Une fois connecté à votre compte, vous pouvez laisser un marque-page numérique () et reprendre la lecture où vous vous étiez arrêté lors d'une prochaine connexion en vous rendant dans la partie "Gérer mes lectures", puis "Reprendre ma lecture".
Je ne revis pas la vieille femme le lendemain.
Ni le jour suivant.
Pendant plusieurs jours, je me persuadai que notre rencontre n'avait été qu'un hasard. Une employée chargée de surveiller les anciens équipements, peut-être. Quelqu'un qui connaissait simplement l'existence de ce dossier.
Pourtant, une phrase ne cessait de revenir.
Certaines archives ne demandent pas seulement à être comprises. Elles demandent à être supportées.
Je ne savais pas ce qu'elle voulait dire.
Les rapports scientifiques ne me faisaient pas peur. Ils parlaient avec cette prudence qui caractérise les gens conscients des limites de leur savoir. Les vidéos me bouleversaient parfois, mais elles ne contenaient rien d'insoutenable. Quant aux comptes rendus de réunions, ils étaient si techniques qu'il fallait souvent les relire plusieurs fois avant d'en saisir le sens.
Alors, qu'y avait-il donc à supporter ?
La question m'accompagna toute la semaine.
Je continuai mon travail comme à l'habitude, mais je remarquai que mes gestes perdaient un peu de leur automatisme. Il m'arrivait de rester quelques secondes immobile devant une fenêtre numérique diffusant un paysage de montagne. Je savais que cette montagne n'existait pas. Elle avait été recréée à partir de milliers d'archives, d'images satellites et de relevés topographiques. Elle était probablement fidèle jusque dans les moindres détails.
Et pourtant...
Je ne pouvais plus la regarder de la même manière.
Un soir, je désactivai le paysage.
Derrière l'écran ne restait qu'un mur.
Un simple mur de béton.
Je ne sais pas pourquoi, mais ce mur me parut plus honnête que la montagne.
Quelques jours plus tard, alors que je quittais l'atelier, j'aperçus la vieille femme dans le couloir. Elle avançait lentement, un carton dans les bras. Instinctivement, je me dirigeai vers elle.
— Puis-je vous aider ?
Elle me regarda quelques secondes avant de me reconnaître.
— C'est gentil.
Je pris le carton. Il était plus lourd que je ne l'avais imaginé.
À l'intérieur se trouvaient des livres.
De vrais livres.
Je les regardai avec étonnement.
Je n'en avais vu que dans les musées pédagogiques.
— Vous les conservez encore ?
Elle eut un petit sourire.
— Ce sont eux qui me conservent.
Je ne compris pas immédiatement.
Elle s'en aperçut.
— Les fichiers changent de format. Les serveurs tombent en panne. Les systèmes deviennent obsolètes. Un livre demande seulement qu'on le protège de l'humidité... et qu'on continue à le lire.
Nous reprîmes notre marche.
Le silence qui nous accompagnait n'avait rien d'embarrassant. J'avais l'impression que cette femme ne choisissait jamais ses mots au hasard. Elle attendait simplement qu'ils aient quelque chose d'utile à dire.
Nous arrivâmes devant une petite porte que je n'avais encore jamais remarquée.
Elle posa sa main sur le lecteur d'accès.
La serrure s'ouvrit dans un léger déclic.
Avant d'entrer, elle se tourna vers moi.
— Vous savez...
Je levai les yeux.
— Vous m'avez posé une question sans jamais la formuler.
Je restai silencieuse.
Elle avait raison.
Depuis plusieurs jours, cette question ne me quittait plus.
Pourquoi ce dossier existait-il encore ?
— Entrez.
La pièce était modeste.
Quelques étagères.
Une table.
Deux fauteuils.
Et, partout, des livres.
L'odeur me surprit immédiatement.
Je ne l'avais jamais sentie.
Un mélange de papier, de bois et de temps.
Je restai immobile.
— Bienvenue, dit-elle doucement.
Sa voix semblait différente ici.
Plus familière.
Comme si cette pièce gardait une part d'elle-même.
Elle posa enfin son regard sur moi.
— Je m'appelle Élise.
Puis elle sourit.
— Et je crois qu'il est temps que nous fassions connaissance.