PARTAGER

Station Raspail, toujours et encore des inconnus en foule sur ce quai, amas faussement tranquille avant la ruée. Un bruit sourd, un souffle d’air et les portes s’ouvrent en un claquement sec.

J’hésite un court instant à entrer ; tant de corps entassés dans ce wagon !

Je sens qu’on me pousse et cherche aussitôt un peu d’espace, moins de promiscuité. Plus je m’approche du bout du wagon, mieux je respire. Au fond, devant une porte grise massive, plus personne ! Je me retourne, interrogateur vers les passagers aux yeux inexpressifs. Je dois être transparent pour eux, je n’accroche aucun regard. Seuls me fixent les yeux bleus d’un homme en noir, personnage insolite, filiforme, presque hautain avec sa canne sous le bras.

Cette porte, à peine effleurée, coulisse sans bruit. Je la franchis. Ce wagon est bien différent. Il semble presque vide avec une dizaine de personnes d’âges et de sexes variés. Et aussi cet enfant au milieu d’eux avec entre ses mains un ballon bleu et jaune semblable à celui de mon enfance, ce sont les seules taches de couleurs vives.

Je croise leurs regards quasiment vides qui paraissent m’éviter, est-ce que je détonne parmi eux ?

Ils sont silencieux et sagement assis, immobiles. Au moindre de leurs gestes lents, leurs vêtements flottent autour d’eux, à moins que ce ne soit eux qui flottent ?

La moquette brun foncé est si épaisse, qu’en me retournant, je peux voir les poils se redresser lentement pour effacer la trace de mes pas. Je remarque que seul l’homme à la canne m’a suivi, immobile, silencieux lui aussi. Aucun bruit n’anime ce wagon ; celui des roues sur les rails, on ne peut que l’imaginer.

Cette teinte sombre de la moquette et des sièges n’égaye en rien le gris uniforme des parois et du plafond faiblement éclairés. Près du premier homme, un froid bizarre me saisit, un sentiment encore plus étrange m’envahit.

Serais-je en train de rêver et de voir se matérialiser des fantômes ?

Sont-ils tous… ?

Je ne peux prononcer ce mot si brutal, si définitif. Je cherche les yeux de l’homme en noir, je crois y déceler de la bienveillance teintée de compassion. Il lève lentement sa canne, comme pour me saluer.

Sans savoir pourquoi, son geste me redonne confiance et d’un coup, je crie : « Sortez de ma réalité, vous voyez bien que je vous rêve ! »

Sans un mot, ils s’effacent. Le ballon, un foulard terne et deux ou trois chaussures noires, restent sur place. Le gris se fait plus clair, moins inquiétant, la lumière plus forte, couleurs et bruits reviennent et le sol se durcit.

Station Barbès une trentaine de passagers entre. Est-ce le fruit de mon imagination, j’ai l’impression qu’ils me regardent un peu effrayés. Vainement je cherche l’homme à la canne, mon seul témoin.

Le nez à la vitre, défilent les quais des stations Anvers et Pigalle Enfin, c'est Blanche, sa nudité et ses escaliers. Je sors lentement vers le jour, une transition nécessaire entre le monde souterrain et mes rues habituelles. Je sais que comme une carte postale pour touristes, le Moulin Rouge se dressera vite devant moi.

Je marche toujours tranquillement dans Paris, j’aime être dépassé, ignoré, absorbé par tous ces gens qui semblent avoir un but dans la vie. Peu à peu, les impressions fantomatiques de mon trajet en métro se dissipent. Je me dirige vers l’avenue Rachel dont je connais chaque arbre, chaque recoin. Une agréable façon d’aller vers le cimetière de Montmartre où j’ai mes habitudes.

***

Dès l’entrée du cimetière franchie, je ne me précipite pas vers les tombes qui me sont le plus chères. Je serpente dans les allées, frôle les pierres et en déchiffre quelques inscriptions. Je fredonne quelques notes de Serge, évite ou non la sépulture des Samson bourreaux de père et fils.

