alors qu’il aurait dû me traiter de mytho, ou de fada.

« Tu ne me traites pas de mytho, ou de fada ? »

« Non. Parce que mon chien m’a donné la même impression quand il est parti. Je n’étais pas à la maison, mais je l’ai entendu mourir dans ma tête. J’ai dû faire semblant de l’apprendre quand je suis arrivé chez mes parents, ce soir-là. »

Je suis resté sans voix. J’ai cru qu’il me charriait, mais lorsque des larmes ont coulé sur ses joues mal rasées…

 

*

 

« Un jour, un mâle s’est pointé dans le quartier. Il a engrossé une femelle qui a donné le jour à une portée de six petits, dont ma maman. Avant que tu ne me le demandes, je veux que tu saches que ce matou était particulier. Il est mort à quarante ans. Et sa descendance ne fait pas de vieux os… mais nous nous réincarnons. Moi, par exemple, j’ignore dans la peau de quel animal je vais revenir à la vie. Maintenant, tu vas me demander comment c’est possible, et pourquoi ce matou-là, et pas un autre… »

Je me suis redressé d’un bond. Adossé à mon oreiller, j’ai toisé ma petite chatte qui ronronnait sur la couette, au pied du lit. J’avais apparemment oublié d’éteindre la lumière. Pourtant, il m’avait bien semblé…

Bref.

Il était clair que je n’avais point rêvé. Je n’étais même pas sûr de m’être endormi.

Sentinella a ouvert un œil et s’est étirée. Je l’ai invitée à me rejoindre ; elle ne m’a pas obéi. Elle s’est rendormie. Mes paupières sont soudain devenues lourdes, et je l’ai imitée, après avoir plongé la chambre dans la nuit. L’ampoule de la lampe de chevet avait longtemps clignoté avant de rendre l’âme. La sensation de piloter un cargo, guidé par la lentille d’un phare. Il m’arrivait souvent de délirer avant de plonger dans le sommeil.

 

J’ai été réveillé par des aboiements. Ils provenaient, d’après mon sonar personnel, de la rue. Mes voisins n’ont pas de chiens, et s’ils en avaient, ils ne les laisseraient pas dehors, en liberté, risquant de se faire renverser par des chauffards. Sentinella n’était plus sur le lit. La porte de la chambre était ouverte – l’avais-je laissée en l’état, la veille au soir ? C’était plus de minuit.

Une comète traversa mon esprit, une pensée venue d’ailleurs.

« Ils m’ont retrouvé. A ton contact, j’ai manqué de vigilance. Je me sens si bien ici, avec toi. Ce sont des chats réincarnés. Des mâles. Ils m’en veulent parce que tu m’as adopté. Leur clan est responsable de la mort de ma mère. Elle a beaucoup couru avant de… »

J’ai réagi comme si tout était normal. On n’analyse rien, en songe. Et là, je n’étais pas certain du pays au-dessus duquel je planais. Et je n’avais pas envie de me pincer. Quand je dors, je suis moins douillet.

« Avant quoi ? De te mettre au monde ? »

« Oui. Ils la pourchassaient parce qu’elle avait repoussé les avances de leur père. Ce que je ne comprends pas, c’est comment ils ont fait pour se réincarner ensemble, et en des animaux de même espèce. »

« La haine, probablement. »

« Peut-être. Et vous en connaissez un rayon, en matière de haine, vous les humains. »

Il y eut un silence sur la ligne.

« Oui, mais toi, tu es différent. » se rattrapa-t-elle.

« Merci. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Que je les chasse en les arrosant d’huile bouillante ? »

« Amusant, mais non. Ils se lasseront. »

« J’imagine, mais les voisins… Il y en a qui dégainent plus vite que… »

Trop tard.

Un coup de fusil avait retenti. J’ai émergé, la bouche pâteuse comme si j’avais pris une cuite. Sentinella dormait entre mes jambes, plus rousse que jamais. Je m’étais débattu, au cœur d’un autre rêve, dont je n’avais aucune blessure en mémoire, probablement me battant contre des moulins à vent, et j’avais tiré la couette sur ma tête, histoire de me protéger des bourrasques.

Le goût, dans ma bouche, est devenu métallique. La sensation d’avoir sucé une clef. Je me suis levé et me suis précipité dans la salle de bains. J’ai craché dans le lavabo. Du sang. Je suis devenu livide et ma tension artérielle a grimpé de quelques degrés.

