Je me suis levé, d’un bond, sans le moindre vertige. Il m’arrivait de sursauter, agressé par un klaxon imitant un coq. Je restais couché, de peur de tanguer dans le flou.
Pas ce matin-là.
Je me méfie de l’hypotension orthostatique. Elle vous fait tomber dans les pommes sans que vous ayez reçu le moindre coup sur la tête.
J’avais cru entendre gronder le tonnerre, au loin.
J’ai ouvert la fenêtre. Le ciel était bleu, pas d’orage à l’horizon.
Et je ne me souvenais point d’avoir rêvé.
Il y avait un parfum de mystère dans l’air. Pas d’électricité, non. J’ai éternué.
Je me suis dit que la journée m’avertissait qu’elle serait particulière. Qu’il valait mieux que je sois d’attaque avant l’heure de penser à me défendre.
Je n’ai pas été déçu.
Elle a miaulé dans ma tête.
J’ai souri.
Je me suis approché de la fenêtre, laissée entrouverte parce qu’il faisait chaud. Il y avait un chat sur le toit d’en face. Je me suis ébroué, il a disparu.
Il était temps d’avaler un bon café. Bien sucré. Histoire de chasser ces étoiles qui désertaient la nuit pour hanter mon regard.
Je vais vous raconter.
*
J’ai baptisé mon chat Guillotin parce que je l’avais vu décapiter un rat d’un méchant coup de patte. C’était la première fois que je le croisais, dans le quartier. Il a déposé le rongeur sanguinolent à mes pieds, en offrande. J’empruntais cette ruelle lorsque que j’étais pressé. Je me suis encore plus retardé. Il m’a suivi sur une dizaine de mètres, et j’ai dû m’arrêter. Je suis reparti en redoutant qu’il ne griffe mon ombre, prématurément jaloux. J’ai dû faire demi-tour et l’installer en quatrième vitesse chez moi avant de repartir au boulot.
« Fais comme chez toi ! Exceptionnellement, je rentrerai à midi. D’habitude, je mange à la cantine. Mais avant, sois rassuré, je passerai t’acheter de la pâtée… »
Mon tutoiement l’avait laissé de marbre. Etait-il vexé ? J’avais négligé son présent. Je l’avais même poussé dans le caniveau en utilisant mon pied gauche, jadis célèbre sur les terrains de foot.
« Tu aimes la pâtée, n’est-ce pas ? »
Il a feulé.
« Bon, alors… des croquettes ? »
Il s’est frotté à mes jambes.
Mon patron, un chic type, m’avait fait cadeau de l’heure d’absence. Mais je suis sûr qu’il ne m’a point cru lorsque je lui en avais déballé la cause.
Son rictus attesta que non.
*
« J’aurais dû t’écouter et prendre un chien ! Guillotin n’aurait pas posé ses valises ici ! »
« C’est toi qui les as portées… »
Raoul, un ami de longue date, était passé à la maison, comme tous les dimanches matins, à l’heure de la messe. Nous papotions en attendant celle de l’apéro.
« Je parie que ce coquin a fait une cagade. »
« Non, non. »
Je voulais un matou à cause de l’indépendance inhérente à la gent féline. Guillotin était tombé du ciel. Je ne me voyais pas me rendre dans un refuge et faire le tri parmi les chiens comme on choisit un cadeau, pour son filleul, dans la vitrine d’un magasin de jouets.
« Il ne me dérange jamais pendant que je mange ou lis. Et s’abstient de me réveiller, le matin, quand il en a marre de roupiller, lui. Le soir, il se roule en boule sur le lit et ronronne. Il me berce. Plus efficace qu’un hypnotique. Avec lui, difficile d’être insomniaque. »
Raoul avait gobé mes propos, une semaine après que je m’étais pacsé avec cet animal. Il s’était remémoré la scène et me l’avait resservie dans un grand sourire. Il ne comprenait pas pourquoi j’avais changé d’avis.
J’avais juste forcé le trait.
« Tu lui donnes à manger, tu lui achètes une litière, et il te fout une paix royale. C’est ce que tu recherchais, non ? Les chats qui parlent, ça n’existe pas. »
« Les chiens, non plus. »
« Alors, pourquoi tu regrettes d’avoir adopté Guillotin ? »
« Parce que je vais aller habiter ailleurs, et j’ai entendu dire que les matous ont du mal avec les déménagements. Il a mis son odeur partout, et je vais lui demander de tout oublier, de tout reprendre à zéro ? Je sais qu’il est bien chez moi, mais j’ai peur qu’il ne s’échappe. Un réflexe pavlovien. »
Raoul s’est liquéfié.
« Tu vas déménager… et tu m’annonces ça comme ça ? Tu vas où ? »
« En Ardèche. »
« Mais… »
« Miranda est décédée, et elle m’a légué sa maison de campagne, à Lavillatte. »
Il devint tout pâle.
La dernière fois que je l’avais vu dans cet état, c’était à l’occasion du décès de sa mère.
« Le passé te rattrape, mon ami. Mais tu n’es pas obligé d’aller vivre là-bas, si ? »
« Tu sais bien que mon rêve, c’est de finir mes jours en Lozère… »
« Oui. Et alors ? »
« La Lozère, c’est juste à côté de Lavillatte. Dix kilomètres, à peine. »
« Et moi, dans tout ça ? »
« Toi ? Tu gardes mon chat. »
« Quoi ? »
« Je plaisante. Si tu veux venir avec moi, pas de problème. Si ma mémoire est bonne, il y a deux chambres. »
« Mais tu vas te geler, en hiver. Toi qui es frileux… »
« Je me couvrirai chaudement. »
« Elle n’avait pas de famille, Miranda ? »
« Faut croire qu’elle n’en avait plus. Nous nous sommes séparés, il y a quinze ans. Nous avons continué de nous téléphoner, au début, puis plus rien. Du jour au lendemain, elle n’a plus appelé. Et quand c’est moi qui m’y collais, elle ne répondait pas. Elle savait que j’aimais beaucoup cette baraque. Nous allions y passer trois semaines, chaque été. Elle avait une tante, à Lavillatte. Elle s’occupait de la maison, en hiver. »
« Maintenant, c’est toi qui… »
« J’ai l’habitude. Je vis seul depuis si longtemps. »
« Oui, mais là-bas, les maisons ne sont guère modernes. »
« Je déteste la modernité, tu devrais le savoir depuis tout ce temps. »
«Tu comptes mettre celle-ci en vente ? »
« Oui. J’ai besoin d’argent. »
« Pour moderniser l’autre ? »
J’ai ri.
