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Deux jours après ma dernière visite chez Élise, je reçus un ordre de mission.
Une intervention sur une station de refroidissement alimentant plusieurs bulles agricoles.
Les déplacements en surface étaient rares. Ils étaient réservés aux équipes habilitées et dépendaient toujours des conditions météorologiques. Le créneau autorisé ne dépassait jamais cinquante minutes.
Je relus deux fois le message.
Je n'étais encore jamais sortie.
Du moins, pas autrement qu'à travers les simulations du Réseau Sensoriel.
Le matin du départ, on nous remit les combinaisons. Elles étaient plus lourdes que je l'avais imaginé. Les techniciens plaisantaient en les enfilant, comme on plaisante d'un équipement devenu banal à force d'être utilisé.
Pour moi, rien n'était banal.
Je vérifiai une dernière fois les connexions du système de refroidissement intégré.
Le responsable passa devant chacun de nous.
— N'oubliez pas. Vous protégez d'abord votre équipement. Sans lui, vous ne protégez plus personne.
Personne ne releva la remarque.
Elle semblait aussi évidente que les consignes de sécurité apprises à l'école.
Le sas se referma derrière nous.
Une première porte.
Puis une deuxième.
Enfin la dernière.
Lorsque l'air extérieur pénétra dans le vestibule, ma combinaison augmenta instantanément sa puissance. Un signal lumineux clignota quelques secondes avant de s'éteindre.
Nous pouvions sortir.
Je levai instinctivement les yeux.
Le ciel était là.
Pour la première fois de ma vie.
Il n'avait rien de celui que j'avais imaginé.
Il n'était ni bleu, ni vraiment gris. Une lumière blanche, presque métallique, recouvrait l'horizon. Le soleil demeurait invisible derrière un voile lumineux qui effaçait les reliefs. Les ombres étaient courtes, nettes, sans douceur.
Je restai quelques secondes immobile.
— On n'a pas toute la journée, lança l'un de mes collègues avec un sourire.
Je le suivis.
Autour de nous, les bulles agricoles s'étendaient à perte de vue. Leurs structures transparentes reflétaient la lumière comme d'immenses gouttes d'eau posées sur une terre desséchée. À l'intérieur, on distinguait des rangées de cultures parfaitement alignées. Des drones se déplaçaient lentement entre les plantations. Des bras automatisés récoltaient les premiers légumes de la journée.
Tout fonctionnait avec une précision remarquable.
Je compris soudain pourquoi Élise refusait de parler d'échec.
Sans ces installations, il n'y aurait probablement eu ni récoltes, ni marchés, ni repas.
Nous marchions sur une passerelle technique lorsqu'un souffle chaud traversa la plaine. Même à travers la combinaison, je le sentis.
Il ne brûlait pas.
Il pesait.
Comme une main immense posée sur les épaules.
Au loin, je distinguai les vestiges d'un ancien village. Quelques murs tenaient encore debout. Un clocher dépassait d'une végétation sèche.
Personne ne semblait y prêter attention.
Je ralentis.
— Il y avait des gens ici ? demandai-je.
Le chef d'équipe suivit mon regard.
— Oui.
Il y en avait partout.
Il répondit sans tristesse.
Comme on énonce un fait connu de tous.
Puis il reprit sa marche.
Nous atteignîmes la station de refroidissement.
Notre intervention dura moins de vingt minutes. Un échangeur à remplacer. Quelques vérifications. Des tests.
Lorsque tout fut terminé, les écrans affichèrent de nouveau leurs indicateurs au vert.
Le chef d'équipe poussa un soupir satisfait.
— Encore quelques années.
Cette phrase me glaça plus que la chaleur.
Quelques années.
Je l'avais déjà lue dans les archives.
Je l'avais entendue dans les souvenirs d'Élise.
Elle revenait encore.
Toujours.
Comme si notre civilisation avançait d'un sursis au suivant.
Sur le chemin du retour, je me retournai une dernière fois vers les bulles.
Elles étaient magnifiques.
Je ne trouvais pas d'autre mot.
Magnifiques.
Parce qu'elles représentaient des milliers d'heures de recherche, d'ingénierie, de travail et d'espoir.
Parce qu'elles nourrissaient des millions de personnes.
Parce qu'elles prouvaient ce dont l'humanité était capable lorsqu'elle refusait de renoncer.
Et pourtant...
Je ne pouvais m'empêcher de me demander quelle question elles avaient fini par faire taire.
Je compris alors qu'Élise ne m'apprenait pas à me méfier des réponses.
Elle m'apprenait à ne jamais oublier les questions.