Il faut que vous sachiez comment je me suis rappelé demain.

 

  Je sortais d’un coma qui avait duré six longs mois. La sensation d’avoir rejoint la surface d’un océan après un séjour chez une sirène. Elle habitait un vieux galion espagnol dont la cale recelait un trésor caché. J’étais chargé de le trouver et de m’en emparer. Elle m’avait autorisé à partir, mais uniquement après m’avoir fait les poches. Elle devait craindre que la richesse ne plombe ma remontée. Moi qui la croyais éprise au point d’accepter, à mon contact, de devenir une vraie femme… Elle aura caressé un coquillage pour appeler un bon génie qui acceptera d’exaucer ses vœux : avoir des jambes et un sexe.

  Je ne me rappelais pas, en revanche, comment je m’étais retrouvé au fond de l’eau. Un suicide ? Un parpaing attaché à un pied, tel le boulet d’un bagnard ?

  Six longs mois de coma, oui.

  Un grand vide. Abyssal.

  J’en avais émergé entamé. Un crouton de pain que l’on trempe dans son café au lait, et en ressort comme de la guimauve. Du mou pour le chat.

  Cette période de ma vie, aussi brève fût-elle, ressemblait étrangement, après coup, à une évasion. Des parenthèses ouvertes lors de la traversée d’une rue, puis fermées une fois abordé le trottoir d’en face. Un scaphandrier égaré et qui aperçoit, au cœur d’un bouquet d’algues, un coffre débordant de pièces d’or. Le plus improbable des écrins. Mes épaules pesaient des tonnes, mon dos se voûtait et craquerait bientôt, à l’air libre, au moindre effort. J’étais une épave.

  Ma mémoire, miraculeusement, me souffla mon âge, malgré ce corps anémié qui en accusait le double. Je fis l’inventaire. Deux mariages ratés, aucun enfant, et ma nouvelle compagne, Natacha, désertant mon combat avant même une déclaration de guerre.

  J’appris qu’elle ne s’était jamais pointée entre ces quatre murs blancs qui m’avaient donné le vertige à mon réveil. Même pas le jour de mon accident. Les infirmières paraissaient ravies de me l’annoncer. L’une d’elles, qui devait me trouver à son goût, m’avait fait la lecture pendant ses pauses.

  Je n’ai pu savoir laquelle ; je l’aurais volontiers remerciée à ma façon. Son humilité l’avait trahie.

  « A force de s’occuper d’un mort en sursis, on s’y attache ! » avait murmuré une petite voix dans ma tête.

  J’ai cru avoir ramené de là-bas une voix off qui commentait mon retour parmi les vivants.

  Et les belles promesses d’avenir susurrées du bout des lèvres par Natacha ? Que du vent ! Elle m’avait balayé comme de la poussière.

  Je me suis mis à douter. La petite voix m’y aida.

  « Si ça se trouve, c’est elle qui a essayé de t’écraser ! »

  Est-ce que je devenais paranoïaque ?

 

  Et il y avait cette sensation…

  La sensation que, si j’avais voulu, j’aurais pu prolonger mon séjour chez les mourants. Je devais m’y sentir à l’étroit. J’ai toujours eu un grand besoin d’espace. J’étais tout le contraire d’un agoraphobe. J’aimais les grandes places peuplées de pigeons, de touristes. Il y avait Venise, où j’avais prévu d’aller roucouler avec la femme aimée. J’avais pensé que Natacha méritait d’embarquer sur la même gondole…

  Le coma m’a paradoxalement ouvert les yeux.

  Sinon, je n’étais pas claustrophobe, non. J’étais un grand fan d’Antonio Vivaldi, compositeur vénitien dont les ascenseurs continuent de s’enorgueillir. J’appréciais la concision de ses concertos. Aujourd’hui, il aurait écrit des œuvres plus longues pour les immeubles culminant au-delà de dix étages. Lorsque j’y songeais, je ne pouvais m’empêcher de glousser. J’avais des rapports privilégiés avec cet homme du XVIIe siècle. Ado, j’écoutais Les quatre saisons en boucle tandis que mes potes se tapaient Cabrel ou Bruel. Il m’arrivait de les plaindre.

  Avais-je entendu de la musique durant ma longue hibernation ? L’infirmière qui me faisait la lecture, avait-elle fredonné un adagio de mon chouchou ? Elle habitait sans doute en étage.