« T’inquiète ! Je t’aiderai à déménager. On utilisera ma camionnette. »
« J’y compte bien, mon ami. »
« Tu vois, je ne suis pas rancunier. »
« Tu as la chance de ne pas être corse comme moi. »
Il a mimé la tristesse.
« La modernité a du bon. Grâce à Internet, on pourra se parler, et même se voir. »
« Sauf s’il n’y a pas le Wi-Fi. »
J’ai haussé les épaules.
« Je me rappelle que nous nous servions du minitel, à l’époque. »
« En effet. C’était mieux avant. »
Nous avons trinqué.
« Si tu m’acceptes dans ton nouveau royaume, je viendrai, de temps en temps… surtout l’été. »
« C’est à quatre heures de route. »
« Tu cherches à m’en dégoûter, gros égoïste ? »
« Je dis ça… c’est pour ta camionnette… Est-ce qu’elle aura la force de rouler si longtemps, chargée comme une mule ? »
« Je l’ignore. Je ne connais aucune mule qui voyage si loin. »
Les verres de pastis se sont ajoutés les uns aux autres, et lorsque nous avons eu faim, nous nous sommes aperçus que le frigo était vide.
Je n’aurais pas dû l’inviter.
Le soir même, le téléphone a sonné.
Raoul.
« J’ai oublié quelque chose. »
« Quoi donc ? Solide ou liquide ? »
« Tu me connais bien, toi. Liquide. »
« Je t’écoute. »
« Ils connaissent le pastis, en Ardèche ? »
Mon patron a fait la gueule quand je lui ai donné ma démission.
« Pour une fois que j’avais trouvé l’oiseau rare… »
« L’oiseau rare va s’envoler. Mais, à l’occasion, si la nostalgie lui donne des ailes, c’est vous qu’il viendra picorer en premier. »
« Toujours aussi poète, à tes heures. »
Je ne m’étais même pas rendu compte que je parlais à la troisième personne.
– LAVILLATTE –
J’avais rendez-vous avec monsieur Berthier, un homme que j’ai tout de suite trouvé bizarre. Il était natif d’Aubenas, d’après ce qu’il m’avait dit au téléphone. Il m’attendait devant la maison. Il était prévu qu’il me remette les clefs – se prenait-il pour un agent immobilier ? – et me fasse signer quelques papiers.
« C’est maître Barnouin qui m’a demandé de vous contacter. Il m’a chargé de préparer le terrain. Il sait que je suis le seul clerc du pays à partir en mission. Je suis conscient de m’être trompé de métier. »
« Je ne comprends pas. »
« J’ai la bougeotte. C’est moi qui me suis occupé d’embaucher des techniciens de surface, comme il faut dire maintenant. Eté comme hiver, ils ont entretenu cette maison avec zèle. La plupart avaient deux heures de route, aller et retour. Que des mecs. Maître Barnouin doit être féministe. Ça fait longtemps qu’elle est inhabitée. Il n’aurait pas apprécié que vous vous installiez entre quatre murs qui sentent la poussière. Cette maison n’est pas un grenier. Et toute cette humidité… »
« J’apprécie l’odeur de sciure. Mon grand-père en saupoudrait le parquet de… »
« Oui, le mien aussi. Mais de là à vivre au milieu de copeaux. »
« Vous parlez d’humidité… »
Il avait cru comprendre ce à quoi je faisais allusion.
« Ne vous inquiétez pas ! La tapisserie est nickel. Pas de grosses taches qui s’agrandissent au fil des jours… et bouffent la maison au point qu’elle risque d’être engloutie. »
Et il avait gloussé.
Au téléphone, cela faisait un drôle d’effet.
Moi, je m’apprêtais à évoquer les soucis de santé inhérents à l’humidité, notamment les rhumatismes.
Je m’étais pointé au volant de ma voiture. Pas question de déménager mes meubles. Leur absence eût rendu mon ancienne maison tellement moins chère. Et puis, ils prenaient beaucoup de place.
Raoul avait râlé car il comptait m’accompagner au volant de sa camionnette. Il a fait la gueule jusqu’au jour de mon départ.
Je le connais, on se serait arrêtés dans tous les villages traversés et…
Monsieur Berthier m’avait demandé de l’appeler dès mon arrivée. Je n’avais pas eu le temps de dégainer mon portable, il m’attendait, assis sur le perron, et sifflotant. J’avais un quart d’heure de retard.
Un grand moment d’émotion, pour moi, lorsqu’il a ouvert la porte… avec cette odeur de poussière…
Il m’avait menti, au téléphone. J’ai pensé qu’il aurait été un excellent agent immobilier, finalement.
La sensation de pénétrer dans un grenier. Il y avait des toiles d’araignées aux quatre coins de la salle à manger, et le lustre ressemblait à une pelote de laine grise.
« Je vous fais visiter ? »
« Pas la peine. »
« Je vous taquine. »
Lisait-il dans mes pensées ?
Les murs étaient lézardés. Le crépi du plafond avait s’émietté sur le parquet. Il était clair que personne n’était venu, depuis au moins deux mois, pour faire le ménage. J’aurais pu choisir de me taire – pas le moment de créer une polémique – mais la curiosité a dominé la raison.
« Vous auriez fait comment si nous étions en hiver ? »
« J’aurais allumé un bon feu de cheminée juste avant votre arrivée. »
« Et pour le reste ? »
« Je ne comprends pas. »
« Laissez tomber ! »
La raison avait égalisé. Un homme des bois manie plus facilement des bûches qu’un plumeau, tellement plus léger, pourtant.
« Rien n’a changé. » dis-je en prenant un air détaché.
« Pardon ? »
« Non, rien. »
Il lorgnait ma voiture par la fenêtre ouverte.