Sentinella s’était inquiétée, elle m’avait suivi, se dandinant sur ses pattes de velours. Ses yeux verts me fixèrent après qu’elle s’était frottée à mes jambes nues.

Je me suis senti mieux et j’ai cessé de saigner de la bouche. Ce qui m’évita de me gargariser comme si venais de me laver les dents.

« Tu m’as sauvé la vie. »

Silence radio. Normal. La modestie n’est pas tapageuse.

 

***

 

L’été est arrivé au triple galop, cheval pressé de rentrer à l’écurie après s’être délesté du jockey. Je m’ennuyais moins depuis que Sentinella était là. Lors d’un farniente, le temps s’étire indéfiniment, mais sans que l’on vieillisse au ralenti.

J’ai un ami qui possède un hôtel en Lozère. Il accepte les animaux domestiques, sauf les oiseaux.

« Il y en a bien assez dehors. » disait-il dans un grand sourire.

Ils étaient surtout bruyants, entre les murs, et les cages étaient déprimantes si près de la nature en ébullition. Il suffisait de les imaginer.

Mon médecin traitant était ravi de me savoir à la campagne.

« Pas de stress, des chemins de randonnée, l’air pur… C’est l’idéal pour ce que vous avez… Combien de temps ? »

« Une semaine. »

« Parfait. On fait comme d’habitude : au moindre problème, vous m’appelez…. Et n’oubliez pas… la carte postale… Je les collectionne. Uniquement celles de mes patients. »

Si je lui avais dit que je ne pouvais pas me permettre de laisser ma chatte seule trop longtemps…

« Vous partez à la campagne pour compter les heures, enfermé dans une chambre ? Est-ce bien raisonnable ? »

« Mais non. J’ai un voisin qui aime les chats. »

« Vous mentez mal. »

Le genre de conflit que j’évitais avec lui.

J’ai appelé mon véto pour l’aviser de mon séjour dans un hôtel avec ma chatte. Il croirait à une plaisanterie, mais bon, avec moi, il ne fallait s’étonner de rien. Il avait probablement quelques conseils à me donner, car il était possible de louer une litière, à la réception, mais une laisse, c’était hors de question, nul ne promenant son chat dans la rue, ni même sur les chemins de Margeride où des chiens errants, affamés, rôdaient, jour et nuit.

« Toi alors… tu m’étonneras toujours… »

« Je sais, je sais… Mais… tu crois que je peux me balader avec elle, sans laisse ? »

« Un chat normal, non, mais le tien, à force de te fréquenter… »

« J’éviterai les trottoirs bondés… Je veux juste partir en balade… en amoureux… »

« Tu es un grand sentimental, tu ne changeras jamais. Prends des croquettes avec toi, et si elle se barre, tu auras de quoi la ramener… à de meilleurs sentiments. C’est ce qu’on faisait avec les filles, tu te rappelles ? »

Il avait gloussé.

« Tu pars quand ? »

« Je n’ai pas encore réservé. »

« Tiens-moi au courant s’il y a un souci. »

 

« Vous vous y prenez un peu tard, cher monsieur. »

La réceptionniste de l’hôtel de mon ami lozérien avait la voix sèche. De quoi refroidir à l’aube d’un prometteur été. Je lui ai demandé de me passer le directeur. Elle s’est exécutée.

« Même pas un cagibi ? »

« T’es marrant, toi. T’attends le mois de mai pour réserver. Si tu m’appelais plus souvent, pendant l’hiver… »

« T’avais qu’à pas t’exiler dans ce trou perdu… »

« T’en as de bonnes, toi. Mon hôtel est plein six mois par ans, tu ne veux pas que je me délocalise dans le nord, si ? »

« T’es toujours aussi susceptible, toi, dis moi… »

« Par contre, je peux te donner l’adresse d’un gîte en pleine nature. Et les animaux y sont les bienvenus pourvu qu’ils soient propres. Hélas, les touristes le boudent parce qu’il a mauvaise réputation. Tu dis au proprio que tu viens de ma part, il te fera un prix. Le premier village se trouve à deux kilomètres. Tu peux aller acheter le pain à pied, aller et retour. »

Je l’avais laissé finir.