  Mais comment aurait-elle deviné ? Etait-elle mélomane ? Je ne sifflote jamais en dormant.

  En dormant, non, mais dans le coma…

  C’est peut-être elle, après tout, qui a touillé dans la soupe où je mijotais, non ?

  Avais-je rêvé, pendant que j’étais là-bas, que je gazouillais, coiffé comme un marquis, quelque « tube » du répertoire baroqueux ? La jeune femme m’aura entendu et…

  Je n’avais pourtant pas une voix de contre-ténor. Sous la douche, crooner à la perruque poudrée, j’utilisais le pommeau pour interpréter un madrigal, une gaillardise du prêtre aux cheveux roux.

  De là-bas, il m’avait bien semblé percevoir les bruits organiques du monitoring, cette jungle de lianes prête à me saucissonner. Je venais d’émerger à bord d’un sous-marin. Etions-nous en guerre ?

 

  J’avais morflé. Ma mémoire était partie en lambeaux, comme un vieux buffet dévoré par les flammes, et que l’on soustrait à la morsure pour sauver les meubles. Le neurologue semblait désolé, avec son air de chien battu. Il se comportait comme si j’avais Alzheimer. La petite voix revint à la charge.

  « T’as pas envie de l’achever ? Ou de lui payer une nouvelle niche pour les vacances ? Qui est donc l’infâme qui l’a abandonné sur le bord de la route ? »

  Elle était impitoyable.

  Elle ajouta :

  « Demande-lui de te montrer la radio de ton cerveau. Sûr qu’il y a une tache de café et qu’il a cru que c’était un trou de mémoire ! »

  Je pris sa défense.

  « Quand les neurones ne tournent plus rond, mieux vaut réfléchir comme un miroir. Froidement mais avec fidélité. »

  « Tu parles bien quand tu veux. Tu vois ? T’es guéri. »

  « C’est mon père qui dit ça ! Lui, c’est un fan de Bach. »

  « Et il était où ton père pendant que tu en chiais ? »

  « En voyage à l’étranger. »

  « Tu parles ! »

 

  L’accident.

  J’avais traversé en dehors des clous et une voiture folle m’avait percuté, me brisant quelques côtes au passage. C’est le traumatisme crânien, quand j’ai embrassé le sol, imitant le Pape, qui m’a fait perdre connaissance, et je me suis retrouvé avec la cloison nasale légèrement déviée par la chaussée. J’étais tombé en avant, la tête la première, comme lorsque je plonge en faisant l’andouille à la piscine. Je rêvais souvent que la surface de l’eau était remplacée par un parquet dont les échardes transformaient mon visage en pelote d’épingles. Une banquise montant à ma rencontre, comme à la patinoire, quand je me paie un gadin. Là aussi, je me vois dans la glace, sauf qu’elle ne fond pas à mon contact, elle. Elle a toujours été insensible à ma beauté.

  Avant de me faire mordre par une Jaguar, je me rappelle avoir été un petit plaisantin, mais, présentement, l’envie de faire rire m’avait lâchement déserté. Six mois dans les alléluias m’avaient ôté tout charisme.

 

  Dix années de ma vie avaient été gommées, avec des plages de souvenirs roulés par la mer. Un grand coup de chiffon sur un tableau noir. Et mon père, dans son rôle d’aiguilleur, m’avait remis sur la bonne voie, me narrant dans le détail ce qui, conjugué au présent, m’eût aigri. Sa patience était celle d’un homme qui attend les secours, naufragé se cramponnant à son radeau de fortune. Là, c’était à l’image d’un roman-feuilleton que je suivais avec un certain recul. Sans lui, j’aurais déraillé avant d’entrer en gare. Le coma avait été l’équivalent d’une grève des cheminots. Papa avait été alerté par Natacha, raison pour laquelle il avait eu un tel retard à l’allumage. Elle avait dû culpabiliser.

  Le pauvre, depuis le temps qu’il hésitait à faire le tour du monde pour oublier… pour oublier le décès de maman.

  Elle était partie avant d’empiéter sur le siècle nouveau. Un terrible bug dans la famille.