« Vous n’êtes guère chargé… je me trompe ? »
« Non, en effet, juste l’essentiel. Je me doutais que je trouverais cette maison comme je l’avais quittée, il y a quelques années. Ces vieux meubles sont vraiment impressionnants, surtout le buffet Henri II. »
Quand l’occasion se présentait, je savais surfer sur un gros mensonge – Miranda avait toujours fait le nécessaire afin que cette maison soit entretenue toute l’année.
« Vous y avez résidé ? Je n’étais pas au courant. »
« Pas du tout. Trois semaines au mois d’août pendant plusieurs années. D’inestimables vacances d’été. Je suis à la retraite, maintenant. Mais je ne m’attendais pas à en hériter. Quand les bonnes nouvelles tombent du ciel, il faut savoir les empêcher de rebondir. »
Je n’allais tout de même pas lui avouer que cette maison appartenait à la femme de ma vie. Il aurait interprété que je me félicitais de sa mort.
« Je comprends. C’est joli, par ici. Et cette forêt, au-delà de la vallée… »
« Cette rivière s’appelle l’Espézonnette. Elle est très poissonneuse. Là-bas, en face, ce sont des sapins. Je ne les ai jamais vues enneigés. »
« Vous allez bientôt combler cette lacune. »
Son sourire fut sincère et communicatif.
« Je constate qu’on ne m’a pas menti, à l’étude, quand on m’a dit que vous connaissiez les lieux. »
« Ah bon ? Comment maître Barnouin peut-il être au courant ? »
« Je le lui demanderai, si vous voulez. »
« Nous allons nous revoir ? »
« Seulement si vous m’invitez, cher monsieur. Seulement si vous m’invitez… »
La maison, isolée, était accrochée à flanc de colline, et la route qui plongeait vers la vallée serpentait comme un grand huit. Ma chambre surplombait l’église et le petit cimetière. Pas grave. Je ne crois ni en Dieu ni aux fantômes.
Guillotin s’impatientait dans sa caisse de transport. Une idée de Raoul. Elle appartenait à sa nana. Son chat était mort, l’année dernière.
« Tu vois, tout s’est bien passé pour moi. Pourquoi as-tu cru que j’étais capable de m’échapper ? »
Mes yeux se sont écarquillés et je n’en ai pas cru mes oreilles.
« Vous n’avez rien entendu ? »
« Non. » répondit monsieur Berthier, surpris.
Un enfant se pointa en sautillant.
« Vous allez habiter ici, m’sieur ? »
« Oui, pourquoi ? »
« On ne pourra plus venir jouer avec le fantôme, alors. »
« Le fantôme ? Quel fantôme ? »
Trop tard, le gamin avait déjà détalé tel un lapin, en battant des bras comme s’il courait au bord du vide.
J’ai regardé monsieur Berthier droit dans les yeux.
« Vous êtes au courant ? »
« Non. Mais vous avez remarqué que c’est à vous qu’il s’est adressé ? »
« Il avait une chance sur deux. »
« Oui. Vous avez raison. »
Il m’a aidé à m’installer.
« On boit un coup ? »
Il n’avait pas attendu ma réponse. Il a sorti une flasque de son attaché-case.
« Vous êtes sûr qu’il y a des papiers, là-dedans ? »
« Evidemment. Et vous allez en signer quelques-uns. »
« Avec plaisir. »
« Mais on va siroter un godet, d’abord. Whisky, trente ans d’âge. »
« Mazette. »
Vingt minutes plus tard, j’ai dû m’y reprendre à deux fois pour saisir le stylo qu’il me tendait.
J’avais signé, à l’aveuglette, au bas de pages embrumées.
Je me suis inquiété pour monsieur Berthier dont la conduite risquait de…
Apparemment, pour lui, le vent s’était levé. Je me suis surpris à m’en réjouir.
M’avait-il piégé ?
J’ai vérifié les papiers en question après avoir pris une bonne douche et bu beaucoup d’eau.
Rien de louche.
J’ai appelé Raoul qui, froidement, s’est déclaré satisfait de me savoir en vie.
« T’en as mis du temps… »
« On dirait ma mère. »
*
Ma première nuit a été épique. Avant de me coucher, des souvenirs m’avaient assailli. J’admirais les sapins lorsque ma mémoire m’a fait voyager. Anonymes, des oiseaux mitraillaient l’espace de leurs cris stridents, au crépuscule d’une journée qui m’avait harassé. Je détestais conduire sur de longues distances, mais lorsque j’étais pressé d’arriver au but, je ne m’arrêtais jamais pour me reposer un peu.
Guillotin dormait sur le vieux fauteuil.
Il m’avait promis de ne jamais chercher à s’échapper. Je ne pouvais pas le garder prisonnier dans une pièce, même la plus grande, environné de tant d’espace, avec tous ces piafs en orbite autour de son instinct.
Et là, je me suis revu, vingt ans plus tôt, enlaçant Miranda. Elle était plus jeune que moi, mais s’évertuait à me prouver que la différence d’âge n’était qu’un détail, une péripétie. Aujourd’hui, elle était partie la première, et j’avais refusé, chez le notaire, de savoir comment. Il avait dû me prendre pour un ingrat – une femme m’eût accusé d’être un mufle.
« On ne se quittera jamais, n’est-ce pas ? »
« L’avenir nous le dira, ma puce. »
Alors elle posait sa tête sur mon épaule, et ce geste de fille à papa est resté gravé dans ma mémoire comme avec un canif, sur un tronc d’arbre. J’ai pourtant lutté pour m’en débarrasser. La plaie, d’où suintait tant de sève, n’avait toujours pas cicatrisé. Je croyais avoir réussi… jusqu’à ce soir-là.
Guillotin est venu se frotter à mes jambes.
« Tu comprends tout, toi. Moi qui croyais que seuls les chiens… »
Il a appuyé sa caresse comme pour me dire qu’il avait compris, que je me trompais, que lui n’était pas comme les autres chats. Sinon, il aurait profité du déménagement pour prendre la fuite.
Cette nuit-là, j’ai rêvé que je m’arrêtais, en cours de route, et lançais la caisse de transport dans un ravin sans même descendre de voiture.