« Mauvaise réputation… pourquoi ? »

« Il a été bâti à l’endroit pile où a été tuée la Bête du Gévaudan. »

« Et alors ? Ça devrait, au contraire, attirer du monde. Comme le creusement des fondations d’une supérette qui permettrait de découvrir des ruines antiques. »

« Oui, mais tu oublies un détail : s’il y a des ruines antiques, le permis de construire sera annulé. Et puis, ta supérette, si elle est hantée par des fantômes… »

« Pourquoi ? Le gîte est hanté par ce loup ? »

« Y’en a qui ont prétendu l’avoir entendu hurler à la lune… Et comme il n’y a plus de loups en liberté, en Lozère… »

« Ils étaient en train de lire un roman de Stephen King… »

« Ou beurrés… Alors, tu appelles monsieur Buttin et tu réserves ? »

« Donne-moi son 06, je vais y réfléchir. »

« Et ta chatte, elle a droit à la parole, non ? »

« Tu ne crois pas si bien dire. »

 

Je n’ai pas eu le temps de dire au revoir à mon vieux pote, juste merci, elle me tournait autour en ronronnant, la queue fièrement dardée vers le plafond.

« Tu aimerais aller faire un tour en Lozère ? »

Elle ne m’a pas répondu, évidemment, mais elle s’est roulée par terre en se contorsionnant. J’ai admiré sa souplesse, puis je lui ai grattouillé le ventre.

« Toi, si tu croises la Bête du Gévaudan, je suis sûr que tu vas lui griffer la truffe. Entre animaux de légende, on ne se fait pas de cadeau. Il ne doit en rester qu’un. »

« Mais puisqu’elle a été tuée… »

« Ça, c’est ce que disent les livres d’Histoire. »

Je me suis servi un verre de whisky, trente ans d’âge, histoire d’avoir le courage d’appeler le proprio du gîte hanté.

L’affaire a été conclue en moins de dix minutes.

« Je compte sur votre GPS pour dénicher mon gîte. Il est tout seul au cœur de la Margeride, à quelques pas d’une petite rivière très poissonneuse. »

« Je ne pêche pas… »

« Vous, non… mais votre chat… »

Un bon point, il avait de l’humour.

Nous avons convenu d’un rendez-vous et d’une heure bien précise. Il me donnerait les clefs, et moi… un beau chèque.

« Vous êtes mon premier client depuis… depuis fort longtemps. »

J’ai pensé : « Mon gaillard, si tu n’annonces pas la couleur, je fais machine arrière. »

« Est-ce que le Raoul vous a mis au courant du détail qui rebute tant de gens ? »

« Votre gîte est hanté, c’est ça ? »

« Oui. Mais c’est un fantasme de touristes qui n’ont pas aimé passer leurs vacances à plus de deux kilomètres du village le plus proche. Certains ont usé beaucoup d’essence pour aller acheter le pain et revenir. Leur séjour leur a coûté un bras, mais c’est leur paresse qui… »

Je l’ai senti parti dans un long monologue.

« Ne vous en faites pas. Si j’y suis bien, je reviendrai. Ma chatte est bonne conseillère. »

« A propos, il y a de quoi faire ses besoins… Je vous montrerai où se trouve le cagibi réservé aux animaux de compagnie. »

« Je vous fais confiance. A bientôt, monsieur Buttin. »

 

*

 

Deux jours que nous étions arrivés. Nous avions été bien reçus. Sentinella avait dormi jusqu’à ce que la Lozère nous ouvre ses portes. Je me suis demandé comment elle avait fait pour deviner que nous avions emprunté la sortie de l’A75, en direction de Mende. Monsieur Buttin nous attendait, comme prévu, devant la porte du gîte.

« Vous avez trouvé facilement ? »

« Mon GPS est un devin. Et puis, sa voix est si belle… »

Il avait souri.

« Je vous montre le cagibi réservé au matou. »

« C’est une matoune. »

« Soyez les bienvenus en Margeride. »

Il m’avait tendu la main, je la lui avais serré, mais il espérait autre chose : le chèque.

« Voilà, voilà. J’ai tellement l’habitude de faire chauffer la carte bleue. »

Il ne plaisantait pas avec l’argent, apparemment. Il n’a pas souri.

« J’évite la modernité. Je n’ai pas confiance en la technologie, surtout si un banquier tient les manettes. »

Je me suis dit qu’il était communiste et je l’ai remercié lorsqu’il m’a tendu les clefs.