  Depuis mon retour sur terre, papa s’était permis de me décrire mes trois anciennes copines avec force détails, s’attardant sur des zones qu’il ne visitait plus qu’en songe. Après, seulement, nous nous disputions en opposant nos goûts musicaux.

  J’avais évoqué l’infirmière qui m’avait veillé, un verre d’eau à portée de main. Il n’était pas au courant, et j’étais bien incapable de détailler l’aimable créature. Il avait parlé d’un ange. Celui que maman n’avait jamais rencontré.

  Je me souvenais de tout le reste. Avec une telle clarté que j’avais l’impression d’être au cinéma, un film de Lelouch racontant une belle histoire sur l’écran.

  Ma vie n’était qu’un roman, d’après mon cher père. La sienne me paraissait triste, en comparaison, triste à mourir. Je l’avais aidé à supporter le poids du vécu depuis que maman avait rejoint le bel Antonio et l’austère Jean-Sébastien.

  La petite voix, muette depuis le retour de papa, eût lancé à la cantonade qu’elle avait bien de la chance.

 

*

 

  Il était devenu mon confident et nous nous téléphonions souvent. Il me rafraîchissait la mémoire comme s’il faisait la lecture (lui aussi) à un aveugle. Les grandes lignes de mon vécu durant la dernière décennie m’étaient servies sur un plateau. A la fois cuisinier et garçon de salle. Je lui posais des questions, il y répondait en forçant le trait. Il ne prenait aucune initiative, et seulement ce que je voulais capter trouvait une résonnance. Orphelin, nul doute que j’eusse amputé de dix pièces le puzzle de ma vie. Mon psy m’avait conseillé de me reconstruire en solitaire. De ramasser les morceaux tel un vieil ermite récoltant les légumes de son potager. Il fallait motiver le retour des souvenirs à la manière de boomerangs partis pour ne revenir que si on les rappelait. Comme des toutous volants.

  « Le cerveau est un muscle que l’on travaille à l’écart du monde, en insistant sur les parties molles, histoire de les rendre plus vivantes, plus palpables. »

  « Un muscle ? »

  « Façon de parler. »

  « Vous me rassurez. »

  « Je sais, la plupart de mes patients ne souffrent guère la métaphore. »

  « Je les comprends. »

  Ado, j’avais pareillement agi avec une autre excroissance de mon anatomie, située plus au sud. Ce psy avait des idées de scénariste, car j’avais vu pas mal de films où le mec amnésique était assisté dans ses recherches par un parent, une fiancée.

  Le soir, avant de m’endormir, les yeux fixant le plafond, j’essayais de récupérer cette cargaison d’années mise en quarantaine sur un océan de brouillard. Le lustre semblait une île perdue dont les rivages appelaient des vagues pour exister. Mais c’était comme un grand trou noir. Un pont brinquebalant sur une rivière d’encre ne coulant que la nuit. Le jour, sous le feu du soleil, elle était à sec. Elle était lunatique.

  Ce qui me turlupinait, me déstabilisait, c’est le pourquoi de l’absence de Natacha dès mon entrée à l’hôpital. Je sais bien que mon état psychologique ne me permettait guère d’être attristé par la terrible nouvelle, cette présumée trahison, mais tout de même…

  Les photos ne m’avaient pas ramené sur sa planète, je restais donc en orbite. Elles me faisaient voyager dans notre passé. Celui nous montrant sur une plage, celui des poses ridicules. Je désirais en savoir plus sur cette jolie blonde, traitresse ou lâche. Mon troisième mariage s’était suicidé. Une malédiction planait au-dessus de ma tête. Il avait beaucoup plu.

  Sa meilleure amie m’avait donné son numéro de téléphone, en vain. Natacha était aux abonnées absentes. Je m’étais dit qu’elles étaient fâchées. Les filles ne se trahissent que pour l’homme qu’elles convoitent.

  Je m’étonnais de ne point avoir noté les dix chiffres sur mon vieux pense-bête aux pages blondies, puisque lorsque la mémoire est encore fidèle, chacun pense qu’elle peut à tout moment nous quitter sur un coup de tête. Ce cher calepin que je raturais pour un oui ou pour non. Aucune bafouille, non plus. J’avais visité tous mes tiroirs, en en soutirant d’improbables objets : un archet de violon, un masque de carnaval, une baguette de chef d’orchestre.