Guillotin m’a griffé. La douleur m’a bouté hors du rêve.
« Mais… qu’est-ce que tu as fait ? »
Une sensation de brûlure au bras. J’ai vérifié. Il n’y avait rien.
« Tu as rêvé, papa. »
« Quoi ? »
Le silence.
J’ai allumé. Il y avait un beau bordel, tout à l’heure, dans la chambre. Celle où nous n’avions jamais dormi, Miranda et moi. Et là…
Je me suis levé, je suis allé ouvrir l’armoire. Tout était rangé, mes bermudas, mes pulls à col roulé.
Je n’avais jamais été somnambule.
« C’est toi qui as joué à la fée du logis, mon chat ? »
Il a ouvert un œil puis l’a refermé. J’ai éclaté de rire. Rire hélas interrompu par le souvenir de ce qu’avait dit le gamin, juste après mon arrivée.
« On ne pourra plus venir jouer avec le fantôme, alors. »
Je me suis ébroué. Je me suis recouché. Et comme dit Raoul : « J’ai rêvé que je dormais. »
Je me suis félicité d’avoir pris ma vieille cafetière et tout ce qui va avec. Sinon, j’aurais été obligé de descendre au Moulin du Rayol, un camping, tout en bas, au bord de l’Espézonnette. Il faisait épicerie et boulangerie. Et il y avait une supérette à Lanarce, à un peu plus de six kilomètres, plus à l’est. Une demi-heure de marche, jusqu’à la vallée. Le retour eût été musclé, de quoi durcir les mollets. Trop de lacets pour y descendre en voiture, et remonter. De quoi choper un mal de mer à la campagne.
J’avais besoin d’un bon café, le matin, pour mettre la machine en marche. Là, dans cette maison qui avait besoin d’être aérée, son arôme me donna paradoxalement la nausée, mais bon…
Je n’ai pas vomi. J’ai mangé quelques biscuits et une banane. Je me suis retrouvé dans les conditions d’un vécu pour lequel il fallait faire un effort de mémoire, histoire de le resituer, et j’ai apprécié. J’étais au bon endroit, sous l’influence d’une géographie motivant quelques souvenirs à être conjugués au présent.
On toqua aux volets de la salle à manger. Je sursautai, faisant déborder la tasse que je portais à mes lèvres.
Cette personne tombait bien. Le maire venait-il me souhaiter la bienvenue ? Cette égotique pensée m’amusa.
Allez, il était temps de permettre à l’air pur de se mesurer à la poussière du temps. Je n’ignorais pas que les nuits ardéchoises étaient fraîches, surtout à mille-deux-cents mètres d’altitude. Mais, avec le dérèglement climatique, on ne savait plus sur quel pied danser.
J’ai ouvert en faisant très attention à…
Je suis tombé nez à nez avec le gamin de la veille.
« Te revoilà, toi ! »
« Monsieur, monsieur… »
« Bonjour, jeune homme. »
« Oui, bonjour. »
« Qu’est-ce que tu veux ? »
« J’ai vu votre photo chez mes parents. Accrochée aux murs, avec ma grand-tata. Vous étiez plus jeune, mais je vous ai tout de suite reconnu. Vos yeux m’ont bien aidé. Ils sont uniques. »
« C’est une blague ? »
« Pas du tout. Jamais le matin. »
« Amusant. Elle s’appelait comment ta grand-tata ? »
« Grand-tata Miranda. »
Je suis tombé des nues. Je me suis penché, je l’ai attrapé sous les aisselles, l’ai soulevé et l’ai déposé délicatement sur le sol, à l’intérieur. Il avait battu des bras, comme la veille. J’ai cru qu’il allait s’envoler.
« Quelle force ! Mais j’aurais pu entrer par la porte. »
« Oui, c’est vrai. Excuse-moi ! »
Il a souri. Il avait les dents du bonheur, comme Miranda.
« Grand-tata est morte, c’est ça ? »
« Mais... Miranda était fille unique. Elle n’était la tante de personne. »
Guillotin s’est pointé en miaulant. Il s’est dirigé tout droit vers le gosse et lui a fait savoir qu’il était le bienvenu. Il se laissa caresser et ronronna.
« Il veut savoir comment tu t’appelles. Lui, c’est Guillotin. »
« Je m’appelle Kevin. »
La réaction de mon chat attesta qu’il était allergique aux prénoms anglo-saxons.
Il s’est mis à feuler, et j’ai dû l’attraper au vol alors qu’il bondissait, toutes griffes dehors, sur Kevin qui s’est évanoui dans la nature. Il avait disparu comme si j’avais fermé les yeux, aveuglé par le soleil. Lorsque je les avais rouverts, ce fut comme s’il n’était jamais venu.
Les poils de Guillotin s’étaient dressés. Il ressemblait, maintenant, à un hérisson.
Il était effrayant.
*
Le calme était revenu dans la maison dont l’antique mobilier semblait monter la garde depuis la nuit des temps. Les colonnes torsadées du buffet Henri II avaient été écorcées par les termites. J’aurais tant voulu savoir quoi faire pour que le beau meuble cicatrisât. Voir couler la sève pour la goûter, en apprécier le millésime. Je les avais tous caressés, en entrant, parce que je les avais reconnus, fidèles au poste. La sensation d’être Napoléon s’adressant à la Vieille Garde.
Guillotin s’y était frotté afin de déposer son odeur. Les autres y avaient eu droit également, mais avec moins d’insistance.
« Interdiction de te faire les griffes sur ces totems, d’accord ? »
Il m’avait regardé comme s’il voulait que je lui explique ce que signifiait le mot « totem ».
« Du bois sculpté pour la mémoire. »
Un silence plana. La réalité revint à la charge.
« Dis-moi, mon ami… »
Ses beaux yeux verts me fixèrent intensément. M’invitait-il à poursuivre sans crainte ? Je ne me sentais point menacé. Sa queue immobile, ses griffes rétractées, je ne risquais rien.
« Pourquoi n’as-tu réagi que lorsque le gamin nous a révélés son prénom ? »
Il miaula, sauta par-dessus le rebord de la fenêtre et s’arrêta.
