Gamin, j’étais dingue des dinos.

Mon préféré, c’était… celui que j’ai en porte-clefs.

 

« Quand je serai grand, j’en aurai un  vrai. »

« Un vrai tricératops ? »

« Oui. »

« Et tu vas le mettre où ? »

« Papa lui construira une niche. »

« Il va lui falloir beaucoup de bois. »

« Il se fera tout petit. »

« Tout petit comment ? »

« Comme le chien de madame Buttin. »

« Comme un teckel ? »

« Oui. »

« Tu sais combien ça pèse un tricératops ? »

« Dix kilos ? »

« Pas tout à fait. Il te faudra rajouter un zéro. »

« Devant ou derrière ? »

Maman avait éclaté de rire, puis m’avait embrassé sur le front.

« Je te souhaite d’être grand le plus tard possible. »

« Pourquoi tu dis ça, maman ? »

« Parce que, quand tu seras grand, j’aurai dix ans de plus. »

« Devant ou derrière ? »

 

Je me rappelle cette scène avec émotion. Mais j’évite, car verser des larmes à mon âge, c’est comme une fille qui fait du toboggan en minijupe.

Ce porte-clefs, je l’ai gardé, et chaque fois que je suis stressé, je le caresse, et tout va mieux.

Lors de mon premier rendez-vous amoureux, la nana avait cru que je me branlais, alors que je mettais la main dans ma poche pour…

Elle s’était enfuie. Et m’avait fait une réputation de gros relou.

La seule fois où j’ai douté du pouvoir de mon porte-clefs. Mais il a rattrapé le coup. Papa avait été muté dans une ville plus au sud, au bord de la mer. Je pouvais m’y refaire une réputation. Il était agent du cadastre. Maman était contente. Elle s’était acheté un maillot de bain une pièce. Il avait méchamment sifflé lorsqu’elle l’avait essayé, à la maison, avant de déménager.

Vexée, elle s’était défoulée sur moi.

« Ton père ne pourra pas te construire la niche. On ne va pas la trimbaler avec nous. »

« Et pourquoi pas ? Comme une roulotte. »

« Tu te crois au cirque ? » était intervenu papa en rigolant.

J’étais très con, à l’époque.

Je n’ai guère changé, mais bon…

Je n’ai plus l’excuse de l’âge. La seule chose que j’avais appris, dans la vie, c’est que le tricératops pesait aussi lourd que trois éléphants.

« D’Afrique ou d’Asie ? »

C’est mon porte-clefs. Il est taquin.

 

*

 

Ce matin-là, j’ai bien cru que je rêvais.

J’avais pour habitude, avant de me coucher, de glisser le porte-clefs dans le tiroir de la table de chevet. Il me protégerait, durant la nuit, contre les attaques d’un vilain T-Rex, toujours le même, qui hantait mon sommeil.

Il était troué de partout. Les cornes de mon protecteur avaient frappé en maints endroits de son anatomie, mais il cicatrisait vite, le bougre, et revenait à la charge dès que je m’endormais. Que m’arriverait-il si le porte-clefs n’était pas là, rempart face au monstre aux dents comme des dagues ? Si j’oubliais de le ranger près de moi, chaque soir ?

J’en ai fait l’expérience, une fois, alors que j’avais la tête ailleurs. Une nana me la prenait positivement. Mon talisman se trouvait dans une poche de mon pantalon. Je l’avais ôté pour lui faire l’amour. Je vivais seul, désormais, mes parents m’appelaient régulièrement, un jour sur deux. C’était convenu entre nous. Ils trichaient parfois. Je les avais suppliés de ne plus venir à l’improviste parce que j’avais quelqu’un. Il arrivait, à maman, de désobéir, et j’avais dû demander à Miranda de se cacher sous le lit, bergère égarée parmi les moutons.

« Ciel, ma maman ! »

Nous avions revisité, à moult reprises, ce thème du théâtre de boulevard. Miranda s’en était lassée, et j’avais dû me rendre chez elle, où c’est moi qui jouais le rôle de l’amant. Du grand classique. Elle était mariée, évidemment.

Cette nuit-là, j’avais dû me défendre seul contre le « roi des tyrans ». Miranda m’avait réveillé si brutalement que j’avais fait une syncope. Les pompiers sont arrivés, toute sirène hurlante. Ils m’ont ranimé tandis que je me débattais contre l’ennemi méchamment denté.

« Regardez ! Il m’a mordu à l’épaule ! »

Ils avaient regardé Miranda comme si…

Ils avaient éclaté de rire. L’un d’eux avait pris ma tension. Elle avait eu le temps de redescendre au niveau des pâquerettes.

Je me suis précipité sur mon pantalon, j’en ai extirpé le porte-clefs, et je l’ai brandi sous le nez de celui qui faisait office de médecin.