  J’avais cherché de la cave au grenier, dans la malle aux souvenirs, en bas, et dans la vieille armoire normande, en haut, dont les deux portes béaient sur de poussiéreuses peluches.

  C’était comme si Natacha n’était qu’un fantasme. Comme si je l’avais inventée. Comme si elle était tombée dans mon trou de mémoire.

 

*

 

  La vie reprit ses droits.

  Ce jour-là, je regardais, de la nostalgie plein les yeux, le coffret Vivaldi – Musique Sacrée que mon père m’avait offert pour mon anniversaire. Je venais d’avoir trente-six ans. Je n’ignorais pas que ma mère, quand elle avait le temps, se plongeait dans l’écoute d’œuvres religieuses. Mais je n’avais pas vraiment envie de l’imiter, faisant une sorte de blocage qui appelait une surdité partielle. A l’heure de la messe, si j’avais l’opportunité d’être présent, je suis sûr que mettre le feu aux grandes orgues m’eût soulagé d’un poids. Une fois, tandis que je visitais, en compagnie de mes parents, une église à Compostelle, j’avais été titillé par le besoin pressant d’uriner sur le vaste instrument.

  Cette musique de pèlerins, assourdissante, m’ébranlait les tympans. J’étais alors squatté par des acouphènes, ces abeilles de l’oreille interne. Les bondieuseries me donnaient l’herpès même dites avec des notes. J’étais athée et fier de l’être. Je plaignais même les grenouilles de bénitier dont les nénuphars polluaient la grande mare des canards.

  J’allais devoir mentir à mon père s’il me demandait mon avis.

  Oui, j’avais apprécié ce cadeau ! Oui, je trouvais le coffret fort beau ! Oui, j’avais tout écouté ! Oui, j’avais adoré les cantates et les motets !

  J’aimais Vivaldi alias le prêtre roux car je le trouvais rock’n’roll. Son époque ne s’y prêtait guère, pourtant il assurait grave. En avance sur ses contemporains, il me faisait l’effet de ne s’être jamais pris au sérieux. Pourtant, prêtre et roux, ce n’était pas une paire de cadeaux du ciel. La rousseur, je la recherchais plutôt chez l’autre sexe, quand un autodafé s’allume chaque jour dans la chevelure d’une femme à la peau laiteuse.

  Jean-Sébastien Bach, c’était tout le contraire, niveau musique, et il était moins sexy. Papa prétendait que je n’appréciais pas le Cantor de Leipzig parce qu’il puisait son inspiration au cœur même de sa foi en Dieu.

  « Mais non, papa ! C’est parce que cette musique manque de soleil. »

  « Ta mère te dirait que Dieu est soleil. »

  Jean-Sébastien, on ne l’écoutait pas pour passer le temps, et les ascenseurs tombaient en panne si l’un des passagers en sifflait quelques notes. Les claustrophobes, eux, faisaient une crise cardiaque, réclamant le « prêtre roux » jusque sur leur lit de mort.

 

*

 

  Je me rendais régulièrement à la Bibliothèque Municipale pour y dénicher des bouquins rares. Un peu de tout, rien de spécial. Il m’arrivait de fermer les yeux avant de tâtonner dans les rayons. Caresser les reliures m’apportait un doux frisson, et je pensais aussitôt aux non-voyants qui lisaient du bout des doigts. Je les enviais.

  J’étais plusieurs fois tombé sur des pavés dont les dix premières pages pesaient déjà des tonnes. Ils ne faisaient pourtant pas plus de bruit en atterrissant sur la moquette.

  Stephen King, Umberto Ecco et Marc Levy côtoyaient Chateaubriand et Edgar Allan Poe sur mes étagères.

  J’avais mis la main, tout à fait par hasard, sur l’opus d’un certain Zografos dont le titre m’interpella : La clef des portes d’antan.

  L’absence de prénom ne m’étonna même pas. C’était un pseudonyme, forcément. Cela sentait l’arnaque à plein nez.

  D’après la quatrième de couverture, l’auteur parlait d’un quidam capable d’organiser des voyages dans le passé destinés aux amnésiques. Ce mec allait naître dans le futur. Dans treize ans, par rapport à mon présent. La date et l’heure étaient clairement indiquées. J’en avais feuilleté nerveusement les cent-dix pages jusqu’à les entendre se gifler. J’avais lu dix lignes en diagonale pour me faire une idée plus précise du propos, mais j’avais très vite compris qu’il s’agissait d’un pèlerinage dans l’espace-temps. Il était même question d’un mage qui avait relaté de quelle façon des bergers s’étaient réunis dans une grotte pour rédiger le brouillon de la Bible. Un truc de dingue.