« Samedi prochain, l’état des lieux à 10 heures. »

 

Le premier jour, nous avons visité les environs. Sentinella gambadait à mes côtés, tel un chiot, et jouait avec mon ombre. Il y avait un épouvantail planté au bord de la petite rivière, à cent pas. Pour chasser les milans royaux qui rivalisaient avec les pêcheurs ?

Nous avons été surpris par la fraîcheur de la nuit. Le lit n’était guère moelleux. Il y avait une grande cheminée, avec des bûches entassées, et prêtes à servir. Il m’avait bien semblé qu’il y avait du sang sur l’une d’elles. Je me suis aveuglé avec les deux mains, et je les ai retirées, comme pour faire coucou à un bébé. Rien à signaler.

Cette nuit-là, j’ai rêvé que nous étions réveillés par le hurlement d’un loup.

« Tu as entendu ? »

J’avais été bouté hors du sommeil alors que Sentinella me montrait les crocs. Ils étaient démesurés et la défiguraient.

Rien que d’y penser, j’en tremble encore. Elle était si laide avec cette double rangée de couteaux dans la gueule. On eût dit qu’elle s‘était transformée en requin. L’air de la Lozère ne lui réussissait point. Je n’avais pas fermé les volets, j’ai admiré les étoiles, si proches, puis je suis retourné me coucher. Ma chatte ronronnait, roulée en boule sur mon oreiller. Elle se déplaçait comme un courant d’air chaud. Là, elle avait été plus silencieuse que le silence lui-même. Le lit grinçait, pourtant. Je n’ai pas osé la déranger, elle dormait si bien. Je suis allé dans la salle à manger et j’ai fini ma nuit sur le canapé. Il y a eu des bruits bizarres – des crépitements ? – en provenance de la cheminée, mais j’ai fait comme si c’était normal. Le sommeil s’était emparé de moi comme on capture un animal revêche.

 

Ce matin-là, alors que je rentrais du village où j’avais acheté du pain et des viennoiseries, au moment où je glissais la clef dans la serrure, j’ai été hélé par un homme chaussé de cuissardes.

« Bonjour, monsieur. Vous êtes un touriste, ou de la police ? Depuis le temps qu’il se passe des choses pas très catholiques, dans cette baraque… Je me disais bien qu’un jour ou l’autre… »

« Bonjour, bonjour… »

J’ai hésité à aller à sa rencontre. Je l’ai laissé venir.

« Vous savez, ce n’est pas une bonne idée… »

« De passer quelques jours dans ce gîte ? »

« Oui. Je m’appelle Raymond, je pêche dans le coin parce que personne n’ose venir y taquiner la truite. »

J’ai éludé. Je détestais les tueurs d’animaux – j’étais passé à côté, juste à côté d’une carrière de végan.

« J’ai ouï-dire qu’il était hanté, c’est vrai ? »

J’ai entendu la chatte miauler de l’autre côté de la porte, mais je n’ai pas invité le pescadou à entrer. Je me suis bien gardé de lui demander s’il avait attrapé quelque chose, tant il me paraissait agacé.

« Hanté ? Oui. On peut dire ça comme ça. Pourquoi croyez-vous que plus personne n’y vient. Le dernier locataire a maltraité son chien au point qu’il en est mort. Il est parti, un matin, laissant le corps de la pauvre bête dans le lit. Les draps étaient rouges de sang. Il l’avait égorgé. Il avait des plaies sur tout le corps. Je me demande parfois pourquoi je continue de pêcher à deux pas de… »

« Peut-être parce qu’il y a plus de poiscaille puisqu’il y a moins de pescadous. »

« Oui, voilà, ça doit être ça. »

« Je dois vous laisser… Au revoir, Raymond. »

Je suis entré dans le gîte et j’ai découvert ma chatte, le poil hérissé, sur le point de feuler. Elle a mis un certain temps avant de me reconnaître.

« Tout doux ! Tout doux, princesse ! C’est moi, ton papa ! »

 

Nous avons dévoré un croissant. Le pain au chocolat, c’était pour bibi – chiens et chats étaient allergiques au cacao. Le café était bon.

Je repensais au délire du pescadou. Si mon séjour touchait à sa fin, j’aurais posé quelques questions au proprio, mais là, pas question. J’avais programmé des balades où je comptais musarder, accompagné de Sentinella. Sur une table basse, il y avait moult fascicules vantant les mérites des randonnées de Margeride. Pas envie de les gâcher à cause d’une mauvaise réaction – sans doute légitime – de monsieur Buttin.

