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Lorsque j'arrivai chez Élise, elle était occupée à ranger des livres.
Je lui proposai mon aide. Elle accepta sans discuter.
Pendant près d'une heure, nous travaillâmes en silence. Certains ouvrages étaient si anciens que je les manipulais avec une prudence presque excessive. Le papier avait jauni. Les couvertures portaient les marques du temps. Pourtant, aucun fichier numérique ne me donnait la même impression de solidité.
Une fois le dernier livre rangé, Élise s'assit lentement. Elle semblait fatiguée.
Je lui servis un verre d'eau.
Elle me remercia d'un sourire.
— Tu sais ce qui me revient souvent en mémoire ?
— Quoi donc ?
— Les salles de réunion.
Je ne pus retenir un sourire.
Je m'attendais à tout, sauf à cela.
Elle le remarqua.
— Moi aussi, ça m'étonne.
Elle prit le temps de boire une gorgée avant de reprendre.
— J'en ai connu des centaines. Des réunions de crise. Des réunions techniques. Des réunions interministérielles. Des réunions avec des chercheurs, des médecins, des ingénieurs, des agriculteurs. Nous étions nombreux. Compétents. Sincèrement préoccupés.
Son regard s'était perdu devant elle.
Comme si la table se trouvait encore là.
— Chacun défendait quelque chose de précieux. Les médecins parlaient des patients. Les agriculteurs des récoltes. Les ingénieurs des solutions qu'ils savaient construire. Les économistes de l'équilibre qu'il fallait préserver. Les élus des décisions qu'il fallait pouvoir appliquer.
Elle leva les yeux vers moi.
— Et tu sais quoi ?
Je fis non de la tête.
— Ils avaient tous raison.
Cette réponse me déconcerta. J'attendais qu'elle me parle d'un conflit, d'une erreur, d'une opposition. Au lieu de cela, elle me parlait de personnes qui avaient raison.
Toutes.
— Alors... où était le problème ?
Elle resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle tira doucement une chaise vide vers nous.
Elle la plaça entre elle et moi.
— Ici.
Je la regardai sans comprendre.
Elle posa une main sur le dossier.
— Cette chaise n'a jamais existé.
Je continuais à la regarder.
— Elle aurait dû être occupée.
— Par qui ?
Élise eut un sourire triste.
— Je ne sais pas.
Peut-être par quelqu'un qui n'était pas encore né.
Peut-être par quelqu'un qui aurait eu le droit de nous demander dans quel monde nos décisions allaient le faire vivre.
Le silence s'installa.
Je regardais cette chaise vide.
Elle paraissait soudain beaucoup plus présente que les deux sur lesquelles nous étions assises.
Élise reprit d'une voix calme.
— Nous parlions toujours des conséquences immédiates. Les coûts. Les délais. Les risques. Les bénéfices. Les vies que nous pouvions sauver. C'était indispensable.
Elle passa lentement sa main sur le bois de la chaise.
— Mais presque jamais nous ne nous arrêtions pour imaginer la société qui apparaîtrait si toutes ces décisions devenaient permanentes.
Elle laissa sa main quelques instants sur le dossier.
— Nous pensions décider de projets.
Elle releva les yeux vers moi.
— En réalité, nous dessinions un mode de vie.
Je sentis un frisson me parcourir.
Je revoyais les bulles. Les combinaisons. Les villes souterraines. Les jardins artificiels.
Aucune de ces inventions n'était absurde.
Aucune n'était inutile.
Ensemble, pourtant, elles avaient fini par dessiner un monde dont personne n'avait réellement parlé.
Avant de quitter Élise, je me retournai une dernière fois.
La chaise était restée au milieu de la pièce.
Vide.
Je compris qu'elle ne le serait plus jamais vraiment.
Chaque fois que je devrais prendre une décision importante, je saurais désormais qu'une personne invisible était assise dessus.
Quelqu'un qui ne pouvait pas encore parler.
Mais qui aurait un jour à vivre avec nos choix.