  Le sieur Zografos était décédé au début du siècle dernier, juste avant que les poilus ne souffrent de pelade dans les tranchées.

  Je n’étais pas superstitieux, bien au contraire. Il m’arrivait de briser des miroirs pour le seul plaisir de faire saigner les sortilèges.

  Je me demandais si ce n’était pas Nostradamus publié sous un faux nom. L’éditeur aura déniché ce livre au fond d’une malle ou après avoir visité le grenier d’un ami bouquiniste spécialisé dans les vieux grimoires. Rien de mercantile là-dedans, non. Juste le plaisir de faire couler l’encre des besogneux de la plume.

 

  Patienter jusqu’à ce qu’une occasion se présente m’était devenu insupportable. J’étais comme un gamin attendant au pied du sapin qu’apparaissent enfin ses cadeaux. Il fallait que j’agisse, que je me bouge un peu le cul. Marre de ne compter que sur mon père pour retrouver la clef du passé. L’opuscule de Zografos n’était qu’une escroquerie, une provocation. Je l’avais laissé où je l’avais trouvé.

  Sinon, pourquoi ne pas tenter l’impossible ? En retournant dans le coma, par exemple. Programmer la date de ma sortie de l’inconscience eût été un rêve de gosse. Cette balade dans le futur, pour rencontrer l’homme capable de me ramener loin en arrière dans le temps, me semblait l’équivalent intellectuel d’un mirage, d’une hallucination. Mais comment replonger dans ce vide cérébral d’où je venais à peine d’émerger ? Tutoyer un platane au bout d’une longue ligne droite ?

  Non, je risquais d’y rencontrer la mort au tournant, et d’abîmer le tronc de ce pauvre arbre.

  Me faire cryogéniser ? Trop cher pour une congélation ! J’abandonnais l’idée. Je ne me rendais même pas compte que la prose païenne de Zografos faisait couler l’encre du vertige dans mes veines.

  J’avais à l’esprit d’assister à mon accident, téléspectateur étrangement concerné. Puis de suivre Natacha dans ses moindres déplacements durant mon absence forcée. Le tout sans bouger de mon lit, gisant qui visite le temps écoulé, voyeur épiant ses propres gestes.

  Je crois que mon séjour dans ce no man’s land mental m’avait mis la tête à l’envers. Il était grand temps d’en revenir réellement. La folie me guettait, sentinelle de l’oubli, complice de celle de l’amnésie.

  En fait, j’étais un gros macho, et uniquement m’intéressait le pourquoi du comment à propos de Natacha. Etre cocu quand on dort, est-ce plus grave que l’être éveillé et debout ?

  Et si je contactais un hypnotiseur ?

 

*

 

  Et puis vint le jour où j’eus envie d’écouter le cadeau de mon père.

  Je commençais à sérieusement culpabiliser. Après tous les services qu’il m’avait rendus… Je ne lui en voulais pas d’avoir tardé pour venir à mon chevet. J’eusse banni un ami, un copain de boulot, pas mon père, non. On pardonne tout à la famille. On a sans doute tort. Mais le sang commande.

  Je m’étais levé du bon pied. Les mystères de l’aube, le souvenir des mauvais rêves s’effaçant dès les yeux ouverts au chant du réveille-matin. Les autres fois, ma bouche pâteuse attestait d’une nuit agitée, peuplée de monstres de cinéma dont la plupart possédaient plusieurs têtes qui parlaient en même temps.

  Ce matin-là, bien qu’appartenant à une agréable routine, boire mon café fut secondaire. Mais je ne m’en privai point. Quelque chose me poussait vers la neutralité absolue face à l’ennemi. Je me gardai de changer mes habitudes, prenant un copieux petit déjeuner à base de briochettes de chez Auchan et de tartines de miel. J’avais été à deux doigts de déroger à la règle. L’instabilité me gagnait, j’étais son gros lot.