Un grognement, dehors.

Ouvrir la porte et me jeter dans la gueule du loup ?

Je ne croyais pas si bien dire.

Le gîte était de plain-pied. Dommage. J’aurais pu monter à l’étage et…

« Arroser l’intrus d’huile bouillante ? »

« Pardon ? »

« Tu veux que je répète ? Tu aimes à ce point le son de ma voix ? »

« Mais c’est qui ? Je savais le gîte hanté, mais pas par une voix. »

« C’est bien une voix qui te parle, pourtant. Il te faut un corps ? »

« Non, mais… »

« C’est moi, Sentinella. »

« Quoi ? »

Quelqu’un a toqué à la porte. Je me suis senti dans la peau d’un boxeur sauvé par le gong. C’était forcément monsieur Buttin. Le silence est revenu. La chatte reniflait je ne sais quoi dans la cheminée. Un chien n’eût point été moins curieux des cendres de l’âtre.

 

***

 

Etonnant comme il est étrange d’ouvrir la porte quand on n’est pas chez soi. La sensation d’être le visiteur…

J’ouvre donc pour entrer dehors… et permettre à un inconnu de sortir.

Une femme.

« C’est à quel sujet ? » fis-je, fébrile.

« Je suis madame Buttin, l’épouse du propriétaire de ce gîte. »

Je m’écartai pour la laisser pénétrer dans la place. J’ai bien vu qu’elle hésitait. Je me suis risqué.

« Bonjour, madame Buttin. Ça fait longtemps que vous n’avez pas mis les pieds ici ? »

« Oui. Et c’est stressant. Nous sommes divorcés. Je suis venu vous dire que vous devriez partir. »

« Et pourquoi donc ? »

« Je suis prête à vous rembourser… »

« L’argent importe peu. Que s’est-il passé, dans cette maison ? »

Elle entra. La porte résonna étrangement lorsque je la refermai.

Je lui fis signe de s’asseoir.

« Je reste debout, si vous le permettez. »

Elle fixait la cheminée.

« Il s’est passé quelque chose dans cet âtre, n’est-ce pas ? »

Ma chatte avait disparu. J’avais encore sa voix au creux de la tête.

« Pas que dans l’âtre, monsieur. »

« Je vous écoute. »

« Je serai brève. Mon ex mari a tué notre chienne à coups de couteau, puis l’a jetée dans le feu. Il a fallu aérer le gîte pendant plusieurs mois pour se débarrasser de l’odeur de chair grillée. Elle s’apprêtait à mettre bas. Elle l’a attaqué alors qu’il la caressait en lui parlant de ses petits. Cet imbécile lui a avoué qu’on ne pourrait pas les garder. Elle a mystérieusement compris et s’est jetée sur lui. Il y avait un couteau de cuisine sur la table, vous imaginez la suite. L’un des petits a survécu… »

« Elle a mis bas dans les flammes ? »

« Oui. Un miracle. Et ce petit, on l’a abandonné dans la nature. Il est aisé de le reconnaître, ses poils n’ont jamais repoussé. Il revient régulièrement nous menacer. Il ressemble à un loup, comme sa mère. Il croit qu’ici, c’est chez nous. L’odeur des lieux hante son flair. La chair grillée de sa mère. Notre odorat n’est pas assez développé. Pour nous, humains, ça sent la cendre. »

Je suis tombé des nues. Mon regard était aimanté par cet âtre. A chacun de ses mots, une vision s’imposait : la pauvre bête se débattant à cause de la douleur et larguant ses petits comme pour les délivrer de sa chair et du feu qui la dévorait.

« Je vous remercie de m’avoir alerté, mais… Vous croyez que je suis en danger, si je reste ? »

« Probablement. Encore heureux que vous n’ayez pas de chien. »

« J’ai un chat. »

« Alors, vous êtes doublement en danger. Qu’un humain envahisse les lieux où il est né, ça peut le mettre en colère… mais si, en plus… »

« Il déteste les chats ? »

« Tous les chiens détestent les chats. »

« Le mien est particulier. C’est une fille et elle a des pouvoirs. »

« Ils disent tous ça. »

« Qui ? »

« J’ai remarqué que les hommes tombent amoureux de leurs minettes. »

Je me suis retenu de glousser. J’ai entendu miauler, mais j’étais le seul. Madame Buttin a fait demi-tour et a déserté les lieux dans un silence glacial.

