Je venais de donner à lire mon dernier roman à une amie qui fut ma maîtresse. Elle trouvait toujours mes opus nuls. Elle semblait se venger parce que je l’avais quittée pour une femme beaucoup plus ouverte. Je continuais pourtant de lui demander son avis. Je devais être maso. D’ordinaire, lorsqu’un livre lui plaisait bien, elle se taisait de longues minutes. Puis émergeait, l’air ahuri de s’être évadée si loin. Un jour, à la lecture d’un texte anonyme, elle m’avait avoué avoir oublié jusqu’à son propre nom. Je l’imaginais en train de me lire. Au carrefour des ressentiments, elle se voyait, au cœur de ma prose, comme dans un miroir.
Autrefois, paradoxalement, alors que nous ne vivions point ensemble, je lui envoyais chaque jour un chapitre. Je courais le poster après quatre heures de matinal turbin. A l’aube, la tête est fraîche et les idées claires. Le facteur s’en amusait, qui lui conseillait, dans un grand sourire, de demander à l’expéditeur de grouper les envois.
Lorsqu’elle le recevait, elle le lisait puis m’appelait pour me noter. Je stationnais à l’étage de la moyenne, jamais plus haut. Parfois, il lui arrivait de me raccrocher au nez après avoir glissé un compliment foireux.
« C’est bien… C’est bien quand on lit la dernière phrase de l’épilogue ! »
« T’aurais dû commencer par la fin, au lieu de finir par le début ! »
« Il y a un bon passage à la page 112 ! Dommage que tu sois allé au-delà ! »
Se doutait-elle qu’en disant du mal de mon travail, elle pratiquait l’autocritique ?
Elle était mon leitmotiv depuis mes premières lignes. Mon héroïne, Maeva Balbo, lui ressemblait comme une sœur jumelle. J’en étais à mon treizième épisode. Et mon succès commençait à faire de l’ombre à pas mal de confrères.
Maeva, caresseuse d’ombres.
Dans les meilleures librairies, les têtes de gondole en étaient coiffées.
Mon ancienne maîtresse m’avait surnommé « Sisyphe ».
Dans la mythologie grecque, ce grand gaillard roulait un rocher jusqu’au sommet d’une colline. A deux doigts de parvenir au but, celui-ci se libérait de la poussée de l’homme et redescendait comme une boule de neige. Sisyphe était condamné à renouveler l’opération après chaque échec. La punition était machiavélique. Il avait eu le tort de défier les dieux, qui s’étaient fâchés tout rouge.
J’étais donc un rameur dont le bateau faisait du surplace. Un courant contraire l’immobilisait au centre d’un lac et des poissons commençaient à me cerner. Ils avaient de grandes dents.
*
Je suis arrivé en vue du sommet de la colline dans un sale état. Le rocher que je poussais, la langue pendante, sollicitait la totalité de mes muscles. J’avais des crampes dans tout le corps. Plus je montais, plus il s’alourdissait. N’en pouvant plus, je renonçai. Il roula jusqu’en bas, provoquant une avalanche de petits cailloux qui mitraillèrent les arbres en bordure de la piste. Il me fallait retourner au point de départ, histoire de recommencer. Je n’aurais jamais dû provoquer les dieux.
Mais vint l’instant du plaisir suprême. Je réussis à quiller le rocher au sommet de la colline. A mi-descente, alors que je regagnais la vallée, je me suis arrêté pour toiser le ciel, et l’invectiver, poing dressé, fier de ma victoire. J’eus juste le temps de m’écarter… Le rocher passa tel un train lancé à pleine vitesse.
Je fis un bras d’honneur aux dieux et je me réveillai dans mon lit, m’époumonant alors que personne ne pouvait m’entendre.
La foudre frappa à l’endroit où je me trouvais avant de revenir dans mon monde.
Si je faisais le nécessaire, dans la journée, pour oublier mon surnom, mes nuits se chargeaient, elles, de secouer ma mémoire. Les fruits en tombaient alors sur un sol élastique de trampoline.
J’avais fait mon trou dans la littérature populaire mais j’avais du mal à refaire surface après m’y être vautré. C’était comme dans un puits où l’assoiffé, sachant y trouver à boire, n’avait aucun moyen de remonter à l’air libre.
Pour m’en sortir, je ne voyais qu’une solution : changer d’éditeur et viser un lectorat moins féminin.