Je fis le tour par la porte d’entrée et il prit le large en trottinant. Je l’ai suivi machinalement. Il progressait, la queue en l’air, comme s’il savait où il allait.
Les maisons de Lavillatte étaient séparées d’une bonne dizaine de mètres. Des rideaux ondulaient, nous étions observés. J’ai jugé que c’était légitime dès lors que je venais de m’installer. Guillotin s’arrêta devant la seule baraque en ruine, et renifla quelques éboulis.
« Vous cherchez quelque chose ? »
Une voix d’homme.
Je me suis retourné. L’inconnu n’a pas attendu que je réponde.
« Vous avez transformé votre chien en chat ? Vous êtes un magicien ou un dresseur de fauves ? »
J’ai souri. J’ai tendu une main ferme qu’il serra.
« Vous avez raison, il se comporte comme un brave toutou, mais bon, je ne vais pas lui reprocher d’avoir des qualités de pisteur. »
Il rit et se présenta après avoir libéré mes doigts qui avaient méchamment craqué. Il avait la force d’un lutteur de foire.
« Je m’appelle Florian, j’ai habité cette maison autrefois. Je reviens sur les lieux du crime, de temps en temps. »
« Vous y avez tué quelqu’un ? »
« Le temps, oui. Surtout après que ma femme est partie vivre à la ville, chez son amant. Je n’ai rien dit, ça m’arrangeait. »
« Et, de rage, vous avez détruit la maison à coups de poing. »
« Vous êtes un marrant, vous. J’aime ça. »
Guillotin se frotta à ses jambes.
« Vous voyez ? Votre fauve m’apprécie. »
« Plutôt un chat mutant. A propos, vous connaissez un gamin qui s’appelle Kevin ? »
Il a blêmi.
« Vous l’avez vu ? Il vous a parlé ? »
« Les deux, mon général. Pourquoi ? »
« C’est le fantôme d’un minot qui a été foudroyé après avoir grimpé dans un arbre pour fuir son père qui le frappait. »
Je suis tombé des nues.
« Vous m’en parlez comme si c’était naturel de… »
Il anticipa ma fin de phrase.
« … de croire aux fantômes ? »
« Oui. »
« J’ai eu des preuves de leur existence. »
Il éluda d’un revers de main.
« Je vous ai reconnu. Pas vous, visiblement. Nous avons pourtant joué à la pétanque ensemble, jadis, quand vous veniez avec Miranda. Je parie qu’elle vous a légué la maison. »
Il connaissait le prénom de la femme de ma vie. Il venait de me prouver qu’il ne mentait point.
« Florian… croyez bien que j’en suis désolé, mais je ne me rappelle pas de vous. Ni le prénom, ni le physique. »
« J’ai bien changé. J’ai fait de la musculation, à cinquante ans, et je me suis très vite aperçu qu’on vieillit à la vitesse de la lumière quand on soulève de la fonte. Faire du sport pour rester jeune, c’est de la pub mensongère. »
« Je vais probablement vous décevoir, mais je n’ai jamais joué à la pétanque de ma vie. Je suis trop maladroit. Je risquerais de blesser quelqu’un. »
Il a grimacé.
« Zut ! J’aurais pu vous mettre une branlée. »
« Oui, c’est dommage. »
Il allait partir lorsque je lui ai posé la question qui me titillait.
« Mon chat a réagi quand le gamin a dit qu’il s’appelait Kevin. Puis il m’a amené ici, dans ces ruines. »
« Ça doit être un chat médium. Il a sûrement capté la présence d’ondes de l’au-delà. Il arrive que des chiens viennent renifler les éboulis, à la tombée de la nuit. Ils repartent toujours en couinant. Surtout quand la lune est pleine. »
Et il s’est éloigné.
« Allez, on se reverra ! A bientôt ! Et ne faites pas attention aux gens qui espionnent les inconnus, derrière les rideaux ! On s’ennuie, par ici, et si ça se trouve, l’une des vieilles dames se rappellera de vous. Ça va papoter. »
J’ai regardé Guillotin droit dans les yeux.
« Je suis si décati que ça ? »
« Je ne suis pas ton miroir ! »
J’ai sursauté.
Il a miaulé. Je comprenais le langage des chats.
« On ne peut pas être et avoir été. »
J’ai machinalement haussé les épaules. J’avais déjà été victime d’hallucinations auditives, mais c’était après avoir bu cinq verres de pastis. J’avais entendu s’entrechoquer les deux glaçons du sixième. Le comptoir ressemblait à une patinoire. Le serveur avait annoncé qu’il fermait.
J’ai été pressé de rentrer à la maison. Guillotin m’a devancé.
Et ces satanés rideaux qui…
Il n’y avait pas de vent.
Juste des mains se crispant sur l’étoffe, à ma vue.
« Tu te trompes ! C’est moi qu’elles regardent ! »
« Quoi ? »
Une buse a crié dans le ciel peuplé de nuages au ventre gris.
*
Guillotin m’a rejoint sur le canapé.
« Interdiction de te faire les griffes sur… »
« Cela va sans dire. »
« Dis, puisque nous parlons la même langue, maintenant, pourquoi m’as-tu amené dans ces ruines ? Ça n’a pas été la maison de Kevin. Florian me l’aurait dit. »
Il dodelina de la tête. J’ai décelé du mépris dans son regard de panthère noire.
Je m’en suis voulu d’avoir oublié de poser la question au lutteur de foire. J’en avais tellement à dégainer.
J’ai pensé que, dans une autre vie, je n’aurais pas pu être flic.
« Encore heureux. »
« Pardon ? »
« Rien. Tu as faim ? »
Pas de réponse. Mon petit compagnon à poils roux s’était endormi, roulé en boule. Il commençait à prendre de la place. J’ai avancé la main pour le caresser, il a ouvert un œil ; j’ai cru qu’il s’apprêtait à feuler, ou à rugir.
J’ai retiré ma main et je me suis amusé à souffler sur mes doigts.
Ils se sont mis à fumer.
J’ai fermé les yeux et compté jusqu’à 5. Je les ai rouverts à 4.