  Trois tasses de café bien noir et très peu sucré mirent mon esprit en fusion. Juste assez, en tout cas, pour que revienne ce songe étrange au cours duquel ma mère m’infligeait une royale fessée, à l’église, alors que je m’étais mis à pleurer pendant l’homélie du curé.

  L’œil rouge et la bave aux lèvres, les grenouilles de bénitier reluquaient mes fesses dodues. Et je pleurais encore plus fort… de honte, cette fois.

 

  Dix minutes plus tard, je pris ma douche en sifflotant l’un des innombrables concerti de Vivaldi, avant d’ouvrir mes oreilles à ses rengaines inspirées par le grand rigolo, là-haut, perché sur son nuage, et tripotant son épaisse barbe de grande chèvre. Je m’étais assis dans mon fauteuil, au centre du petit salon de musique, une ancienne chambre d’ami transformée en salle de concert. Je fermais les yeux dès la première note envolée, petit oiseau plus léger que l’air. Les paupières soudées jusqu’à la fin quand mon esprit tutoyait les étoiles.

  Ce jour-là, avant de critiquer, de prendre du plaisir à critiquer, mieux valait, la conscience tranquille, tenter une première approche. Comme lorsqu’un gourmand renifle un plat dont il a jugé la saveur ragoutante en lisant la liste des ingrédients.

  Le Stabat Mater résonna dans la petite pièce. Les dix premières minutes passées, je n’étais déjà plus là. J’étais parti vers un monde virtuel dont j’étais le seul à capter les arcanes. Et je soupçonnai ma mère de m’y avoir accompagné avant de lâcher ma main. J’avais cru sentir la fraîcheur de ses lèvres sur mon front alors que les notes initiales de l’œuvre de Vivaldi occupaient l’espace en essaim.

 

*

 

  Natacha était allongée sur le ventre et pédalait dans le vide à l’envers. Elle ressemblait à Brigitte Bardot. Le sable de cette satanée plage me brûlait le dos. Je détestais l’iode, le sel, les baigneurs, la mer. Mais j’avais choisi ce jour pour demander sa main à ma jolie blonde.

  J’avais mentalement composé un quatrième mouvement à un concerto de Vivaldi pris au hasard dans la longue liste. J’étais très déçu que Natacha ne s’étonnât point que je siffle quelque chose qu’elle ne pouvait connaître.

  J’aurais donné dix ans de ma vie – non, cinq – pour savoir à quoi elle pensait. A sa robe de mariée, peut-être.

  Le vent s’était levé, et des vagues commençaient à nous lécher les orteils.

  « Sais-tu que Stravinsky avait Vivaldi en horreur ? Il disait qu’il avait composé cinq cents fois le même concerto… »

  « Stravinsky ? »

  « Oui, Stravinsky. Un compositeur russe qui a été l’amant de Coco Chanel. »

  « Coco qui ? »

  J’ai compris que je rêvais quand nous sommes restés immobiles alors que la mer nous avalait dans un silence de cimetière.

 

  Ce cauchemar hantait mes nuits de célibataire. Il me titillait chaque soir, au point que je n’osais même plus m’endormir en écoutant la lumineuse musique d’ascenseur du bel Antonio.

  Il n’y a pas de honte à peupler l’espace dans une fusée qui ne décolle jamais, si ?

  J’utilisais bien un pommeau de douche pour enregistrer des arias de contre-ténor.

 

*

 

  La mémoire me revint, cheval lancé au triple galop. Et je n’étais déjà plus dans le salon de musique. En cette heure matinale, j’étais assis à la terrasse d’un café, regardant passer les rares voitures. J’en étais à mon troisième café. Je m’apprêtais à partir travailler. Je réparais les ascenseurs en panne, et j’étais de plus en plus sollicité. Un boulot vivaldien, comme disait mon père en ricanant.

  Je surveillais le passage de quelqu’un en particulier. Un type qui conduisait une Jaguar et roulait toujours trop vite, brûlant parfois les feux rouges avec le naturel d’un pyromane. Il était à l’heure, dès potron-minet, fonçant tel un damné. Il avait sans doute rendez-vous avec son destin, en un point où il devait se rendre quotidiennement, fidèle à un horaire ne souffrant aucun retard. Comme si sa survie en dépendait. Ce n’était pas vraiment la voiture d’un travailleur.