Je risquais toutefois de subir les foudres des dépitées. Qui se sentiraient trahies et cesseraient de conseiller à des amies d’acheter mes premiers opus. Et personne ne saurait si Maeva Balbo continuait de chercher son amant en organisant des séances de massage destinées aux ombres. Ces dernières parlant sous la torture de caresses très spéciales.
Je n’en avais, moi-même, pour l’instant, aucune idée. Mais le quatorzième épisode était en route.
Ma nouvelle fiancée avait ceci de particulier qu’elle s’adaptait à tous les styles de littérature, de Flaubert à Stephen King, en passant par Jules Verne, Boris Vian et Guy des Cars.
A elle, je ne confiais aucun de mes textes. Je ne la sentais point apte à donner un avis objectif. J’étais de mauvaise foi. Elle était trop affamée de lecture. Elle se shootait. Le manque la transformait en consommatrice. La qualité importait peu, pourvu qu’elle obtienne ses quelques minutes d’oubli du temps présent. Elle était souvent arrivée en retard au boulot parce qu’elle avait fini un livre commencé la veille au soir.
Le week-end, elle amenait un bouquin au resto, qu’elle lisait entre les plats. Les gens me regardaient bizarrement. De loin, on pouvait l’imaginer lisant le menu. Etudiante, elle avait été lectrice pour une vieille dame aveugle.
Pour la taquiner, je lui disais qu’elle faisait de la déformation professionnelle. Je ne lui avais dédicacé aucun de mes romans. J’avais eu honte, une fois, tandis qu’elle s’était arrêtée devant une librairie pour y acheter le troisième épisode de Maeva, caresseuse d’ombres. Il m’aurait pourtant suffi de prendre mon stylo – j’en avais toujours un dans une poche – et de…
Elle ne m’avait jamais fait le moindre reproche, et c’est sans doute la raison pour laquelle je la jugeais comme étant la plus reposante des compagnes.
Son ouverture d’esprit était, en fait, une sorte de capacité à subir en silence ou à prendre du plaisir sans gémir.
Lorsque je lui ai annoncé que je m’apprêtais à changer de style et d’éditeur, elle avait eu cette réponse désarmante :
– L’essentiel, mon chéri, c’est que tu prennes ton pied.
J’avais eu du mal à sourire. Mais le thème de mes prochains opus me faisait de l’œil.
Une geisha se révolte contre les hommes et devient une killeuse. Le tout traité à la sauce polar. La première personne du singulier remplacerait la troisième et le narrateur serait un ancien flic spécialisé dans les paradoxes vivants.
Le premier épisode, d’ailleurs, s’intitulerait : Chasseur de paradoxes.
*
Le quatorzième épisode de Maeva, caresseuse d’ombres fut rangé au fond d’un tiroir, en quarantaine.
Je me mis à l’ouvrage sans demander son avis à mon éditeur.
Je n’avais point peur de sa réaction pour la simple et bonne raison qu’il était de la famille. C’était mon frère aîné.
Lorsqu’il m’appela afin de me toucher deux mots de l’épisode en question, je lui répondis que je laissais tomber. Que j’attaquais autre chose, et que s’il refusait de continuer de bosser avec son petit frère, ce dernier irait faire un tour sous des cieux plus bleus, ou moins roses. Il voulut négocier, et, comme d’habitude, j’adhérai à son idée.
Je terminais l’épisode entamé et il annonçait la création d’un nouveau roman-feuilleton.
Notre mère eût été fière de ses fils, qui ne s’étripaient jamais pour quelques pages blanches où s’alignaient des mots parlants.
Elle nous avait quittés trois ans plus tôt pour rejoindre notre père qui, perché sur un nuage, pêchait des poissons volants.
Parvenu à mi-parcours, le rocher était de plus en plus lourd…
Les mois prenaient la poudre d’escampette.
Affreux comme ils défilent vite lorsque les ans s’entassent dans le carquois du temps !
On ne peut même pas prétendre tirer plus de flèches afin d’alléger le fardeau.
Alors on se réfugie dans le sommeil où tout un monde onirique nous tend les bras, pieuvre faussement câline. Il nous fera revisiter quelques épisodes oubliés du passé. Et le roman-feuilleton de notre enfance refera surface tel un sous-marin sur le point de manquer d’air.