Je n’ai pas reconnu ma main. Les veines ne saillaient plus. Mes doigts n’ont pas craqué lorsque j’ai mimé un pianiste en train de les assouplir avant le concert. Et les poils, sur mon avant-bras, étaient bruns comme à mes plus beaux jours.
Il y avait un miroir, autrefois, accroché là, au-dessus de la télé. Il n’y était plus. Le mur avait cicatrisé. J’avais juré tout mon soul après avoir planté le clou. Je m’en souvenais comme si c’était hier. Il y avait une fissure en étoile.
Une télé…
Il n’y en avait pas quand je suis arrivé. J’avais même prévu d’acheter un écran plat. Un peu de moderne dans cet écrin d’ancienneté. Comme si je m’étais fait tirer la peau.
J’ai éclaté de rire.
Je me suis redressé, les genoux silencieux. Rien ne pouvait plus m’étonner.
Guillotin avait disparu.
Il me manquait déjà.
Je suis passé d’un rêve à l’autre comme si j’enjambais un ruisseau – sans avoir besoin de mes bottes de sept lieues.
Je me suis tordu la cheville en me recevant sur le sol spongieux de l’autre rive. Des grenouilles ont tenté de faire le chemin en sens inverse, histoire de me fuir. Je suis sûr qu’elles ont été gobées par des truites mortes de faim.
Je me suis retrouvé à l’époque où la maison de Miranda n’était que fondations. Un grand trou carré à flanc de colline. Une carie. J’ai reconnu Florian, les biscoteaux dépassant avec arrogance de sa chemise à carreaux aux manches retroussées. Il était plus jeune d’au moins trente ans.
Je me sentais bien dans ma peau. J’avais recouvré, moi aussi, ma jeunesse. Hélas conscient que cela ne durerait pas. Il fallait en profiter. Je ne m’en suis point privé.
« Un peu d’aide… ça vous dit ? »
Les autres hommes, qui maniaient la pioche en ahanant, se relevèrent et…
Une pluie de cailloux gros comme des boules de pétanque me prit pour cible tandis que Florian éclatait de rire. Un rire dément, digne d’un démon. Surgi d’une poitrine privée de cœur.
« Ah, te revoilà, toi ! Je t’ai dit que le petit a été foudroyé ! T’es un fouille-merde… c’est ça ? »
Il y a eu un coup de fusil.
C’est Guillotin qui m’a sauvé la vie en passant sa patte aux coussinets si adorablement roses sur mes lèvres.
« T’as de la chance, copain, je ne bave pas. Pas encore. »
Il m’avait réveillé avec la délicatesse d’une maman. C’était l’heure de se préparer pour aller à l’école. J’en ai immédiatement déduit que c’est lui qui avait provoqué ces songes d’un autre âge.
Mais l’avait-il fait volontairement ?
Il avait jugé qu’il était allé trop loin, et me récupérait avant que ma raison ne s’égarât au cœur de ce sommeil pas comme les autres.
Je me suis levé avec peine. J’ai très vite compris que, même en truquant la vie, on ne tutoie pas la jeunesse. J’ai fait l’inventaire de mes trente premières années. Miranda aux abonnées absentes. Elle avait investi ma vie alors que j’avais l’âge du Christ. Un signe ?
Cette nuit-là, j’ai dormi comme un bébé. Je m’étais pourtant attendu à affronter toute une batterie de cauchemars. J’avais probablement eu mon compte sur le canapé. Guillotin a dormi entre mes jambes. C’était sa manière de couver mon sommeil.
L’aube est arrivée sans qu’un courant d’air ne me pousse à me glisser sous les draps. Guillotin n’aurait pas apprécié être ballotté. Peut-être même l’aurais-je involontairement refoulé. Il aurait été capable de se rebeller en me lacérant les jambes. Les chats sont imprévisibles.
Il n’était plus là. Je suis descendu dans la cuisine uniquement vêtu de mon slip. J’ai eu froid. Je l’ai retrouvé sur la table, face au frigo, au garde-à-vous devant un mulot.
« Tu ne vas pas recommencer avec ça ? Et tu es sorti comment ? Tu as sauté par la fenêtre ? »
« Ça fait beaucoup de questions. Je ne suis qu’un animal. »
Je l’ai imaginé se lissant les moustaches.
« C’est dégueulasse ! Surtout ne t’avises pas de recommencer ! »
« Et tu me feras quoi ? Tu vas me noyer dans l’Espézonnette ? Me limer les griffes jusqu’au sang ? »
Il a quitté la cuisine, la tête haute, fier de m’avoir gâché le petit-déjeuner. J’ai jeté la minuscule victime de ce monstre à moustache dans la poubelle en pestant contre la cruauté des félins.
Le lendemain, à l’heure du coq, il y avait deux taupes mortes sur le paillasson.
J’ai réagi au quart de tour. Je lui avais si souvent fait la leçon de ne manger que des croquettes ou de la pâtée pour chat. Ma décision était prise. Pas question qu’il me ramène un pinson ou une mésange. Jusque-là, je m’étais vautré dans le déni. Il pouvait chasser à condition qu’il ne me montrât point ses prises, comme le font la plupart de ses congénères.
Ce soir-là, je feindrais de dormir, et, dès qu’il déserterait le lit…
Mais puisqu’il sautait par la fenêtre…
Elle ouvrait son œil à quatre mètres au-dessus du sol. Juste dessous, il y avait la porte d’entrée, avec son heurtoir moyenâgeux représentant une tête de dragon. Ce n’était tout de même pas le paillasson qui amortissait sa chute, si ?
Je n’ai pas eu l’occasion de le pister au cœur de la nuit.
Je l’ai cherché partout, dans la maison. Avait-il lu dans mes pensées ? Craignait-il que je ne le traque dans la campagne, une torche électrique à la main, et le menaçant de terribles représailles ?
J’ai remarqué, en lorgnant à l’intérieur de sa litière, des petits tas éparpillés tels des châteaux de sable sur une plage. Je les ai éventrés sans prendre de gants – au propre comme au figuré. Il y avait enterré des souris.
« Mais pourquoi as-tu regardé à cet endroit précisément ? As-tu été guidé par l’intuition ? Par autre chose ? Guillotin, par exemple ? »
Etait-il, à ce point, pervers ?
