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Élise referma doucement la porte derrière nous.
La pièce semblait hors du temps. Les livres occupaient presque tout l'espace. Certains reposaient sur des étagères, d'autres étaient empilés à même le sol. Rien n'était parfaitement rangé, mais rien ne donnait non plus l'impression d'être abandonné. Chaque ouvrage semblait avoir été ouvert récemment, comme si plusieurs vies continuaient de dialoguer entre ces murs.
Je laissai mon regard courir sur les reliures.
Certaines étaient si anciennes que leurs titres s'étaient presque effacés.
— Vous les avez tous lus ? demandai-je.
Élise esquissa un sourire.
— Non.
Et j'espère ne jamais y parvenir.
Je la regardai, surprise.
— Pourquoi ?
Elle effleura la couverture d'un livre du bout des doigts.
— Parce qu'une bibliothèque entièrement lue ressemble à un horizon qui s'arrête.
Je ne répondis pas.
Je compris seulement que cette femme ne regardait jamais les objets comme les autres.
Elle s'approcha d'une petite armoire en bois et en sortit une boîte en métal.
Elle la posa devant moi.
— Ouvrez-la.
À l'intérieur ne se trouvaient ni documents secrets, ni technologies oubliées.
Seulement un galet.
Rond.
Gris.
Presque banal.
Je le pris dans ma main.
Il était étonnamment lisse.
— Vous le trouvez beau ? demanda Élise.
Je haussai légèrement les épaules.
— Je ne sais pas…
Elle acquiesça, comme si elle attendait cette réponse.
— Moi non plus, lorsque je l'ai ramassé.
Elle s'assit en face de moi.
— C'était au bord d'une rivière.
Je relevai aussitôt les yeux.
— Une vraie rivière ?
Elle sourit.
— Oui. Une rivière qui coulait sans que personne ne décide de sa vitesse. Elle débordait parfois. Elle changeait de couleur après les orages. Les enfants y construisaient des barrages qui ne tenaient jamais plus d'une heure.
Je regardais le galet sans parvenir à imaginer tout cela.
Pour moi, une rivière appartenait aux simulations.
Elle poursuivit.
— Je l'ai glissé dans ma poche sans savoir pourquoi. En rentrant, je l'ai oublié au fond d'un tiroir. Je l'ai retrouvé des années plus tard, lorsque cette rivière n'existait déjà plus.
Elle marqua un silence.
— C'est à ce moment-là qu'il est devenu précieux.
Je fis doucement rouler le galet entre mes doigts.
Sa surface portait les traces d'un temps infiniment plus long que celui d'une vie humaine.
— Vous saviez que cela arriverait ?
Elle secoua lentement la tête.
— Non.
Nous savions seulement que beaucoup de choses allaient changer. Mais personne ne sait jamais précisément lesquelles lui manqueront le plus.
Je baissai les yeux.
Le galet avait soudain cessé d'être une pierre.
Il était devenu une absence.
Élise se leva pour préparer deux tasses d'une boisson chaude dont le parfum m'était inconnu. La vapeur monta lentement entre nous.
— Tu sais, dit-elle en me tendant une tasse, nous avons souvent imaginé que le plus difficile serait d'apprendre à vivre dans un monde plus chaud.
Elle se rassit.
— Nous nous trompions.
Je relevai la tête.
Elle souffla doucement sur sa tasse avant d'ajouter :
— Le plus difficile a été d'apprendre à ne plus regretter tout ce qui avait disparu.
Ses mots restèrent suspendus dans le silence.
Je regardai le galet une dernière fois.
Pour la première fois de ma vie, je comprenais qu'un objet pouvait raconter une histoire.
À condition que quelqu'un soit encore capable de l'écouter.