Ce n’est plus une heure d’affluence, aucun touriste planté devant Dalida, seulement quelques visiteurs de-ci de-là. Je respire enfin un air très légèrement différent et les rumeurs de la ville s’estompent. Tant de personnes sont réunies en ce lieu, des célébrités en leurs temps, tant de vies différentes. Maintenant, musiques et poésies se présentent à mon esprit, s’accommodent de mes oublis, ralentissent mon pas, m’obligent à m’arrêter.

À nouveau, en cette douce fin d’après-midi, dans ces lieux où les mémoires s’unissent, vient à moi Marceline Desbordes-Valmore. Je murmure le premier quatrain Du Ruisseau de la Scarpe :

     Oui, j'avais des trésors... j'en ai plein ma mémoire.

     J'ai des banquets rêvés où l'orphelin va boire.

     Oh ! quel enfant des bleds, le long des chemins verts.

     N'a, dans ses jeux errants, possédé l'univers ?

Puis me vient L'Oreiller d'un Enfant

     Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,

     Plein de plume choisie, et blanc ! et fait pour moi !

     Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,

     Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !

Et la Berceuse sur un Vieil Air

Si l'enfant sommeille,

Il verra l'abeille,

Quand elle aura fait son miel.

Danser entre terre et ciel.

Elle, l’amour, l’enfance, les souvenirs…

Et Robert Desnos, un proche qui, en écho un siècle plus tard, écrivit :

Poser sa tête sur un oreiller

Et sur cet oreiller dormir

Et dormant rêver

A des choses curieuses ou d'avenir,

***

Nous baignons tous dans l’ensemble des ressentis de l’humanité, que cela soit nommé noosphère ou partie immatérielle de la Nature. Comment se contenter de vivre dans le seul présent sans ressentir la présence des pensées et émotions de tous les temps ? Pourquoi me priverais-je du secours de tous mes amis disparus ?

Aujourd’hui, qui prend le temps de s’adosser aux vieilles pierres, témoins du passé. Pourquoi ne pas entendre Charles Baudelaire :

« Quel esprit ne bat la campagne ?  Qui ne fait châteaux en Espagne ? ... »

Ou Madame de Pressensé :

« Ah ! ne me dites pas que la vie est un rêve, Une ombre qui s'enfuit et flotte sous mes pas… »

 

Ces traces du passé, je dois encore et encore leur permettre de vivre. Tout a déjà été vécu, ressenti, tenté d’être transmis. Ne nous reste que la possibilité de variations sur les thèmes éternels.

Je dois maintenant retourner vers Blanche, reprendre mon chemin, repasser devant le Moulin Rouge qui s’illumine dans la nuit naissante. Les strophes laissent la place à quelques mots épars et aux regards neutres de la foule des vivants. Comment les inciter à croire en cette simple phrase de Baudelaire :

“Ce qui est créé par l'esprit est plus vivant que la matière".


Publié le 19/05/2024 / 10 lectures
Commentaires
Publié le 21/05/2024
La possibilité de variations sur les thèmes éternels j’aime beaucoup. Une excellente idée que ce texte en trois temps. La première partie est déroutante car elle ressemble à s’y méprendre à l’époque actuelle où l’on frise la zombification . Puis la seconde qui même si elle se situe dans un cimetière est encore celle qui vit le plus avec ce magnifique poème du Ruisseau de la Scarpe. Et la fin pleine d’une âme pragmatique. Merci de ce beau partage.
Publié le 23/05/2024
Merci Léo pour ce commentaire. J’ai essayé de présenter la ballade d’un personnage au choix : - bien vivant, en chemin vers les tombes de poètes disparus et ayant la vision d’une foule de quasi-zombis. - une âme parmi les vivants et les morts rejoignant le cimetière et ses pensionnaires. Un mélange de présent banal enrichi des œuvres du passé, une sorte d’état de superposition réel / rêverie. lettre de Christian Bobin à Marceline Desbordes-Valmore https://www.youtube.com/watch?v=S0pbwEwrxf0 http://lecarrejaune.canalblog.com/archives/2014/08/08/30380034.html
Publié le 26/05/2024
J'apprécie beaucoup votre texte et j'aimerais lire des suites de vos promenades.
Connectez-vous pour répondre