Chapitre I — Le quai des silences
La pluie tombait en rideau fin sur la gare déserte. Les pavés luisaient sous les lampadaires, et chaque goutte semblait prolonger le souffle du monde. Le train, immobile, attendait. Ses wagons sombres formaient une ligne d’ombre, un serpent d’acier prêt à s’éveiller. L’air sentait le fer, la poussière et le souvenir.
Je montai à bord sans billet, poussée par une intuition. À l’intérieur, le silence avait une texture : celle du cuir usé, du bois ciré, du temps suspendu. Trois passagers occupaient le wagon.
Une femme droite, vêtue de sombre, le regard calme et profond : Jane Eyre.
Un adolescent nerveux, bonnet rouge vissé sur la tête, les mains dans les poches : Holden Caulfield.
Et un enfant blond, frêle, les yeux pleins d’étoiles : le Petit Prince.
Ils ne se parlaient pas. Chacun semblait enfermé dans son propre monde, comme trois planètes en orbite autour d’un même silence. Jane écrivait dans un carnet à la couverture de cuir, ses doigts fins traçant des mots invisibles. Holden tapait du pied, impatient, comme s’il voulait que quelque chose — n’importe quoi — se passe enfin. Le Petit Prince, lui, observait la pluie glisser sur la vitre, fasciné par la danse des gouttes.
Je pris place face à eux. Le train ne bougeait pas, mais j’avais la sensation d’avoir déjà quitté la réalité.
Chapitre II — Les voix du wagon
Le bruit de la pluie s’atténua, remplacé par un souffle régulier, presque humain. Le wagon semblait respirer.
Jane leva les yeux de son carnet.
— Ce train ne partira pas tant que nous n’aurons pas trouvé pourquoi nous sommes ici, dit-elle doucement.
Holden éclata d’un rire bref.
— Vous croyez à ce genre de trucs ? Moi, je suis juste monté pour fuir les gens.
— Fuir, répondit Jane, c’est parfois une autre manière de chercher.
Le Petit Prince, sans quitter la vitre des yeux, murmura :
— Moi, je cherche ma rose. Peut-être qu’elle est montée dans un autre wagon.
Je les écoutais, fascinée. Trois voix, trois musiques. Jane parlait comme on écrit : avec gravité et pudeur. Holden lançait ses phrases comme des pierres, pour voir si elles feraient des ricochets. Le Petit Prince, lui, parlait bas, mais chaque mot semblait ouvrir une fenêtre dans l’air.
— Et toi ? demanda Jane en me regardant. Pourquoi es-tu ici ?
Je cherchai une réponse.
— Peut-être pour vous écouter. Peut-être pour comprendre ce que vos histoires ont laissé en moi.
Holden haussa les épaules.
— Les histoires, c’est pour ceux qui ont peur du vrai monde.
Jane sourit.
— Ou pour ceux qui veulent le réparer.
Le Petit Prince hocha la tête.
— Les histoires, c’est ce qui reste quand tout le reste s’efface.
Le train vibra soudain, imperceptiblement. Comme s’il avait entendu.
Chapitre III — Le train des reflets
Les vitres se couvrirent d’images mouvantes. À travers la buée, je vis défiler des paysages impossibles : une lande balayée par le vent, un désert doré, une ville de néons et de pluie. Chaque reflet semblait venir d’un autre monde, d’un autre livre.
Jane ferma son carnet.
— Si le train ne repart jamais, il faudra écrire le voyage à la place du départ.
Holden ricana.
— Vous êtes marrante. Moi, j’écris rien. J’essaie juste de pas devenir comme les autres.
— Et tu crois y arriver ? demanda Jane.
Il détourna le regard.
— J’en sais rien. Peut-être que je suis déjà foutu.
Le Petit Prince posa sa main sur la vitre.
— Personne n’est foutu tant qu’il reste une étoile à regarder.
Le train s’ébranla lentement. Les paysages se mirent à défiler, mais aucun n’était réel. Nous traversions des forêts de papier, des mers d’encre, des collines faites de phrases. Les rails semblaient faits de mots.
Je sentis une chaleur étrange m’envahir. Ce n’était pas un voyage dans l’espace, mais dans la mémoire.
Chapitre IV — Les paysages intérieurs
Le wagon vibrait doucement. Jane regardait dehors, son visage éclairé par la lumière changeante.
— J’ai toujours cru que la liberté se gagnait seule, dit-elle. Mais peut-être qu’elle se partage.