« C’est lui qui vient à mon secours, habituellement. Pas vous ! »

Les hommes casqués s’étaient regardés comme s’ils avaient affaire à un dingue. Miranda avait eu le temps de se rhabiller et de déserter les lieux. Je ne l’ai jamais revue. Je me suis juré de ne plus faire un pas sans mon porte-clefs à portée de main.

« Et comment tu vas faire quand tu prendras un bain de mer, ou sous ta douche ? »

« Je n’irai plus à la plage et me doucherai tout habillé. »

Le miroir de la salle de bains me répondait toujours, contrairement à la glace de l’armoire de ma chambre qui en voyait des vertes et des pas mûres.

 

La vie sans mes parents était périlleuse, mais au moins, je pouvais me balader à poil dans la maison. Comme la fois où j’ai ouvert au facteur dans le plus simple appareil. C’était une lettre recommandée. J’ai invité la jeune femme à regarder ailleurs tandis que j’enfilais un pantalon. Le titulaire était malade.

Elle a porté plainte. Je n’ai eu qu’à dire qu’elle avait forcé la porte alors que je lui demandais d’attendre un moment. C’était ma parole contre la sienne.

Le miroir de la salle de bains m’avait regardé droit dans les yeux.

« Un jour, c’est ta mère qui va entrer sans frapper. N’oublie pas que ton oncle, son frère, est serrurier. T’auras l’air fin. »

« Elle m’a vu naître, elle sait comment je suis fait. »

« Tu veux toujours avoir raison… »

« Normal, je suis du bon côté du miroir. »

« Et qu’est-ce qu’elle en pense, la glace de l’armoire de ta chambre ? »

« Elle joue les voyeuses dans un silence hypocrite. C’est un deal entre nous. »

« C’est son côté humain, probablement. »

« Ça, c’est parce que je la nettoie tous les jours. Elle déteste avoir de la buée quand je m’admire. Je commence à compter mes rides. »

« A vint-cinq ans ? »

« Et puis, elle aime bien quand je la caresse avec mon chiffon en peau de chamois. »

Le silence qui s’ensuivait, bien que profond, me laissait de glace. Je haussais les épaules après avoir capté un ricanement provenant du lustre. Si je levais la tête, je risquais de remarquer que je le négligeais au profit des autres « objets vitrés » qui méritaient un coup de plumeau, ou deux, de temps en temps.

Heureusement que maman n’entrait jamais dans la salle de bains.

 

*

 

Et puis, il a bien fallu vivre sans personne à qui parler, les soirs de déprime.

Papa était devenu gâteux et maman abusait du whisky, trente ans d’âge, que je leur avais offert pour leurs trente ans de mariage.

J’avais des amis, comme tout le monde, mais je n’avais pas confiance, ils étaient capables de profiter de mes faiblesses pour se croire plus forts. Pas d’animaux domestiques, non plus, un chien risquait de grignoter le porte-clefs, un chat de le griffer. Je pouvais l’oublier sur la table ou sur le lit.

Je commençais à avoir des troubles de la mémoire. C’était prématuré. J’avais une cinquantaine d’années, et il m’arrivait d’être, au lever, le matin, dans l’incapacité de me rappeler si j’avais rêvé, ou pas.

J’avais consulté mon médecin traitant qui m’avait rassuré.

« C’est normal de ne pas se souvenir de ses rêves. Le contraire serait plus inquiétant. J’ai eu un patient qui trompait sa femme régulièrement en songe, eh bien, le matin, il l’appelait par le prénom de sa dulcinée de la nuit. Ils ont divorcé. Je vous en parle sans craindre pour l’éthique parce que c’est de moi qu’il s’agit. »

« Mais, docteur, si je ne me souviens pas de mes rêves, comment saurais-je si je suis blessé, ou pas. »

« Je ne comprends pas. »

« Je collectionne un même cauchemar. Il revient chaque nuit, tel un boomerang. Je me bats contre un T-Rex. Je ne m’en plains pas. J’avoue que je souffre d’addiction. »

« C’est particulier. J’espère que vous cicatrisez vite. Je peux vous proposer un bilan sanguin… pour les plaquettes. »

« Ne vous moquez pas ! »

« Reconnaissez qu’l y a de quoi. Et je ne suis pas sûr d’être la bonne personne pour… »

« Vous voulez dire que je devrais voir un psy ? »

« Non, non. Mais mangez plus léger, le soir, vous dormirez sans avoir à affronter vos vieux démons. »

 

Et il y a eu ce fameux matin où j’ai immédiatement remarqué, alors que je venais à peine d’ouvrir les yeux, que le tiroir de ma table de chevet béait. Je n’avais pas souvenance d’avoir sollicité le porte-clefs au cours de la nuit. Je me suis levé, jambes flageolantes, et j’ai lorgné l’intérieur visible du tiroir. Le tricératops avait disparu. J’ai enfoncé ma main au plus profond de cette inoffensive gueule, y tâtonnant chaque centimètre carré du bout des doigts. Elle en est revenue bredouille.

