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Ce texte participe à l'activité : Le rétroviseur : écrire en regardant derrière soi

[Texte proposé pour l'atelier d'écriture "Le rétroviseur"]

 

Fini ! Je quitte cette ville pour de bon. Je laisse derrière moi des mois de souffrance et d’angoisse.
Ils ont voulu ma peau mais ils ne m’ont pas eu ; j’ai été prudent et avisé mais c’est de plus en plus compliqué d’éviter leurs pièges, il vaut mieux s’enfuir et mettre de la distance entre eux et moi.

J’ai choisi d’emprunter les petites routes, elles me semblent moins fréquentées et plus sûres que l’autoroute ; ils la surveillent peut-être.
Il est déjà tard, je roulerais quelques heures et m’arrêterais pour dormir un peu dans la voiture. Si tout se passe comme prévu, je serais en sécurité dès demain dans la matinée. Je pourrais aussi changer de pays, à voir …

 

Mmh, je pensais être seul sur cette départementale mais ce n’est pas le cas, je vois des phares dans le rétroviseur. Non, pas des phares, un seul phare, une moto assurément, elle va vite, elle me rattrape. Ça y est, elle arrive à mon niveau. Qu’est-ce qu’elle fait ? Pourquoi elle ne me double pas ?
Elle reste en retrait, à une dizaine de mètres derrière moi. Bon sang, se pourrait il que ce soit eux ?
Il y a de nombreux virages sur cette route, dans le dernier lacet, j’ai pu apercevoir la moto de profil et l’ai reconnu. J’ai du plonger dans ma mémoire pour retrouver le moment où j’avais vu cette moto pour la première fois, une Kawasaki noire, sportive.

Elle était garée devant chez moi alors que je rentrais du boulot. Au moment où j’allais entrer, le motard sortait de chez moi, accompagné de ma femme. J’avais remarqué alors leur complicité, leurs regards. L’homme présentait bien, grand, athlétique, sûr de lui ; on aurait dit un politicien. Ma femme m’avait raconté une belle histoire, une vieille connaissance qui lui rendait visite ; j’avais fait semblant d’y croire.

 

Je me rappelle, c’est à partir de ce moment où tout s’est enchaîné. J’ai reçu des appels téléphoniques avec un correspondant muet qui raccrochait rapidement, j’apercevais des allers et venues devant ma maison. Je n’avais pas saisi le sens de tout cela au début, c’est lorsque j’ai compris que j’étais suivi jusqu’à mon lieu de travail que j’ai réalisé. Mon poste au ministère des finances n’était pas particulièrement haut placé mais j’avais sans doute déterré un dossier sensible et j’avais accès à de nombreuses données. J’avais alors fait le point sur les dossiers actuels et ceux que j’avais eu à traiter récemment mais rien de suspect ne ressortait. S’agissait-il d’un maffieux ? D’un homme politique d’envergure ? La DGSI ?
C’était sous mon nez mais impossible de savoir qui m’espionnait. N’importe laquelle des entreprises que j’étudiais pouvait être une société écran, une boîte vide permettant le transfert d’argent sale. Je commençais tout de même à poser sur le papier quelques hypothèses, des noms, des preuves potentielles de blanchiment, des liens ; je gardais dans mon portefeuille les résultats de ces recherches, ni mon bureau ni ma propre maison ne me semblaient sûrs.

 

Et cette moto qui me suit toujours. Si je décélère, elle ralentit et si j’accélère, elle fait de même. Qu’est ce que je peux faire ? Si je m’arrête, ils me tomberont dessus, ils n’attendent que ça. Je ne peux pas les semer, avec une moto, il va bien plus vite que moi et je ne suis pas un pilote. Je pourrais prendre une autre route mais encore faudrait-il trouver un carrefour sur cette route interminable.

J’avais revu cette moto à quelques occasions, sur le parking du supermarché où j’allais faire mes courses, garée dans une rue proche de chez moi. J’avais au départ imaginé qu’il s’agissait d’un amant de ma femme mais la réalité était plus complexe. Ma femme n’avait rien d’un canon de beauté ni n’était douée d’une intelligence ou d’intérêt hors norme alors que le motard avait une prestance, de l’assurance, du charisme, un charme élégant. Ils n’étaient pas tombés amoureux, il l’avait séduite pour mieux m’approcher.

Lorsque j’avais évoqué le sujet avec elle, en prenant mille précautions, elle m’avait assuré qu’elle ne l’avait revu qu’une seule fois, celle où je l’avais croisé et que je me faisais des idées. Comment la croire ? Étant amoureuse de lui, elle le protégeait et n’hésitait pas à me mentir.

 

C’est à ce moment qu’elle a basculé. J’ai vu l’inquiétude sur son visage, je l’avais démasqué même si je n’en laissais rien paraître. Tout en feignant l’indifférence, je me suis mis à la surveiller discrètement. Mes doutes étaient fondés, ils avaient réussi à la convaincre de travailler pour eux.

Ainsi, je l’ai surpris en train de fouiller mes affaires, d’épier mes conversations au téléphone ou encore de questionner nos amis à mon propos.

Depuis plusieurs jours, elle me poussait aussi à aller voir un médecin qu’elle connaissait ; je trouvais alors n’importe quel prétexte pour refuser et retarder ce moment. C’est hier que j’ai compris qu’elle avait franchi un cap, je l’ai aperçu en train de mettre des drogues dans mon assiette alors qu’on allait passer à table. Je me suis littéralement enfui sans me retourner.

 

Du mouvement dans le rétro. La moto ! Elle accélère ! Elle commence à me doubler. Si je ne fais rien, une fois à ma hauteur, le motard pourra me tirer dessus. Je dois agir vite mais quoi faire ?
Allez, je pile et un grand coup de volant dans sa gueule en même temps.

 

Nooon !

 

J’ai fait un tête à queue et me suis encastré dans la barrière de sécurité. Je suis à moitié dans les vapes. Je n’ai même pas eu la moto, elle a fait un écart et m’a dépassé. Elle s’est arrêté un peu plus loin et le motard court maintenant vers moi. Impossible de redémarrer ! Je suis foutu.

Le motard est bientôt sur moi, il enlève son casque. Mais ? C’est une femme ? Et elle n’a pas d’arme.

 

- Ça va ? Vous êtes blessé ? Mon dieu, je suis désolé, je vous ai fait peur en doublant.

- Euh non, je suis un peu sonné mais je ne crois pas être blessé.

- J’étais derrière vous depuis un moment, je pensais que vous m’aviez remarqué.

- C’est moi qui ai fait une erreur de conduite. Ne vous en voulez pas.

 

Bon, elle est larmoyante, sans doute plus sous le choc que moi, et propose de m’aider.
Finalement, ma femme avait peut-être raison en parlant de paranoïa.

 

Mai 2026


Publié le 13/05/2026 / 4 lectures
Commentaires
Publié le 13/05/2026
Superbe un texte... lorsque la paranoïa s'incruste. Un texte avec du rythme qui fait ressentir l'angoisse. Magnifique !
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