La porte venait à peine de se fermer lorsque Sentinella est revenue en se dandinant.

« C’est vrai que tu es amoureux de moi ? Si tu es sage, je me réincarnerai en fille et tu pourras m’épouser. »

« Et elle aura quel âge, cette nana ? Les hommes n’épousent pas les vieilles dames. »

J’ai ri. Un rire nerveux. Sentinella est partie en direction de la chambre, vexée, raide sur ses pattes, la queue en l’air, et les moustaches électriques. Sa rousseur était vraiment troublante. J’ai eu envie d’avoir la moitié de mon âge… et d’être capable de changer un animal en être humain.

 

Ce soir-là, je me suis efforcé d’oublier cette satanée journée. Si j’avais eu des enfants, j’aurais eu des choses à raconter à leur descendance.

« Vous savez, les petits n’enfants, votre papy est tombé amoureux d’une chatte… Mais comme elle ne voulait pas sortir avec un vieux… »

Je me suis lâché. J’ai ri comme une mitraillette, réveillant Sentinella qui somnolait sur le lit.

« Tu te fais du mal. »

J’ai décidé de continuer de me vautrer dans le déni. Non, non, ma minette ne parlait pas. Aucun animal ne pratique la télépathie.

« Pas envie de me réincarner dans la peau d’un humain, ni homme ni femme. »

« Tu as bien raison. Et en chien ? »

Elle miaula en s’étirant. Elle bâilla. Ses beaux yeux verts ont fixé le plafond et se sont fermés.

Elle a bondi sur place lorsqu’un hurlement de loup a déchiré le silence comme une étoffe. Je bouquinais, adossé à l’oreiller. J’ai lâché le livre – Cujo de Stephen King. Je me suis posté à la fenêtre. Le crépuscule déshabillait la Margeride pour la nuit.

Un loup galopait dans notre direction. Un homme, sur le pont enjambant la petite rivière, le mettait en joue. J’ai immédiatement reconnu monsieur Buttin. Il fit feu. Sa cible mordit la poussière à dix pas du gîte. Il multiplia les roulés-boulés avant de s’immobiliser devant la porte du gîte.

Mais était-ce bien un loup ?

Je me suis retourné, comme alerté par une voix.

Sentinella gisait sur lit, figée par la mort.

J’ai fermé les yeux.

« Parle-moi ! Vas-y, parle-moi dans la tête ! »

Rien.

J’ai touché sa poitrine, son cœur ne battait plus. J’ai diagnostiqué un infarctus. La peur, probablement. Avait-elle disjoncté en se branchant sur ma fréquence tandis que j’assistais au meurtre du loup ?

Monsieur Buttin est entré dans le gîte sans frapper. Ses yeux étaient rougis par la haine.

« Mais… »

« C’est de votre faute. Il est revenu. Il a senti que vous étiez réceptif. »

« Vous avez élevé un loup ? »

« Mais non ! Ce n’est pas un loup, c’est un chien-loup, nuance. »

Il était clair qu’il était en pleine crise de démence.

« Vous allez payer… et cette fois, ça ne sera pas par chèque… Vous allez payer cash ! »

J’ai cru entendre miauler dans ma tête. Je ne pouvais point bouger pour aller dans la chambre, histoire de vérifier si…

Ce con aurait tiré.

Une ombre quadrupède est entrée dans le gîte.

La tête de monsieur Buttin a roulé jusqu’à mes pieds.

Les mâchoires du chien-loup avaient méchamment claqué.

J’ai failli mourir de peur lorsqu’il s‘est approché de moi. Il se déplaçait, paradoxalement, avec grâce. J’ai attendu, les yeux clos, la mort par décapitation.

J’ai eu droit à un gros coup de langue sur la main qui protégeait machinalement ma bite et mes couilles.

« Sentinella… c’est toi ? »

« Je ne t’ai pas trop manqué, au moins. »

« Tu m’as fait une de ces peurs… »

Le déni s’était transformé en sables mouvants et je continuais de m’enfoncer.

 

Raymond est arrivé.

« Faites comme chez vous ! »

« C’était ouvert. »

« Pas grave. »

« C’est vous qui avez décapité monsieur Buttin ? »

« Oui, bien sûr. »

Raymond n’a rien vu venir.

« Merci, ma chérie. »


Publié le 13/03/2026 / 1 lecture
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