Newsletter d’un vioque
(mais moins qu’il voudrait le faire croire)
Je vous écris un petit courrier en forme de Newsletter, mes ex-compagnons de route, car la formule me semble être la plus adaptée à ce que vous êtes susceptibles d’avoir envie d’apprendre et moi de vous raconter. Je m’explique ; si vous êtes de ceux peu curieux de la vie d’après, celle que vous ne connaissez pas encore et que, pour ma part, je découvre, vous en resterez là de votre lecture et ni vous ni moi ne nous en trouverons marris. Si, en revanche, les carabistouilles dont je pourrais m’esbaudir d’autant que je les imaginerais déclencher chez vous quelque sourire réjouis, vous les espérez, vous lirez mes digressions spéculatives en tout ou en partie, vite ou bien lentement, tout seul ou en équipe, exactement de la manière jugée par vous la mieux appropriée. D’une façon comme de l’autre, tout sera pour le mieux.
Ceci étant acquis, je voulais tous vous remercier du fond de mon petit cœur palpitant pour votre participation, d’une façon ou d’une autre, à la merveilleuse, aux merveilleuses fêtes de départ qui nous ont été offertes à Henriette et à moi et dont j’ai tiré grande jouissance, soyez-en assurés. Quoique j’aie parfois abusé du cabotinage, j’exècre en général l’esbroufe et la coquetterie. C’est sans outrance de langage aucune donc que j’ose lancer du « merveilleux » ou pareillement du « jouissance ». Je dois même vous avouer que les festivités autour de mon départ font partie des cinq plus mémorables de mon existence. Il y eut d’abord ma naissance, dont je me souviens mal, d’après quelques photos et les dires partisans de maman. En second vint le repas de clôture de ma promotion dont j’étais président. Il y eut encore, troisièmement, mon mariage qui, s’il fut un désastre, débuta cependant par une soirée inoubliable. Et le mois dernier cette triple fête de départ à la retraite. Entamée le midi dans le foyer nous étant tout entier dédié, poursuivie le lendemain avant le spectacle où un public sincèrement enthousiaste salua mon petit compliment et terminée par un verre cordial et gaillard au terme d’un allègre démontage, elle est le quatrième instant où je me sentis, non pas une mais trois fois, pleinement béni des dieux, me prenant presque pour l’un d’eux. Il n’y en a donc pas cinq, me diront les plus attentifs. Ce serait sans compter la fête de mon inhumation qui, je peux vous l’assurer, sera inoubliable aussi, simplement cette fois, davantage pour vous qu’elle ne le sera pour moi. J’y travaille déjà.
À ce sujet, je dois vous avouer que je commence seulement à intégrer ma nouvelle réalité, mon installation, sous votre bienveillante bénédiction, dans la voiture de tête.
Son bas âge, on le traverse dans la dernière, la toute petite avant de passer dans la précédente, l’une des plus lumineuses et colorées, celle où l’on demeure jusqu’à ses quinze ans. Alors on rejoint la voiture-bar devant où l’on commet tous les excès jusqu’à ce qu’on se retrouve tout coi devant Monsieur le Curé. Il est temps alors de s’engager dans la seconde, la plus longue de toutes, où, selon ses origines, son potentiel, son avidité ou son altruisme, on rejoindra son siège plus ou moins confortable, plus ou moins enviable, mais de toute façon précaire, car nul n’échappe, lors de sa mise à la retraite, à voiture de tête devant laquelle il n’y aura plus rien. Elle nous conduira tous, peu importe nos origines, notre potentiel, notre avidité ou notre altruisme, vers le même pérenne endroit, le CDI ultime.
En ce qui me concerne, si l’on en croit les statistiques, si je les interprète correctement, elle roulera jusqu’à mes 80,3 ans, soit à 80 ans en plus de 80,3 jours, c’est-à-dire, étant né le 22 décembre 1962 à 19 h, le mercredi 11 mars 2043 à 3 heures du matin… environ. Bref, ne prévoyez rien le lundi 16 mars 2043, il n’est pas impossible que vous soyez conviés à une fête qui bien que mortuaire n’en soit pas moins baroque.
Que dire encore ? sinon qu’ayant la chance d’avoir une amoureuse qui reste jeune, et donc encore au turbin, j’apprends quelques ficelles pour alléger son labeur ménager, avouons-le toujours trop exclusivement féminin. Je suis maintenant parfaitement compétent pour le gratin de jambon, les soupes et les veloutés en plus d’avoir fait des progrès notables dans le domaine des lessives. Seul le linge fragile me résiste encore. Luce me refuse d’y toucher. Mais, m’a-t-elle promis, elle reste très confiante.
Pour ne point vous lasser, je me propose de conclure par les alexandrins qui m’ont apporté tant de plaisir lorsque vous m’avez laissé vous les réciter. C’était durant ce si charmant dernier soir, pour quelques heures encore dans la deuxième voiture.
Mesdames et Messieurs bienvenue en nos murs
Installez-vous céans et cessez ces murmures
Car d’affaires importantes, je suis là pour parler
C’est le temps d’une minute soyez-en assurés
Dans ce si beau théâtre où je suis technicien
Chaque soir je regarde jouer les comédiens
Et puis les danseurs et puis des magiciens
Ou Ginka Esi Grave avec ses musiciens
Ces artistes tellement grands, qui me remplissent les yeux
Et si tellement beaux que je voudrais être eux
Un jour peut-être, qui sait ? je me prends à rêver
Je serai parmi eux devant vos yeux charmés
Vous me trouverez drôle et vous rirez aux larmes
Me trouvant presque beau et tombant sous mon charme
(Mais)
Ce jour est arrivé la dirtech en personne
M’a dit de vous rappeler d’éteindre vos téléphones
Bien modestes débuts me direz-vous blasés
Soit, ce n’est qu’un début mais je vous ai ravis
Mes phrases alambiquées, elles vous ont divertis
Avouez-le, avouez-le, vous avez ri
Si vous saviez combien cela me réjouit
(Allez)
Je vous laisse, il est temps d’atterrir, d’un peu m’écraser
De retourner dans les coulisses me cacher
Mais tellement heureux de vous avoir touchés
Le cœur encore vibrant vous souhaitant bonne soirée,
Bonnes fêtes et déjà bonne année.
Olé !
(C’était un spectacle d’inspiration flamenco)