  C’était lui l’Elu, celui qui transformerait mon corps en carpette, le préposé à mon élimination. Il méritait le respect parce qu’il était MON exterminateur, MON exécuteur privé. Et je n’avais pas eu à débourser le moindre centime d’euro. J’avais décrété que mourir sous les pneus d’une telle bagnole, c’était la grande classe.

  Les anges m’applaudiraient à mon arrivée chez les simples d’esprit.

  Une 2CV eût été une bonne blague, juste une bonne blague. Un gag comme on en voit au zapping, à la télévision. Je faisais office de caméra cachée, sauf que j’étais la victime programmée pour faire rire la mort.

  Un homme, dégoûté de la vie, décide de se jeter sous les roues d’une 2CV.

  On imaginait aisément, devant l’écran, les accros à l’émission éclater de rire comme des mines antipersonnel.

  « Faut être un clown pour choisir de mourir écrasé par une poubelle ! »

 

  Natacha m’avait plaqué pour un salopard mille fois moins beau mais tellement plus riche. Il ne réparait pas les ascenseurs, lui, il les prenait juste pour monter au dernier étage d’un immeuble de dix étages où son nom flamboyait en lettres majuscules sur la porte d’un bureau classieux. Elle m’avait trahi. Je ne pouvais survivre à semblable humiliation. Ce troisième mariage raté avant même d’avoir glissé l’anneau à son doigt.

  Doigt que je lui aurais volontiers tranché, ma foi, maintenant que…

  Je me regardais, comme au cinéma, vivant une scène de film digne de Claude Lelouch – je l’ai déjà dit, je sais. Je me survolais par la pensée. Je captais mon délire, ressentais les mêmes émotions. J’avais posé mon cul à la même place que le futur suicidé, mais c’était comme si l’homme invisible imitait les gestes de son double enturbanné. Je vivais par procuration les quelques minutes précédant l’accident qui devait m’entraîner au fond d’un puits de ténèbres d’où je ne remonterais que si le soleil explosait dans ma tête. Et soudain, tous les gestes que j’allais effectuer me revinrent en mémoire, les plus anodins aux premières loges. Le comble, c’est que je n’avais pas vraiment envie de chercher à couper le fil de l’histoire. A la fois marionnettiste et pantin.

 

*

 

  Quand j’ai traversé devant le type à la Jaguar, à l’endroit que j’avais prévu, ou presque, juste après le feu rouge, prenant le risque qu’il s’arrête, pour une fois respectant le code, j’ai remarqué qu’il ne regardait pas droit devant. Il semblait occupé à récupérer sa cigarette maladroitement lâchée tandis qu’il passait une vitesse. J’étais légèrement en retard, je n’avais donc pas eu le temps de dépasser les clous. Son attitude expliquait pourquoi il n’avait pas nié son erreur de conduite. Je m’étais délibérément jeté sous ses roues mais il avait cru être un assassin. Je me garderai bien de lui prouver qu’il n’était responsable en rien de ma rencontre avec son pare-chocs. Il m’arrivait d’être malhonnête.

  Au moment de tourner de l’œil, le menton à plat sur la chaussée, je sentis qu’une main chaude et caressante enserrait la mienne, et je sus tout de suite que maman veillerait, à l’avenir, sur mon sommeil.

  J’avais mal aux jambes mais aucune fracture à déplorer. Aux portes de la mort, elle avait essayé de me préserver de ce seuil d’épouvante. En vain. Sur mon lit d’hôpital, elle n’avait même pas pu murmurer des paroles de mère à mon oreille.

 

  Je ne m’étais pas endormi, non. La musique des églises n’abrutissait que les croyants. Et je n’étais point en train de rêver. C’est juste ma mémoire qui frappait à ma porte, car elle était toujours là, fidèle quand je la sollicitais. Je devais en avertir mon père, ainsi que mon médecin. Mais par lequel commencer ?

  Papa en serait ému aux larmes et notre médecin de famille, bien que restant de glace, songerait à maman qu’il n’avait su sauver.

  Le Stabat Mater était terminé mais j’étais incapable de donner mon avis sur cette œuvre. Je décidai d’épargner mon père avec mon jugement de critique musical. Il croirait que je continuais d’être obtus.

  Je me dirigeai vers la salle de bains. Et si je me rasais maintenant, pour changer un peu, hein ?