Comme il n’était pas sorti tout seul, j’étais donc somnambule. Cette hypothèse explosa sous mon crâne, ébranlant mes neurones. Mais où l’avais-je posé ? Et pourquoi l’avais-je appelé à mon secours au point de l’utiliser physiquement ?

Endormi, j’avais tendu le bras et…

Non, d’ordinaire, je lui faisais signe par la pensée. Il se pointait, cornes dardées, son poids faisant résonner la chambre à la manière d’un tambour, et la baston commençait. Le lit grinçait et je faisais du trampoline sur le dos. Mes vieux démons dérouillaient… jusqu’à la nuit suivante. Jamais pendant la sieste. S’ils absentaient, je souffrais de manque. Je me faisais alors un film au cours duquel deux T-Rex se foutaient sur la gueule en utilisant des gants de boxe. Leurs bras étant trop courts, ridiculement courts, ils ne s‘atteignaient jamais. C’était paradoxalement moins rigolo.

J’avais rêvé la même scène, une autre nuit, mais j’écrasais le porte-clefs, cette fois, en me levant. Du sang avait giclé, et je m’étais réveillé avec la sensation d’en avoir sur la langue. J’avais pris un bain de bouche parfumé à la menthe, mais comme c’était déjà l’aube, le café avait eu un goût particulier. Le miroir m’avait fixé ardemment.

« Tu t’es battu avec un voisin ? Tes ronflements ont traversé les murs ? »

J’avais hésité entre glousser et hausser les épaules. J’ai mis les deux au programme.

Je suis retourné dans la chambre en me gargarisant avec ma dernière gorgée de café. Le tiroir de la table de chevet était fermé. Bizarre, bizarre. Je n’y avais point touché.

Je l’ai rouvert. J’ai cru voir sourire mon porte-clefs. Il était là, dormant sur le dos, ses cornes frontales l’empêchant de basculer sur le flan.

« Il est là, ton chouchou, pas de souci ! » avait lancé la glace de l’armoire.

« Toi aussi… hélas ! »

 

Un autre matin, il avait vraiment disparu, et des cris, dans la rue, ainsi que des aboiements avaient confirmé qu’il avait recouvré sa taille naturelle.

J’ai été bouté hors du sommeil par une femme qui, après avoir toqué à la porte comme si sa survie en dépendait, me gueulait dessus.

« Votre chien s’est échappé. Il a une drôle de tête, mais bon, il a encorné mon mari, je ne peux pas lui en vouloir ! Je suis enfin libre comme l’air ! »

Elle avait également la chanson.

 

*

 

Et j’ai fait la connaissance de Martha.

Une jeune femme qui aurait pu être ma fille, et à qui j’avais plu parce que je l’avais abritée de mon parapluie alors qu’il tombait des cordes. On eût pu y étendre son linge.

« Nous n’avons plus l’habitude, nous les femmes, qu’un homme soit à ce point attentionné. J’en ai connu qui faisaient exprès de rouler dans le caniveau débordant d’eau. »

« La plupart du temps ce sont des jeunes gens qui s’amusent. Il m’est arrivé d’être arrosé, moi aussi. »

« Par une femme ? »

« Non, bien sûr. »

« J’ai cru, un moment, que vous alliez prendre leur défense… »

« Pas du tout ! Au contraire. Il faudrait se rappeler le numéro de sa plaque minéralogique, mais avec toute cette eau… on n’y voit goutte. »

Son sourire était radieux sous l’averse. Je lui ai menti.

« Il n’y a plus de bus, à cette heure. »

Je l’ai invitée à dormir à la maison et elle a accepté. Je ne m’y attendais vraiment pas.

« Vous avez mangé ? Il me reste de la ratatouille. »

Pris par l’émotion, je faisais les demandes et les réponses.

« Avec plaisir. »

Imitant la pluie, je suis tombé des nues.

« Vous verrez, mon lit est moelleux, et mon canapé ne l’est pas moins. J’y dors rarement… c’est l’occasion. »

J’ai vu arriver le bus – elle aussi, je crois – dont les phares trouaient le rideau de pluie. Nous avons traversé la rue en courant. J’habitais à deux pas. Une heure plus tard, nous étions attablés, le fumet de la ratatouille nous enveloppant.

Encore une heure et, le vin aidant, nous étions allongés dans mon lit.

