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Nous restâmes longtemps sans parler.
La tasse avait refroidi entre mes mains. Je regardais le galet posé sur la table, incapable de dire pourquoi il me semblait soudain plus vivant que bien des objets fabriqués autour de nous.
Élise suivit mon regard.
— Tu aimerais savoir à quel moment tout a commencé.
Ce n'était pas une question.
Je hochai lentement la tête.
Elle esquissa un sourire fatigué.
— C'est une erreur que nous faisons tous. Nous cherchons toujours un commencement, comme si l'histoire pouvait tenir dans une seule journée.
Elle se leva et marcha jusqu'à une étagère.
Elle en sortit un classeur gris, usé par les années.
Aucune inscription.
Aucun titre.
Elle l'ouvrit avec précaution.
À l'intérieur se trouvaient des comptes rendus de réunions, des notes manuscrites, quelques photographies et des feuilles couvertes de corrections.
Elle en choisit une.
— J'avais trente-huit ans.
Je pris la feuille.
En haut, une date.
Quelques lignes plus bas, un ordre du jour.
Protection des productions agricoles face aux épisodes de chaleur extrême.
Je relevai les yeux.
— C'était la première fois ?
— Non.
La première fois où nous avons compris que les solutions d'hier ne suffiraient plus.
Elle reprit doucement la feuille.
— Les récoltes diminuaient depuis plusieurs années. Certaines cultures ne supportaient plus les vagues de chaleur. Les réserves d'eau étaient sous tension. Les agriculteurs perdaient des exploitations que leurs familles cultivaient parfois depuis plusieurs générations.
Sa voix ne cherchait ni à convaincre ni à émouvoir.
Elle racontait.
Simplement.
— Ce matin-là, autour de la table, il y avait des chercheurs, des ingénieurs, des représentants du monde agricole et des responsables politiques. Chacun apportait ses chiffres, ses inquiétudes, ses propositions.
Je l'écoutais sans l'interrompre.
— Personne n'est arrivé en disant : « Construisons des bulles géantes. » Ce serait une jolie histoire, mais ce n'est pas la vérité.
Un léger sourire traversa son visage.
— Nous n'avons pas commencé par changer notre manière de vivre.
Elle marqua une pause.
— C'est peut-être cela que je dois te dire honnêtement.
Nous avons commencé par chercher comment continuer.
Continuer à produire.
Continuer à nourrir les villes.
Continuer à faire fonctionner les hôpitaux, les écoles, les transports, l'économie.
La question n'était pas encore : Quel monde voulons-nous laisser ?
La question était : Quelle technologie peut nous permettre de tenir encore quelques années ?
Et les solutions fonctionnaient.
C'est cela qui les rendait si convaincantes.
Chaque innovation sauvait quelque chose.
Une récolte.
Un service hospitalier.
Une région.
Une saison.
Un équilibre économique.
Alors nous recommencions.
Non parce que nous étions aveugles.
Parce que cela marchait.
Elle reposa doucement la feuille sur la table.
— Puis quelqu'un a proposé de contrôler complètement le climat autour des cultures.
Je remarquai qu'elle n'avait pas dit j'ai proposé.
Seulement quelqu'un.
— Tu sais ce qui m'a convaincue ?
Je secouai la tête.
Elle prit quelques secondes avant de répondre.
— Une photographie.
Je ne m'attendais pas à cette réponse.
Elle sortit une image du dossier.
On y voyait un champ.
La terre était ouverte de longues fissures.
Au milieu, un homme était accroupi.
Il tenait une poignée de terre entre ses mains.
— C'était un agriculteur.
Il ne pleurait pas.
Il regardait simplement son champ.
Comme on regarde quelqu'un qu'on ne peut plus sauver.
Je sentis ma gorge se serrer.
— Ce jour-là, continua Élise, j'ai voté en faveur des premières bulles agricoles.
Elle soutint mon regard.
— Sans hésiter.
Je compris immédiatement pourquoi.
À sa place...
J'aurais probablement fait le même choix.
Elle baissa les yeux vers la photographie.
— Tu vois...
Les décisions les plus difficiles ne sont pas celles où l'on choisit entre le bien et le mal.
Ce sont celles où l'on choisit ce que l'on peut encore sauver.
Le silence retomba doucement entre nous.
Je regardais cette photographie.
Je pensais aux récoltes qu'elle avait protégées.
Aux millions de personnes qu'elles avaient nourries.
Puis je pensai à ces immenses dômes que je voyais chaque fois que je montais à la surface.
Pour la première fois, je ne les regardais plus comme une victoire.
Ni comme un échec.
Je les regardais comme une décision.
Et je compris qu'une décision peut sauver une génération sans pour autant répondre à toutes les questions que les suivantes devront se poser.