*
Ado, au collège, il m’arrivait de cauchemarder pendant les cours. Oui, je dormais en classe. La voix molle et détimbrée des profs me larguait au-delà des quais. Je coulais à pic telle une ancre de bateau. Avant d’arriver au fond, je croisais des poissons aux yeux de poule qui pondaient des bulles par la bouche. Leur compagnie n’était point désagréable. Ils avaient au moins l’avantage d’être muets.
Gamin, à l’école primaire, je me contentais de somnoler. Le dos droit, les yeux papillotants, je tanguais à la manière d’un culbuto utilisé comme bouée.
L’instituteur, c’était mon père, et un insupportable zèle le poussait souvent à abuser de ma patience. Lorsque j’avais une mauvaise note, il me donnait deux cents lignes. Les autres élèves avaient juste droit à une réprimande. Je faisais exprès de les rédiger en faisant une faute d’orthographe. Une autre fois, la quantité n’était point la bonne. Lorsqu’il y en avait trop, je n’avais droit à aucun avoir. Il disait que c’était pour mon bien. Qu’en savait-il, le traitre, de ma conception du bien ?
Puis vint le jour où j’eus une excellente note dans une matière que j’exécrais. J’avais voulu le tester. Il avait tu l’info au lieu de l’annoncer à la classe. Pour le punir, j’avais simulé l’amnésie lorsqu’il m’envoya au tableau pour réciter un quatrain de Gérard de Nerval appris par cœur. Le soir, à la maison, j’avais recopié dix fois les vers en question sur la nappe du salon, pendant le souper.
Mes parents savaient que je voulais devenir écrivain mais ne faisait rien pour m’y encourager. Si je les avais écoutés, j’étais juste bon à gribouiller des rédactions qui valaient la moyenne, guère mieux.
J’avais alors rencontré une fille aux yeux de braise. De l’eau de roche bouillant dans une marmite. Elle errait dans la rue, vêtue comme une souillon. Elle me parut étrange au premier coup d’œil. Son sourire volait sur son visage tel un milan royal au-dessus d’un vallon. Je la soupçonnais déjà de posséder un pouvoir obscur. Elle lisait dans les pensées comme un jardinier parle aux fleurs. Je ne lui avais jamais posé la moindre question. Elle s’était sans doute débrouillée pour que je me taise. Elle avait une façon très particulière de commander aux gens. Je mourais d’envie, pourtant, de lui demander où vivaient ses parents. Mais je craignais trop que le milan royal ne se posât, ses grandes ailes assombrissant le bleu-vert de ses yeux.
Nous avions évoqué nos projets, un matin, assis sur un banc du jardin public. Une vieille femme y rôdait, se rapprochant à pas de loup des enfants qui jouaient. Parvenu à proximité du banc, elle s’était emparée de ma main et la fillette l’avait chassée en lui lançant un regard de louve.
L’autre avait aussitôt fait volte face, et, cette fois, se fit rabrouer par un père de famille qu’elle tamponna en fuyant sa jeune rivale.
Ma nouvelle copine se prénommait Gilda. Elle me l’avait murmuré à l’oreille en me faisant comprendre, l’index en travers des lèvres, que c’était un secret à ne jamais dévoiler.
Nous avions repris notre conversation là où nous l’avions abandonnée. Elle m’avait conseillé d’écrire des histoires à dormir debout destinées aux enfants insomniaques. J’y avais déjà songé.
La vieille dame avait tenté de revenir, et, à la vue de Gilda, avait renoncé d’elle-même. Il y avait eu un dialogue à distance entre les deux détentrices du mystérieux pouvoir. Une vilaine grimace déforma le visage de la vieille femme. Je n’osai interrompre leur silencieuse lutte.
Par la suite, preuve fut faite que l’esprit de Gilda pénétrait le mien.
Un jour, elle a disparu, laissant un message que je fus le seul à capter puis à interpréter : « On se reverra dans trente ans, quand la neige, blanchissant nos cheveux, commencera à refroidir nos âmes ! »
Le propos était étrange dans la bouche d’une fillette de sept ans. Mais ses lèvres n’avaient point bougé.
Je m’étais dit qu’elle était partie avec la vieille femme pour m’en débarrasser définitivement.
Tout ce que je savais d’elle, c’est qu’elle était orpheline.