  D’ordinaire, je ne me frotte la couenne à grands coups de lame qu’une fois par semaine, par économie mais aussi par paresse. Le miroir me renvoya l’image d’un mec vidé. Comme si je venais de courir le marathon. J’eus subitement une illumination. Le bouquin signé Zografos. Et ce mec qui devait naître dans le futur pour accompagner les amnésiques dans leur passé…

  Le « pilote » de la Jaguar, c’était peut-être l’un de ses clients, non ?

  A force de culpabiliser, le type s’était tiré une balle dans la tête, mais celle-ci avait ripé sur l’os temporal. On ne l’avait donc pas alerté que j’étais tiré d’affaire ? Il était tombé dans le coma et avait perdu la mémoire à son tour. J’éclatai d’un rire nerveux qui résonna étrangement devant le lavabo. Je me mouillai les joues avant de me faire la peau… Et c’est là que je vis les poils roux dans ma barbe de trois jours. Je pensai aussitôt à Vivaldi.

  Avait-il profité de mon absence pour se réincarner ? Avait-il pris possession de mon corps inerte ? Lui aussi se rappelait-il demain ?

  Sa musique avait-elle aspiré mon âme avant d’être inspiré par elle ? Etais-je l’Elu ? Et maintenant, au lieu d’écrire un quatrième mouvement à ses nombreux concerti, rallongeant et dénaturant des œuvres tant décriées par Stravinsky, allais-je en composer d’autres ?

  Le catalogue s’apprêtait à déborder telle une rivière en crue. Et pourquoi pas sous un faux nom ? Car si je révélais la vérité, il est clair que l’on me prendrait pour un fou. Et si j’organisais des concerts dans les ascenseurs, hein ?

  Au Moyen Age, on m’aurait déjà condamné au bûcher.

 

*

 

  Le rasoir racla ma joue qui crissa. Je le maniais comme une lame dont je découvrais le fil. Une maladresse et je me blessais. Mon père collectionnait les balafres. Il disait qu’il creusait, chaque matin, de nouvelles tranchées sur le champ de bataille.

  Je jetai un regard au miroir. C’est lui qui me fixait. Inquisiteur, il me glaça le sang. S’il cherchait à capturer mon attention, c’était gagné. Il reflétait mon incompréhension sans tricher et sa fidélité me troubla. Mes cheveux, eux aussi, devenaient roux. Je n’osais même pas me poser la question de savoir si je croyais en Dieu depuis… depuis tout à l’heure.

  Je me coupai en maints endroits. Le feu prit alors que je me pomponnais. L’aftershave bon marché me fit hurler en silence. Ce qui motiva une vilaine grimace. Les automatismes se remettaient en place. Si lentement que je crus me mouvoir au ralenti. Je chantonnai le Stabat Mater puis quittai la pièce d’eau.

  J’avais oublié de poser la serviette, enroulée autour de mon cou, boa métamorphosé en grosse cravate ridicule.

  Troublé, j’hésitai à prendre une direction en particulier. Je choisis de descendre l’escalier.

  J’étais un peu perdu. Je ne me sentais plus du tout à l’abri au creux de mon nid. Un rapace y avait pondu des œufs invisibles et je m’apprêtais à jouer les mères poules avec des aiglons. J’eus soudain, dans le nez, comme une odeur de vase. La fenêtre entrouverte laissa filtrer de vigoureux chants. De baroqueuses arias ponctuées de petits cris de chatte.

  Mon père était venu me rendre visite. Il avait ouvert avec son sésame avant d’allumer la radio, histoire d’attendre que…

  N’importe quoi.

  C’était jour de carnaval à Venise.

  Dans l’autre monde, mon autre vie, je continuais de descendre l’escalier en pensant aux ascenseurs. Des reflets fluctuants d’aquarium dansèrent sur les murs où l’humidité dessinait des continents inconnus.

  Mais c’est quoi un ascenseur ?

  Il faisait froid dans la cave. Et j’avais les pieds dans l’eau.

  Dehors, les gondoliers ténorisaient en jouant aux autos tamponneuses, et des femmes gloussaient de plaisir.

  J’éprouvai le besoin de composer un énième concerto, maudissant ce Stravinsky qui n’avait rien compris à ma musique.


Publié le 21/09/2026 / 1 lecture
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