Holden, adossé à la vitre, soupira.
— La liberté, c’est juste le droit de dire non.
— Non à quoi ? demanda le Petit Prince.
— À tout ce qui sonne faux.
Jane hocha la tête.
— Alors dis oui à ce qui sonne juste.
Le silence retomba. Le train traversait maintenant un paysage de brume et de lumière. Par moments, on distinguait des silhouettes : un renard, un manoir, un adolescent marchant dans la neige. Des fragments de leurs vies, suspendus dans l’air.
Je compris alors que ce train n’allait nulle part. Il reliait les mondes intérieurs, les souvenirs, les blessures. Il faisait voyager les âmes qui avaient encore quelque chose à dire.
Le Petit Prince se tourna vers moi.
— Et toi, que cherches-tu ?
Je répondis sans réfléchir :
— À comprendre pourquoi certaines histoires ne me quittent jamais.
Il sourit.
— Parce qu’elles t’ont reconnue avant que tu les lises.
Chapitre V — Le quai des adieux
Le train ralentit. La pluie avait cessé. Le ciel, lavé, s’ouvrait sur une clarté neuve.
Jane rangea son carnet.
— Il est temps de descendre, dit-elle.
Holden remit son bonnet.
— Ouais. Faut bien retourner dans le vrai monde.
Le Petit Prince me regarda longuement.
— N’oublie pas : les histoires ne meurent pas. Elles dorment dans les cœurs qui les ont aimées.
Je descendis la première. Le quai était vide, baigné d’une lumière douce. Sur un banc, un carnet m’attendait, ouvert à la première page. L’encre y brillait encore.
Une phrase, écrite d’une main inconnue :
“Les personnages ne meurent jamais, tant qu’on continue de leur parler.”
Je levai les yeux. Le train avait disparu.
Mais dans l’air flottait encore un parfum de papier chaud, de rêve et de départ.
Et, quelque part, dans le murmure du vent, j’entendis trois voix mêlées — une femme, un adolescent, un enfant — qui continuaient de voyager.
**Les Trois Visages du Voyage Intérieur**
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☆Jane Eyre
Issue du roman éponyme de Charlotte Brontë, Jane Eyre incarne la force intérieure, la dignité et la quête d’indépendance. Dans le texte, elle représente la résilience et la lucidité morale. Elle est celle qui observe, qui écrit, qui cherche à comprendre avant d’agir. Sa présence dans le train symbolise la conscience, la part de nous qui refuse la compromission et qui avance malgré la solitude.
Je l’ai choisie parce qu’elle porte en elle une lumière grave, une foi en la vérité intime. Elle est la voix de la raison sensible, celle qui relie la douleur à la création.
☆Holden Caulfield
Personnage principal de L’Attrape-cœurs de J.D. Salinger, Holden est l’adolescent désabusé, hypersensible, en lutte contre l’hypocrisie du monde adulte. Dans le texte, il représente la révolte et la fragilité, la part de nous qui refuse de grandir parce qu’elle sent que grandir, c’est souvent trahir.
Je l’ai choisi pour son regard brut et sincère, pour sa manière de dire non à tout ce qui sonne faux. Il apporte au récit une tension, une énergie nerveuse, un refus du conformisme qui équilibre la sagesse de Jane.
☆Le Petit Prince
Créé par Antoine de Saint-Exupéry, il est l’enfant éternel, celui qui voit avec le cœur. Dans le texte, il incarne l’innocence, la pureté du regard et la foi en l’amour. Il est la mémoire du merveilleux, la voix de la simplicité au milieu des complexités humaines.
Je l’ai choisi parce qu’il est le lien entre les mondes, celui qui comprend sans juger, qui écoute sans craindre. Il est la douceur qui apaise Holden et la lumière qui éclaire Jane.
° Leur rencontre °
Ces trois figures forment un triangle symbolique :
Jane, la femme qui pense et écrit, représente la maturité lucide.
Holden, le jeune homme en colère, incarne la révolte et la sincérité brute.
Le Petit Prince, l’enfant rêveur, symbolise la pureté et la foi en l’essentiel.
Leur réunion dans le train crée un espace où ces trois dimensions de l’être — la raison, la révolte et l’émerveillement — dialoguent. Ensemble, ils forment une allégorie du voyage intérieur, celui que tout lecteur entreprend en cherchant à se comprendre à travers les histoires qui l’ont marqué.