J’ai poussé un hurlement qui a fait s’envoler ma patience aux ailes d’ange.
On toqua à la porte.
Je n’ai même pas sursauté.
Le facteur ? Il a dû être étonné quand il a lu l’adresse. Une maison depuis si longtemps inhabitée. Raoul qui m’envoyait une carte de bienvenue ? Il était capable d’une blague de cet acabit.
J’ai ouvert.
« Bonjour, monsieur. Je vous ramène votre chat. »
Il se délesta du sac à dos que je n’avais pas immédiatement remarqué, et en extirpa Guillotin, inerte, la langue pendante.
« Mais… »
« Non, non, rassurez-vous… il dort ! J’ai utilisé un anesthésiant. Il me servait pour endormir les vaches avant une opération. Là, votre matou a évidemment eu droit à une dose très légère. Il se réveillera dans deux ou trois heures. J’ai été véto, autrefois. Je travaillais essentiellement pour les paysans. »
« Et maintenant ? »
« Maintenant, quoi ? »
« Vous faites quoi, maintenant, à part ensuquer les chats ? »
« Je suis le gardien du petit cimetière, en contrebas, derrière l’église. Votre matou n’arrêtait pas de creuser autour d’une tombe. »
« Toujours la même ? »
« Oui. Il a dû dénicher un nid de taupes. »
« Et c’est la tombe de qui ? »
« De la propriétaire de la maison que vous occupez, maintenant : Miranda Gachon. »
J’ai cru recevoir une gifle derrière la tête. Comme lorsque mon père joignait le geste à la parole pour me faire savoir qu’il en avait marre de mes mauvaises notes en maths.
Bouleversé, j’ai réussi à poursuivre sans rien montrer.
« Comment savez-vous que… »
« L’autre jour, j’ai suivi votre chat. Il m’intriguait. Je ne l’avais jamais vu, dans le coin. Il avait attrapé un mulot. »
*
J’ai eu très peur. Très peur qu’il ne se réveille pas.
Il avait été capturé par un homme pressé. Qui était reparti comme il était venu : en coup de vent. Il devait être le confident des veuves. Cette pensée m’orienta tout naturellement vers la tombe de Miranda.
Etait-elle, à ce point, attachée à ce village ? Je n’ignorais pas que sa mère y était née, mais bon, pas une raison pour être enterrée dans le cimetière d’un si petit village. Elle avait probablement voulu reposer aux côtés de sa maman. Je fus pris d’un violent désir d’aller vérifier. L’occasion de fleurir la dernière demeure de la femme de ma vie. Il y avait des bleuets dans un champ voisin.
« Si tu m’avais demandé, je t’aurais renseigné. »
Guillotin venait d’émerger. Il s’étira en baillant.
« Tu es costaud, dis-moi ! Ton kidnappeur m’a dit que… »
« J’ai encore mal à ma patte. Il vise bien, le salaud ! Je déteste les vétos à cause des piqûres. »
Le silence est revenu, dans ma tête et en dehors.
« Tu veux manger ? »
Je n’ai pas attendu sa réponse, j’ai rempli sa gamelle d’une poignée de croquettes.
« Puisque tu peux me renseigner, tu me diras si la mère de Miranda est enterrée là-bas, elle aussi… »
Apparemment satisfait de son sort, il a rempli son estomac. Les vases communicants.
« La tombe voisine, c’est celle d’un certain Florian. Florian Magister. Un écrivain qui s’était retiré à Lavillatte après avoir décidé de poser définitivement sa plume. Physiquement, il était loin de l’image que l’on se fait d’un homme de lettres. »
« Tu plaisantes, j’espère ! »
« Jamais le bide plein. »
J’ai haussé les épaules.
« Maintenant, tu vas me dire comment c’est possible que Miranda et toi… »
« Qu’on semble s’être connus ? »
« Oui. »
« Peut-être parce que je me suis réincarné, et que dans une vie précédente, j’ai été un homme. Jamais castré. »
« Et cet homme connaissait Miranda, c’est ça ? »
« Nous étions mariés ! »
Mes yeux sont devenus tellement ronds qu’il a esquissé un geste, de sa patte, en direction de mon visage, comme pour jouer avec mes deux billes.
« Tu étais au courant, alors, qu’elle m’avait légué cette maison. Peut-être que tu la voulais pour toi tout seul. »
Une coulée de lave a sillonné mes rides. Guillotin m’avait griffé la joue.
« Espèce de… »
Il a sauté par la fenêtre et…
Un coup de fusil a retenti.
Il a explosé en plein vol, et son sang s’est mêlé au mien.
Un homme était là, allongé dans l’herbe, son arme posée, fumante, à côté de lui. Il se redressa avec peine. Une fois debout, il se baissa pour la récupérer. Il grimaça.
« Vous me devez une fière chandelle. »
« Monsieur Berthier ? »
« Lui-même. »
Il vint vers moi en se massant les hanches de sa main libre.
« Je commence à me faire vieux. »
« Mais… pourquoi avez-vous fait ça ? »
« Pour vous sauver la vie. »
« Il n’a fait que me griffer. »
« Il aurait réglé votre compte un peu plus tard. Et vous n’auriez pas été le premier. Cette maison est hantée. »
« Hantée par qui ? »
« Si seulement je le savais… »
« Je suis largué. »
« Invitez-moi à entrer et je vous explique tout. »
« Oui, pardon. »
Je me suis exécuté.
« Je vais aller me débarbouiller. Asseyez-vous sur le canapé, en attendant. »
Je l’avais poussé à l’intérieur en m’efforçant de ne pas le bousculer. Pas envie que ses os craquent à cause de ma bourrade.
Il m’avait semblé avoir affreusement vieilli depuis le jour où il s‘était pris pour un agent immobilier.
Parvenu dans la salle de bains, j’ai demandé au miroir à quoi je ressemblais avec tout ce sang sur la figure.
« Si tu me réponds, je te brise ! Les sept ans de malheur, je crois que monsieur Berthier les a encaissés à ma place. »
J’ai ricané avant de rejoindre mon sauveur.
Il n’était plus là.
A la place, une longue griffure déchirait le cuir.