Je l’avais retrouvée, par le plus grand des hasards (vraiment ?), trente ans plus tard. Elle se tenait le dos appuyé contre un platane et me regardait traverser la rue comme si elle guidait mes pas. Elle semblait m’y attendre en mâchouillant un chewing-gum.
Je l’avais invitée au restaurant, le soir même. J’étais content de la revoir. Elle avait des cheveux blancs, très peu, qui faisaient comme une couronne au-dessus de son front. Ses yeux de braise avaient à peine refroidi. La marmite avait cuit pas mal de bonnes soupes.
Elle s’amusa de mes tempes grisonnantes. Elle me troublait au point que je n’osais lui demander d’où elle tenait cette force de traverser la mer des ans sans faire de vague. Cette pensée avait sillonné mon cerveau telle une comète. Je lui avais raconté le feuilleton de ma vie et elle me sembla en avoir déjà lu les principaux épisodes.
Elle me reprocha de n’avoir point eu l’idée d’écrire Arthur et les Minimoys. Luc Besson y avait bien pensé, lui.
J’ai enfin mis un pied sur le plateau, au sommet de la colline, mais un corbeau a battu de l’aile dans mon dos, et, le temps de me retourner, le rocher a glissé sur le toboggan. L’avalanche promettait d’être « entraînante ».
*
L’amie qui fut ma maîtresse s’étonna de ne plus avoir de mes nouvelles. Au téléphone, elle m’avait paru fébrile, inquiète. J’avais la tête ailleurs, possédée par une geisha vengeresse. J’avais clos à ma manière Maeva, caresseuse d’ombres. Elle finissait les deux mains broyées par un train.
Mon amie d’enfance s’est pointée, un soir. Je ne me souvenais pas lui avoir donné mon adresse. Elle prétendit que oui. J’avais dû le faire machinalement. Ma nouvelle fiancée la reçut plutôt amicalement. Je fis les présentations. Les deux jeunes femmes se serrèrent la main et je sentis tout de suite que le courant passait.
La discussion se porta très vite sur ma prose, ce qui me mit mal à l’aise. Je jetai, de temps en temps, un coup d’œil en direction de la porte, m’attendant à voir apparaître l’amie qui fut ma maîtresse. Elle avait franchi le seuil sans même avoir ouvert. Fantôme passe-partout pourvu que je sois là. Et soudain, elle fut là, tandis que mon amie d’enfance n’y fut plus. Ma tête tournait légèrement. Les vases communicants glougloutaient au-delà de mon front.
Je la sentis toujours dans ses starting-blocks lorsqu’il s’agissait de noter mes textes. Elle m’avait autrefois fait penser à mon père, qui se croyait obligé de me saquer devant mes copains. Elle, elle m’enfonçait pour le seul plaisir de mettre la main sur la tête d’un type qui se naufrage dans les sables mouvants.
Si quelqu’un venait à sonner, je sens bien que mes poils deviendraient des pieux et mes cheveux verdiraient.
Quelqu’un frappa violemment. Je croyais le heurtoir, une tête de dragon, rouillé et incapable de cracher le feu. J’avais un peu exagéré. Ce sont mes poils qui avaient verdi. Nous avions tous sursauté en échangeant un regard angoissé. Je me levai pour aller ouvrir à…
C’était mon éditeur de frère. Il fut ravi de revoir mon amie qui fut ma maîtresse.
La soirée s’acheva devant un bon repas. Le frangin était venu, une fois de plus, sans avertir. C’était dans ses habitudes. En revanche, il lui arrivait de m’appeler pour me dire qu’il était en train de m’écrire.
Ma nouvelle fiancée était restée muette durant tout le repas. J’avais toujours, au frigo, de quoi remplir quelques panses et noyer quelques foies. Au dessert, elle s’aventura à parler d’autre chose que de littérature. Elle n’eut guère de succès et mon vieux frère s’en amusa.
Je crois bien qu’il était venu me parler d’un truc en particulier, d’un truc qui se dit entre quatre oreilles, d’homme à homme. Il n’ignorait point, pourtant, que je ne vivais pas seul. Il repartit, accompagné de l’amie qui fut ma maîtresse et qui allait sans doute devenir la sienne. Il me sembla qu’elle redevint mon amie d’enfance au moment de franchir le seuil.
J’entendis soudain un bruit de pierre qui roule. De pierre énorme qui roule sur une pente.
