Nous sommes en l'an 2087.
Depuis le début du millénaire, le monde est confronté à une grave crise climatique. La température de la planète a fortement augmenté, provoquant des canicules extrêmes, des incendies gigantesques, des tsunamis et bien d'autres catastrophes naturelles.
L'accélération du vieillissement de la Terre inquiète de plus en plus les climatologues. Une véritable course contre la montre s'est engagée pour tenter de sauver la planète. Les initiatives se multiplient : lutter contre la pollution, recycler les déchets, économiser l'eau, protéger la biodiversité et empêcher la disparition de nombreuses espèces.
Pourtant, certains pensent que ce combat est déjà perdu d'avance. Selon eux, il faudrait des dizaines, voire des centaines d'années, pour réparer les dégâts causés à notre environnement. Or, c'est précisément ce qui nous manque : le temps.
Face à cette urgence, un nouveau ministère a vu le jour : le ministère de la Récupération du Temps. La première mesure qu’il a adoptée est aussi radicale qu’inédite :
Tout minute perdue doit être retrouvée et rendue à la société.
Chaque citoyen doit, en fin de journée, retrouver et rendre exactement le temps qu’il a perdu.
Le réveil sonne. Antoine lui assène une claque pour le faire taire et tourne la tête de l'autre côté de l'oreiller. Il est réveillé, mais s'abandonne quelques instants à sa rêverie matinale.
Antoine quitte son appartement. La journée ne fait que commencer, et pourtant il a déjà cinq minutes de retard.
Dans la rue, Antoine attend au bord du passage piéton. L'arrêt de bus qu'il doit rejoindre se trouve de l'autre côté de la chaussée. Dès que le feu passe au rouge, il s'élance. Comme toujours, il veille à ne poser les pieds que sur les bandes blanches.
Il a pris cette habitude lorsqu'il était enfant.
À l'époque, le ministère de l'Époque avait décrété que, puisque la surface de la Terre se réchauffait, il fallait limiter au maximum les frottements avec le sol. Les citoyens étaient donc invités à marcher en posant les pieds le moins souvent possible et le moins longtemps possible.
Pendant plusieurs mois, les rues des villes comme les chemins des campagnes furent peuplés de passants sautillant sans cesse ou avançant à grandes enjambées pour réduire leurs points d'appui. L'idée se voulait écologique ; elle se révéla surtout dangereuse. Les accidents se multiplièrent. Les chutes, les entorses et les déchirures ligamentaires devinrent si fréquentes que la mesure fut finalement abandonnée. Pourtant, certains, comme Antoine, avaient tellement intégré cette façon de se déplacer qu'ils continuaient à l'appliquer, sans même y penser.
Quelques minutes plus tard, le bus le déposa devant le supermarché où il travaillait depuis bientôt huit ans.
Antoine n'aime pas vraiment son travail. Il est caissier dans un supermarché. Les journées se ressemblent toutes et cette monotonie lui pèse. Rester concentré du matin au soir lui demande un effort constant. Assis derrière son tapis roulant, il laisse parfois son esprit s'évader quelques secondes, et ces instants d'inattention lui coûtent de précieuses minutes.
Car Antoine est un homme plein de curiosité . Une jolie cliente qui lui adresse un sourire, une chanson agréable diffusée par les haut-parleurs du magasin, un rayon de soleil qui glisse à travers les portes automatiques et réchauffe le bout de ses doigts... Tout attire son regard, tout éveille son imagination, tout lui fait perdre du temps.
Pendant les heures creuses, l'attente devient presque insupportable. Il aimerait simplement s'accouder à sa caisse, regarder les gens passer, laisser vagabonder ses pensées jusqu'à l'arrivée du client suivant. S'accorder quelques minutes de rêverie.
Mais c'est impossible.
Chaque seconde perdue devra être restituée. Chaque instant d'oisiveté devra être compensé. Dans ce monde, même le droit de ne rien faire est devenu un luxe que plus personne ne peut s'offrir.
Cette tendance à laisser son esprit vagabonder finit naturellement par attirer l'attention.
Pour cette raison, Antoine est régulièrement réprimandé par son patron.
— Antoine ! Vous avez encore ralenti la file numéro trois.
Antoine relève la tête.
— Pardon... Je regardais juste...
— Justement. Vous regardiez. Pendant que vous regardiez, six clients ont attendu. Vous ne perdez pas seulement votre temps, vous faites perdre celui de tout le supermarché.
Le patron désigne l'écran qui affiche les statistiques de la journée.
— Vous savez que chaque minute compte. Si vous continuez ainsi, c'est toute l'équipe qui devra compenser.
Antoine baisse les yeux.
— Oui, monsieur.
Le soir, il reste donc travailler bien après la fermeture. Il rentre chez lui à des heures tardives pour rembourser les minutes perdues au cours de la journée.
Pourtant, il n'arrive pas à renoncer à sa nature. Antoine aime rêver.
Alors il s'efforce de rêver tout en travaillant.
Sa main gauche saisit un article sur le tapis roulant. Elle le transmet aussitôt à sa main droite, qui le présente devant le lecteur de code-barres. Un bip retentit. Son bras se tend ensuite pour déposer l'article juste à portée de main du client, qui le glisse aussitôt dans son sac.
Le geste est devenu une mécanique parfaitement huilée. Son corps travaille presque tout seul. Son esprit, lui, profite de ces quelques secondes pour s'échapper ailleurs.
Et lorsqu'il s'échappe, il revient presque toujours au même endroit.
Il arrive souvent à Antoine de penser à son ami Léonard. Toujours avec une pointe d'envie.
