Une fois connecté à votre compte, vous pouvez laisser un marque-page numérique () et reprendre la lecture où vous vous étiez arrêté lors d'une prochaine connexion en vous rendant dans la partie "Gérer mes lectures", puis "Reprendre ma lecture".

Ce qu'il restait du ciel
Les renoncements

PARTAGER

Les renoncements

La photographie resta longtemps entre nous.

Je continuais à regarder cet homme accroupi dans son champ. Je me surprenais à chercher son regard, comme si une image pouvait encore répondre aux questions qu'on lui posait un siècle plus tard.

Élise reprit doucement le cliché et le glissa dans le classeur.

— Nous avons souvent parlé des décisions que nous avons prises, dit-elle. Nous parlons beaucoup moins de celles auxquelles nous avons renoncé.

Je relevai la tête.

Elle ne s'adressait plus vraiment à moi.

Elle semblait parler à la jeune femme qu'elle avait été.

— Chaque fois que nous choisissions une solution, des dizaines d'autres restaient derrière nous. Certaines étaient irréalistes. D'autres demandaient trop de temps. D'autres encore étaient simplement impossibles à mettre en œuvre dans le monde tel qu'il existait alors.

Elle referma le classeur sans le quitter des yeux.

— Choisir, c'est toujours renoncer.

Cette phrase me fit sourire malgré moi.

Mon amie Delphine et moi nous la répétions souvent. Chaque fois qu'une décision semblait impossible à prendre, l'une de nous finissait toujours par la prononcer. Elle n'effaçait jamais le doute, mais elle nous rappelait qu'aucun choix n'offre tout à la fois.

L'entendre dans la bouche de quelqu'un qui avait vécu ces décisions lui donnait pourtant une profondeur nouvelle. Je ne m'étais jamais demandé si une civilisation entière pouvait, elle aussi, vivre avec ses renoncements.

Élise se leva et marcha jusqu'à la petite fenêtre donnant sur le couloir. On n'y voyait qu'un mur de pierre éclairé par une lumière douce.

— Tu sais ce qui me manque le plus ?

Je m'attendais à ce qu'elle parle des oiseaux.

Des rivières.

Des arbres.

Elle sourit tristement.

— L'impression que tout était encore possible.

Je ne compris pas immédiatement.

Elle poursuivit.

— Quand j'avais ton âge, nous parlions encore d'avenir. Nous imaginions plusieurs chemins. Nous discutions. Nous nous disputions. Nous croyions que le monde pouvait devenir très différent selon les décisions que nous prendrions.

Elle posa une main sur la vitre.

— Puis les urgences se sont multipliées.

Les canicules.

Les sécheresses.

Les inondations.

Les tensions sur l'eau.

Les crises agricoles.

Chaque fois, il fallait répondre vite.

Et lorsque l'urgence s'installe, les horizons se raccourcissent.

On ne se demande plus quel monde on souhaite dans cinquante ans.

On se demande comment passer l'été.

Puis l'hiver.

Puis l'année suivante.

Je pensais aux archives.

Je revoyais les comptes rendus de réunions.

Ils parlaient presque tous de quelques mois.

Quelques années.

Rarement de plusieurs générations.

— Est-ce que vous auriez pu faire autrement ? demandai-je.

Élise ne répondit pas tout de suite.

Elle revint s'asseoir en face de moi.

— C'est la question qui me tient éveillée certaines nuits.

Je sentis sa sincérité.

Il n'y avait aucune volonté de se justifier.

Seulement une femme qui continuait, malgré les décennies, à dialoguer avec ses propres choix.

— Je crois que nous avons fait ce que nous pensions être juste.

Elle marqua une pause.

— Mais je crois aussi que chaque solution qui fonctionne rend les suivantes plus difficiles à imaginer.

Je fronçai les sourcils.

Elle poursuivit.

— Les premières bulles agricoles étaient provisoires.

Puis elles ont été agrandies.

Puis modernisées.

Puis elles sont devenues indispensables.

Les premières villes souterraines étaient censées accueillir les populations les plus vulnérables pendant les épisodes de chaleur.

Puis elles se sont agrandies.

Puis de nouveaux quartiers ont été construits.

Puis des enfants y sont nés.

Toi, par exemple.

Elle me regarda avec une infinie douceur.

— À partir de ce moment-là, il ne s'agissait plus seulement de protéger une technologie.

Il s'agissait de protéger des vies qui dépendaient désormais d'elle.

Je compris alors ce qu'Élise essayait de m'expliquer depuis le début.

Les décisions ne fabriquent pas seulement des solutions.

Elles fabriquent aussi des habitudes.

Et, un jour, ces habitudes deviennent un monde.

En quittant la pièce ce soir-là, je m'arrêtai quelques instants dans le couloir.

Pour la première fois, je regardai les murs de la ville souterraine autrement.

Ils ne racontaient pas seulement ce que l'humanité avait construit.

Ils racontaient aussi tout ce à quoi elle avait fini par s'habituer.

Publié le 06/07/2026 / 12 lectures
Commentaires
Connectez-vous pour répondre