Ma maison était située au pied d’une colline et…
Et la maison de « Sisyphe » explosa sous l’impact du rocher.
Je hurlai et, me redressant, tombai du lit la tête la première. Tel un boulet roulant au ralenti hors du fût d’un canon. Je m’étais endormi la moitié du corps dans le vide, une main posée sur le sol.
Ma nouvelle fiancée était venue manger un morceau, faire l’amour, et, visiblement, j’avais dormi plus que de raison. Les siestes ne me réussissaient guère. Elle était repartie travailler sans même me laisser un mot.
Elle m’avait appelé dans l’après-midi pour me demander si j’avais bien dormi. Une banalité de plus.
Non, je n’ai pas bien dormi…
Oui, j’ai encore sommeil…
Oui, c’est une blague…
Peut-être, ce soir, oui, si j’ai encore envie…
Ce cauchemar m’avait remis sur de bons rails et le train ulula dans ma tête. J’en étais le conducteur, oui ou non ? Et mon frère éditeur, le chef de gare.
Mais je ramassais de moins en moins de voyageurs. Il était temps que je me mette en grève.
Dans la mythologie grecque, Sisyphe continue inlassablement de pousser le rocher jusqu’au sommet de la colline. Je décidai d’embaucher un type costaud capable de me remplacer pendant que je sèmerais des petits cailloux dans la forêt…
J’hésitai entre engager un nègre et écrire sous un pseudonyme. J’avais envie de relancer la machine, malgré une série achevée dans la précipitation et une autre entamée de la même façon.
Puis me vint l’idée de tout laisser tomber et d’acheter une librairie. Mon vieux frère ferait la gueule, mais bon… Il en avait vu d’autres, ma foi.
Un soir, tandis que j’étais sorti pour me balader dans la fraîcheur d’un crépuscule d’avril, je crus voir bouger l’épouvantail dans le champ que je m’apprêtais à traverser. J’eus beau m’ébrouer, pour éclaircir ma vision, il changeait sans cesse de place. Le mirage s’estompa lorsque je parvins à moins de dix mètres. Il y avait des traces de pas dans la terre meuble. Ils conduisaient tous sur les hauteurs. Il avait plu toute la matinée. Je levais la tête en direction du sommet de la colline et je vis un énorme rocher en équilibre instable au bord du vide.
L’épouvantail avait grimpé jusque là-haut. Arc-bouté, les mains à plat sur la pierre froide, il poussait comme un avant dans une mêlée de rugby. Le rocher basculerait bientôt sur la pente herbue où il roulerait, roulerait, roulerait…
J’étais visiblement la cible de ce machiavélique jeu de quilles.
*
Le jour où mon père a osé me féliciter en public pour avoir obtenu la meilleure note en rédaction, il a dû se faire violence. Je le sentais crispé à l’énoncé des appréciations avant que mon tour ne vienne. A la maison, les allusions avaient fusé pendant le souper. Ma mère simulait de ne rien entendre. Elle me parut moins triste qu’à l’ordinaire.
Mon père nous avait fait lire un extrait de L’Iliade d’Homère. Il était question du mythe de Sisyphe. Il fallait commenter la punition des dieux… et fabuler. Il avait particulièrement apprécié que mon imaginaire puisse à ce point s’envoler grâce à ma plume. Cela flattait surtout son ego de maître d’école.
Le soir même, il me faisait comprendre qu’écrivain n’était point un métier. Qu’un saltimbanque ne mangeait qu’épisodiquement à sa faim.
Lui, ce qu’il voulait, c’est que je sois chirurgien ou avocat. Ma mère, elle, n’avait aucune opinion.
Je redescendis aussitôt de mon piédestal.
Après avoir mis un certain temps avant de m’endormir, je rêvai que Luc Besson me volait l’idée d’Arthur et les Minimoys.
J’ignorais qui était Luc Besson.
Une voix résonna dans ma tête.
J’ouvris les yeux et le plafond s’empourpra. Une ombre me survola, noire. Les mains tendues, elle semblait sur le point de m’étrangler. Lorsqu’elle atterrit mollement sur le lit, je sentis ses doigts parcourir mon corps, n’épargnant que mon cou.
La voix résonna encore.
C’était la voix de Gilda. Elle roulait entre mes oreilles à la manière du rocher de Sisyphe.