C’est elle qui a pris l’initiative. Mais ses câlins cessèrent alors que je commençais à loucher sous mes paupières closes.

« Vous avez entendu ? »

« Non. »

« Vous avez un animal de compagnie ? »

« Non. »

« Des grattements, quelque part dans la chambre. »

« Dans la chambre ? »

« Oui. »

Le silence attestait qu’elle avait rêvé. Nous l’avons fait ensemble, l’amour et rêver.

C’est au cours de cette nuit que tout a basculé. Martha a poussé un petit cri. J’ai bondi.

« Tu as fait un cauchemar ? »

« Non. Quelque chose m’a piqué les fesses. »

J’ai allumé. Le tiroir de la table de chevet était ouvert. J’ai regardé à l’intérieur. La corne nasale du tricératops était rouge de sang. Certainement celui de Martha. J’ai eu le tort de refermer d’un geste brusque.

« Y’a quoi, là-dedans ? Montre-moi ! »

« Il y a des papiers et un porte-clefs qui me porte chance. »

« Tu es superstitieux ? » dit-elle en se massant le bas des reins.

Elle a hurlé. Elle avait ramené sa main et la contemplait, l’air ahuri. Elle était rouge de sang. Elle s’est levée, s’est rhabillée à la hâte, et a déserté la chambre puis la maison.

« Bravo, toi ! »

Le porte-clefs a cliqueté. J’ai essuyé sa corne nasale avec un mouchoir en papier.

« Il est jaloux ! »

« Toi, la glace de l’armoire, mets-la en veilleuse ! »

Elle est devenue opaque. J’ai dû la changer.

J’ai appelé un vitrier qui s’est foutu de ma gueule.

« C’est l’armoire qu’il faut changer ! Peut-être même la maison ! »

Et il avait raccroché.

 

J’ai décidé de me débarrasser du porte-clefs. Tant pis si le T-Rex pensait avoir gagné. Une solution pour se vautrer dans le déni ? Refuser de dormir, se bourrer de café, le soir, à la place de la tisane de mélisse. Je finirais bien par m’endormir, au bout de x nuits d’insomnie, mais bon, peut-être que j’aurais tout oublié, au réveil. Il fallait tenter le coup.

J’ai chopé un ulcère à l’estomac. Il m’a fallu six mois pour en guérir. Six mois de cicatrisation. J’avais grossi parce que je m’étais aperçu qu’après avoir mangé, je n’avais plus mal. Le médecin traitant m’avait assuré que c’était normal. Les brûlures s’apaisent lorsque l’estomac est plein. Mais une fois la digestion passée… le feu reprend. Si j’avais tenu celui qui soufflait sur les braises.

J’avais jeté le porte-clefs dans le caniveau. J’avais attendu un jour de pluie. Je l’ai posé délicatement dans l’onde céleste, en amont, puis poussé avec le pied en l’insultant de toutes mes forces. Perchés à leurs fenêtres, certains me félicitant, des gens m’applaudissaient, croyant que j’aidais une saloperie à investir les entrailles de la cité.

J’ai pleuré lors de cet adieu contre nature. Mes larmes se mêlaient à l’eau du ciel, et je crois bien que c’était la raison pour laquelle j’avais choisi un jour de pluie.

 

 

– EPILOGUE –

 

 

De retour à la maison, j’ai fracturé le miroir de la salle de bains à grands coups de masse. Aucune écharde de verre ne m’avait défiguré.

Sept ans de malheur ?

Rien à foutre !

J’ai dessiné, au moyen d’un feutre rouge, un majeur montrant je ne sais quelle lune, sur la glace devenue opaque de l’armoire.

J’ai dormi sur le canapé durant de longs mois.

Quand je suis retourné dans la chambre, la glace avait recouvré un aspect plus en adéquation avec la réalité.

Je m’étais enfermé dans un mutisme qui fâcha mes voisins. Je n’ouvrais même plus au facteur, et me faisais livrer des pizzas, ou des quiches. Je me gavais malgré la guérison de mon ulcère, et j’avais atteint les cent vingt kilos lorsque j’appris, en écoutant la radio, après trois mois de silence, que des arbres fracassés barraient l’autoroute, non loin d’ici.

On entendait un témoin clamait sa détresse. Il avait peur d’être pris pour un mytho.

« J’ai vu la bête qui a défoncé les arbres. Un truc incroyable, avec trois cornes sur la gueule. J’avais le même en porte-clefs quand j’étais gamin. Un tricératops, je crois. C’était mon dino préféré. »

Je me suis dit : « Toi, mon gars, tu vas avoir droit aux hommes en blouse blanche. »

Et j’ai éteint le poste.

Maintenant, il n’y avait plus qu’à attendre la réaction du T-Rex.


Publié le 26/01/2026 / 6 lectures
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