J’ai fermé et rouvert les yeux.
Il était revenu.
« Vous voulez boire quelque chose ? De l’eau, peut-être. Vous allez en avoir, des choses, à me dire. »
« Je me contenterai d’un café non sucré. »
« Le temps de le réchauffer. »
De retour dans la salle à manger, il était là, prêt à me raconter son histoire. Je lui tendis la tasse fumante. Il la huma et avala le noir nectar cul sec.
« J’ai découvert que maître Barnouin avait des vues sur l’héritage de certains de ses clients. Je me suis proposé pour m’occuper du vôtre. Je voulais tirer cette affaire au clair – c’est le cas de le dire. »
Il sourit puis reprit son récit après avoir levé les yeux au ciel.
« J’avoue avoir maquillé la vérité lors de notre première rencontre. J’étais prêt à balancer mon patron. Oui, cette maison est hantée… mais pas que… »
Il sembla fier de son petit effet.
« Vous êtes l’unique habitant de ce village. Et vous risquez d’être enterré vivant dans le petit cimetière. Le gardien y veillera. »
« Vous délirez. »
« Pas du tout. Regardez… moi, par exemple… j’ai pris trente ans depuis j’y ai mis les pieds ! Et vous-même êtes exposé à… à cette accélération du temps. L’autre jour, vous n’aviez pas ces rides que je découvre, là. »
Il m’avait détaillé, de la tête aux pieds, tel un esclavagiste évaluant le prix d’un galérien. Il avait fixé mon front, au-dessus des sourcils. Son index avait tracé, dans l’espace, le sentier torturé de mes nouvelles rides.
« Les soucis, probablement. »
Il a fait la moue.
« Et mon chat… est-il vraiment mort ? »
« Si ça se trouve, il s’est déjà réincarné… »
« Oui… mais en quoi ? »
« Dieu seul le sait. »
« De toute façon, je verrai bien. Il reviendra vers moi, j’en suis sûr. Peut-être sous les traits d’une jolie minette… »
Il blêmit.
Je me suis forcé à sourire.
« Vous comptez rester ici ? Seul au milieu de ruines et de fantômes ? »
« Et pourquoi pas ? »
« Là, c’est vous qui délirez. »
– EPILOGUE –
Il a brusquement regardé ses doigts qui pianotaient dans le vide. Etait-il incapable de les contrôler ? Etait-ce un tic dicté par l’émotion ? Gamin, avait-il fantasmé en admirant Glenn Gould qui passait à la télé ?
« Puis-je aller dans la cuisine ? J’ai les mains sales, et j’ai horreur de ça. L’habitude du bureau, et du maniement des dossiers. Je suis maniaque. J’ai trop longtemps vécu avec ma mère. Il m’arrive de travailler avec des gants. Mais je dois les quitter pour écrire. »
« Je vous en prie. » fis-je en lui indiquant la porte.
Deux minutes se sont écoulées. J’ai été étonné de n’avoir point entendu le moindre bruit d’eau. Je m’apprêtais à le rejoindre lorsqu’il est réapparu, armé d’un couteau à viande.
Mon sang n’a fait qu’un tour. Je basculais dans un autre monde. Un monde où la logique danse, chaussée de tongs, sur le fil du rasoir.
Son regard avait viré de bord. Il me toisait comme si j’étais un morceau de barbaque.
« Je me disais aussi. Vous m’avez paru louche dès que je vous ai vu. Vos yeux, sans doute. »
J’ai éclaté d’un rire coincé qui m’a ébranlé la luette.
Plus il s’approchait, plus je pensais que la vie raccourcissait. La sensation d’avoir été jeté dans la fosse aux lions avec l’unique espoir d’être indigeste.
« Vous n’êtes pas chez vous, ici. Je vais vous aider à déménager. Les pieds devant. »
« Je viens à peine de m’installer. Vous êtes bien placé pour le savoir. »
« Inutile de jouer la montre, votre heure est venue. »
« Déjà ? »
Un coup de feu et monsieur Berthier s’effondra, pitoyable marionnette dont on avait coupé les fils.
« Raoul ? T’as bien fait de venir. »
Mon ami avait récupéré le fusil du mort.
« Je voulais te faire la surprise. »
« Je suis surpris, en effet. »
« Y’avait un fusil dehors, contre le mur, je n’ai eu qu’à me servir. »
« C’est le sien. »
« Alors on dira qu’il s’est suicidé. »
« Tu vas un peu vite en besogne, mon Raoul. »
« Laisse ! Je m’occupe de tout. »
« Dis-moi au moins ce que tu vas faire. Il y a sa voiture… »
« Lui, on va le jeter au fond d’un puits avec son arme. »
« Et la bagnole ? »
« Au fond d’un ravin. »
« Il s’est suicidé d’une balle dans le dos en conduisant. Pas à dire, c’est très crédible. »
« Il faut toujours que tu minimises mes mérites. »
« Mais non… Mais non… A propos, tu comptes rester longtemps ? Je n’ai pas encore fait le plein à la supérette de Lanarce. »
« On s’y rendra ensemble quand j’en aurai fini avec ce lascar. C’est moi qui pousserai le caddie. »
Pendant que Raoul s’occupait du corps et de son moyen de locomotion, j’ai revécu la scène comme si j’étais au cinéma.
Il m’avait bien semblé avoir souhaité que Raoul fût là, mais il ne pouvait avoir été aussi rapide.
Je me suis mis à rire comme un fada.
Un chien est entré dans la maison et s’est assis sur son séant, face à moi.
« T’es qui, toi ? »
Il s’est remis sur ses quatre pattes et s’est approché en se dandinant.
J’ai reculé. On ne sait jamais. Le canapé était plus près que prévu, je me suis assis de force et il s’est jeté sur moi… pour me lécher la figure.
« Ce n’est pas chez toi, ici ! Et je ne suis pas ton maître ! »
Son regard s’est embué. La sensation d’avoir déjà vu ces yeux à la fois cruels et pathétiques.
Je me suis précipité dans le jardin, de l’autre côté de la maison, sans qu’il réagisse. Je voulais vérifier quelque chose.
La tombe de Guillotin avait été éventrée.