Léonard est un « Résistant du Vide », un rebelle à l'ordre établi, un dissident que le gouvernement considère comme dangereux. Il appartient à un petit mouvement clandestin dont les membres défendent une idée devenue presque subversive : « C'est dans le temps perdu que la vie existe vraiment. »
Léonard revendique le droit de perdre son temps.
Le droit de s'asseoir sur un banc sans raison. De regarder les nuages passer. D'écouter le vent dans les arbres. De lire un livre sans chercher à rentabiliser chaque minute. De laisser une conversation s'éterniser, simplement parce qu'elle est agréable.
Pour lui, le temps perdu n'est pas un gaspillage. C'est le seul temps qui appartienne encore véritablement à l'être humain.
Antoine envie Léonard.
Lorsque les journées interminables et les nuits trop courtes finissent par l'épuiser, Léonard, lui, affiche dès le matin un visage reposé, presque lumineux.
Il dort profondément. Son sommeil n'est pas un simple moyen de récupérer pour rembourser le temps perdu le lendemain. Ses rêves ne sont pas mis au service de la productivité. Ils ne servent à rien. Il dort, tout simplement.
Cette idée fascine Antoine. Dormir sans culpabilité. Se réveiller sans avoir une dette de temps à rembourser. Accepter que quelques heures de sa vie n'aient d'autre but que le repos.
Pour Antoine, cela ressemble presque à un acte de rébellion.
Mais si Léonard occupait souvent ses pensées, il n'était pas le seul.
Récemment, Antoine a connu un chagrin d'amour.
La jolie Annabelle, la fleuriste du quartier, avait fini par envahir son cœur bien avant d'entrer dans sa vie. Chaque matin, il ralentissait imperceptiblement le pas en passant devant sa boutique. Elle arrangeait ses bouquets avec une délicatesse qui le fascinait. Il trouvait toujours un prétexte pour s'arrêter : acheter une plante dont il n'avait pas besoin, demander le nom d'une fleur, commenter le parfum d'une rose ou la couleur d'une pivoine.
Peu à peu, ils avaient appris à se connaître. Ils échangeaient quelques mots, parfois un sourire, parfois un rire. Antoine attendait ces instants toute la journée. Une fois rentré chez lui, il revivait chacune de leurs conversations, imaginait ce qu'il aurait pu dire, inventait mille façons de lui déclarer son amour.
Mais toutes ces pensées avaient un prix.
Dans cette société, réfléchir trop longtemps, hésiter, rêver, espérer, regretter ou même pleurer étaient considérés comme du temps perdu. Et tout temps perdu devait être restitué.
Antoine accumulait les dettes de minutes sans même s'en rendre compte.
Puis, un soir, il trouva enfin le courage de l'inviter à marcher avec lui après la fermeture de la boutique. Annabelle lui répondit avec douceur. Elle l'aimait bien. Vraiment. Mais leurs vies n'étaient pas compatibles.
Annabelle faisait partie de ceux qu'on appelait les « pleins de temps ».
Une élite rare. Des citoyens capables d'optimiser chaque seconde de leur existence. Ils ne perdaient jamais une minute. Leur compteur de temps était toujours créditeur. Ils voyageaient, obtenaient les meilleurs emplois, vivaient plus longtemps que les autres et étaient admirés comme des modèles.
Antoine, lui, appartenait à l'autre monde. Celui des retardataires, des rêveurs, des distraits chroniques.
Leur histoire semblait condamnée avant même d'avoir commencé.
Pendant plusieurs semaines, Antoine continua pourtant à passer devant la boutique. Il n'entrait plus. Il regardait simplement Annabelle composer ses bouquets derrière la vitrine, puis reprenait son chemin.
Chaque matin, il perdait ainsi quelques minutes de plus.
Et, étrangement, c'étaient les seules qu'il ne regrettait pas.
Antoine aurait aimé demander conseil à Léonard au sujet d'Annabelle. Mais il connaissait déjà sa réponse.
— Laisse-lui le temps. Si elle doit venir vers toi, elle viendra.
Léonard répondait toujours ainsi. Pour lui, rien de précieux ne pouvait naître de la précipitation.
En réalité, Antoine savait que leur histoire avait peu de chances d'aboutir.
Les « pleins de temps » et les « Résistants du Vide » appartenaient à deux mondes qui s'ignoraient. Cette opposition ne se limitait pas aux histoires d'amour. Elle traversait toute la société. Les premiers vénéraient chaque seconde économisée ; les seconds défendaient le droit de la gaspiller. Les uns considéraient le temps comme un capital à faire fructifier. Les autres comme un espace où vivre.
Ils ne se croisaient presque jamais.
Leurs seuls face-à-face avaient lieu lors des manifestations organisées par les Résistants du Vide. Les cortèges défilaient lentement, presque volontairement, au grand désespoir des autorités. Les manifestants prenaient le temps de marcher, de discuter, de chanter. Certains s'arrêtaient même au milieu de l'avenue pour contempler le ciel.
Leurs pancartes affichaient des slogans devenus célèbres :
« Je glande, donc je suis. »
« Ni montre, ni maître. »
« Liberté, Égalité, Oisiveté. »
Ou encore :
« Une minute perdue est une minute vécue. »
« Le temps n'est pas une monnaie. »
À chaque manifestation, les chaînes d'information dénonçaient un mouvement irresponsable, accusé de ralentir le pays tout entier. Pourtant, en les regardant défiler, Antoine ne pouvait s'empêcher de ressentir une étrange nostalgie.
Comme si ces femmes et ces hommes étaient les derniers à savoir ce que signifiait réellement vivre.