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Ce qu'il restait du ciel
Les abeilles

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Les abeilles

Je retrouvai Élise quelques jours plus tard.

Elle était penchée sur un livre aux pages jaunies. Lorsqu'elle me vit entrer, elle glissa un marque-page entre deux feuillets et referma doucement l'ouvrage.

— Aujourd'hui, j'aimerais te raconter une erreur.

Je la regardai, surprise.

Depuis notre première rencontre, elle avait toujours parlé de décisions, de souvenirs ou de renoncements.

Jamais d'erreur.

— Une erreur ?

Elle acquiesça.

— Enfin... c'est ainsi que je la regarde aujourd'hui. À l'époque, personne ne l'aurait appelée comme ça.

Elle se leva et alla chercher une vieille photographie.

On y voyait un verger. Des rangées d'arbres en fleurs disparaissaient jusqu'à l'horizon. Au-dessus des branches volaient de petits appareils, à peine plus gros qu'une main.

— Des drones ?

— Oui.

Des pollinisateurs.

Je connaissais leur existence. Ils travaillaient encore dans les bulles agricoles. Leur précision était remarquable. Ils remplaçaient depuis longtemps les insectes devenus trop rares pour assurer seuls la pollinisation.

Élise posa la photographie sur la table.

— Lorsqu'ils sont arrivés, nous avons poussé un immense soupir de soulagement.

Je ne fus pas étonnée.

— Ils ont sauvé les récoltes.

— Oui.

Ils les ont sauvées.

Elle prononça ces mots avec une lenteur inhabituelle.

— Et ils fonctionnaient si bien que nous avons cessé de nous demander pourquoi ils étaient devenus nécessaires.

Je gardai le silence.

— Chaque année, ils étaient plus performants. Plus autonomes. Plus nombreux. Les rendements remontaient. Les agriculteurs retrouvaient un peu d'espoir. Les marchés se stabilisaient. Les pénuries reculaient.

Elle marqua une pause.

— Tout le monde parlait des drones.

Plus personne ne parlait des abeilles.

Ces derniers mots restèrent suspendus entre nous.

Je regardai de nouveau la photographie. Les petits appareils semblaient danser au-dessus des arbres. Ils faisaient exactement ce qu'on leur demandait.

Ni plus.

Ni moins.

— Tu comprends, poursuivit Élise, le problème n'était pas qu'ils existaient.

Elle posa doucement un doigt sur la photographie.

— Le problème, c'est qu'ils nous rassuraient.

Ils nous donnaient le sentiment que le problème était résolu.

Alors nous avons consacré toute notre intelligence à perfectionner les drones.

Beaucoup moins à nous demander comment permettre aux abeilles de revenir.

Je réfléchissais à ses paroles.

— Pourtant, les drones étaient indispensables.

Elle leva les yeux vers moi avec un sourire bienveillant.

— Bien sûr.

Je n'aurais jamais accepté qu'on les abandonne.

Des millions de personnes dépendaient déjà de ces récoltes.

Elle prit une profonde inspiration.

— Tu vois pourquoi ces histoires sont si difficiles à raconter ?

Je hochai lentement la tête.

Parce qu'elle ne parlait jamais d'un mauvais choix.

Elle parlait d'un choix devenu si efficace qu'il avait fini par rendre invisibles toutes les autres questions.

Élise reprit la photographie et la contempla quelques instants.

— Nous pensions sauver les vergers.

Elle releva les yeux.

— En réalité, nous étions surtout en train de sauver notre manière de produire.

La nuance était immense.

Je laissai cette phrase faire son chemin en moi.

Je compris qu'il ne suffisait pas de demander si une solution fonctionnait.

Il fallait aussi se demander ce qu'elle protégeait réellement.

Un verger.

Un modèle agricole.

Une économie.

Une habitude.

Ou peut-être tout cela à la fois.

En quittant la bibliothèque, je levai les yeux vers les jardins intérieurs de la ville. Des fleurs y poussaient avec une perfection presque irréelle.

Je me surpris à chercher un bourdonnement.

Je n'entendis que le souffle discret des systèmes de ventilation.

Et, pour la première fois, ce silence me parut étrange.

Publié le 06/07/2026 / 12 lectures
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