Faire la vaisselle a toujours été ma prérogative. Ça me détend. Le contact de l’eau chaude sur mes mains me relaxe. Je ne pense qu’au présent. Commencer par ce qui va à la bouche et qui est transparent : les verres, ensuite ce qui va à la bouche : les couverts. Enfin, la porcelaine et puis tout le reste en partant du moins gras, disait toujours maman. Contrairement à elle, je n’ai jamais voulu de ces affreux égouttoirs en plastique. Pas parce qu’ils sont affreux, mais parce que ça me fend le cœur de multiplier les objets. « C’est pas cher » et « c’est pratique », mais c’est pas le problème. Je veux juste le nécessaire. Pourquoi plus ? Pourquoi toujours plus ? J’ai mis longtemps à trouver comment ranger quoi, comment et quand sur la tôle ondulée de l’évier en inox. Les planchettes à tartiner, je les pose obliquement, en travers de la cuvette vide-sauce. Dessus, les assiettes, d’abord les plates, ensuite les creuses, et puis les poêles. Sur le coin au nord-est, je place les tasses, dessous les cylindriques et coniques dessus, et puis les verres en allant vers le nord jusqu’à l’extrême nord-est. Les couverts du service, plein sud, couchés, tous les autres et les ustensiles, perpendiculairement, à l’ouest. À l’est, j’empile les bols, les saladiers et les casseroles, de petits à grands, évidemment. C’est réglé comme du papier à musique, je suis le chef d’orchestre. De toute façon, que je fasse la vaisselle, c’était le marché pour qu’Ana accepte qu’on n’achète pas de lave-vaisselle. C’est peut-être bien un lave-vaisselle, mais je n’en veux pas et je n’en ai jamais voulu. Ça prend de la place, ça tombe en panne, ça coûte des sous, ça fait du bruit, ça consomme beaucoup de courant et, quoi qu’on en dise, ça pompe aussi plus d’eau, sans compter que ça oblige à avoir plus d’assiettes plates, plus d’assiettes creuses, plus d’assiettes à dessert, plus de sous-tasses, le double de plus de verres et au moins autant de couverts… Je préfère faire la vaisselle. Toutefois, ces sept dernières années, la tâche en solo avait beaucoup du Requiem de Mozart, alors qu’aujourd’hui, c’était Whatever gets you thru the night ! et tout le Plastic Ono Band qui débarquait sur l’évier en inox. C’était bien, très bien, et plus que ça, même. Mis bout à bout, imprégnés de… — c’est un gros mot, mais tant pis, je me lance — imprégnés d’amour, les instants du quotidien se muent en une suite de scènes troublement érotiques. Ce ne sont pas des préliminaires dont je parle, ces caresses vaguement techniques que se prodiguent les partenaires pour préparer l’autre à l’accouplement et, éventuellement, au moins pour l’un d’eux, à l’orgasme. Les moments que je raconte font partie d’un tout parmi lequel le coït n’est qu’une séquence. En comptant les corvées du ménage, des sourires, une réprimande pour patate mal épluchée, mes mains sur son cou, très fin et très long, très doux aussi et chaud, la sieste, deux ou trois baisers, une orange partagée, la série nulle à la télé, la tisane, le plaid déposé sur nos jambes et puis bien d’autres choses que je ne vous révélerai pas, Ana et moi avons fait l’amour toute la journée et jusque tard sans nous arrêter.