Nono et son âne,

PARTAGER

Un vieux texte que j'ai repris en essayant de l'épurer,

 

Nono et son âne

 

 

Comme tous les soirs d'été, Nono jouait de l'accordéon dans sa petite cuisine obscure. Ses cheveux mi-longs, presque blancs, soigneusement peignés et sa moustache élégante lui conféraient l'air d'un sage et masquaient les profonds sillons de son visage. Celui qui l'aurait surpris et aurait pris le temps de l'observer aurait été frappé par son regard ingénu, ses joues creusées par l'abus d'alcool mais par la hardiesse de ses doigts sur l'instrument.

 

Il ne jouait qu'à la nuit tombée, face à la fenêtre ouverte par laquelle entraient les lueurs blanches, douces et pâles de la lune. Lui offrait-il sa complainte nostalgique ou à sa mère décédée depuis peu ? Lui seul le savait, sans se douter que dans la maison voisine, des cousins et cousines couchés dans une grande chambre à 6 lits sortaient de leur somnolence pour chuchoter :

 

  • Nono joue de l'accordéon, il joue pour son âne.

     

     

                  • L'âne de Nono était son unique compagnon. Il l'avait installé dans un petit pré ouvert situé dans le prolongement de son potager. Les enfants aimaient lui apporter des épluchures de légumes et des restes de pain rassis dès qu'ils entendaient pétarader la vieille DS de Nono qui partait faire ses courses ou allait boire ses petits canons de rouge. C'est qu'ils en avaient peur, de Nono. De son ivresse présumée, de son caractère taciturne, de cette façon qu'il avait de les surveiller de loin sans jamais les saluer, des mots de leurs parents : « n'approchez jamais Nono ».

 

Nono était simple de cœur et d'esprit racontait l'opinion, non pas qu'il fût sot, ses parents l'avaient élevé dans une sorte de cocon familial hermétique à la connaissance et aux relations sociales. Il était devenu indifférent aux plaisirs du monde et entretenait une solitude involontaire à laquelle il était habitué.

 

L'accordéon lui fut offert par son père, bûcheron fruste, peu enclin à témoigner son affection. Quand à sa mère , elle l'avait soustrait très vite aux moqueries des enfants et élevé dans le strict respect de la religion. Des adultes inconscients lui avaient fait connaître le plaisir de l' ivresse, avec pour but unique de l'enivrer et d'en rire.

 

- Allez Nono, viens boire un coup. Ne reste donc pas seul. Ce n'est pas bon pour toi.

 

- Allez Nono. Il te faudrait une femme. Elles ne t'attirent don' pas, les donzelles ?

 

Un jour, la fillette de l'avocat avait disparu une journée entière. Quand elle avait raconté l'avoir passée chez Nono, les gendarmes avaient débarqué chez lui et l' avaient amené au poste où il avait été interrogé longtemps, et sans ménagement, avait dit la rumeur. Nono n'avait pas compris le sens de leurs questions.

 

- Je voulais qu'il m'apprenne à jouer de l'accordéon, avait dit la fillette, et c'est ce qu'il a fait, avait-elle ajouté.

 

        • Nono était ressorti libre. Il s’était bien aperçu du changement de comportement des habitants du village qui ne le saluaient plus, l'évitaient, parlaient bas en sa présence, le montraient du doigt. Il avait entendu le mot « pervers » , avait deviné que c'était une insulte sans en connaître la signification. Les enfants le fuyaient.

          •  

Il s’était isolé un peu plus et s'était mis à boire tous les jours, et plus intensément encore après la mort de son âne, victime d'un coup de fusil dont 'auteur ne fut jamais identifié.

 

Un soir d'hiver, l'accordéon n 'avait plus chanté et personne ne s'en était aperçu. Nul doute que les enfants envoyés en vacances dans cette petite commune rurale de banlieue, eux, l'auraient remarqué. Ce sont les gendarmes qui avaient découvert le cadavre de Nono une semaine plus tard. Il était allongé sur son lit, vêtu de son plus beau costume, un ensemble en velours côtelé, quasi neuf et démodé depuis belle lurette, son accordéon soigneusement rangé dans sa boîte.

 

Les habitants du village, aujourd'hui encore, s'ils évoquent Nono, aiment à dire qu'il est mort de chagrin. Ils ont déjà oublié la force avec laquelle ils l'avaient soupçonné. L'humain est ainsi fait qu'il lui est plus facile d'enfouir ce qui lui fait honte que de se l'avouer.

 

Quand aux enfants qui reviennent tous les ans passer des vacances dans le bourg, ils continuent d'entendre l'accordéon de Nono avant de s'endormir même si le lierre a recouvert sa maison modeste depuis bien longtemps. Ils aiment à penser que le fantôme de Nono hante les lieux puisqu'il hante leurs pensées. Ils en ressentent frisson et mélancolie à la fois. Dans leur rêve, Nono chevauchant son âne a pris des airs de Don Quichotte.

 


Publié le 11/02/2026 / 7 lectures
Commentaires
Publié le 11/02/2026
Un très joli texte, sobre et touchant, qui rappelle les nouvelles rurales à la Maupassant. On y retrouve la rumeur, la solitude, l’injustice ordinaire, mais aussi une pudeur et une tendresse qui rendent Nono profondément humain. Merci Valérie
Publié le 11/02/2026
C'est une belle histoire, simple et percutante, qui nous plonge à la campagne, ce qui nous montre que les problèmes de rumeurs, de solitude, sont partout. Nono est un personnage attachant, et le fait qu'il soit ami avec son âne m'a rappelé un âne, personnage de dessin animé italien, qui s'appelle Nounou (et oui, à une lettre près !). Merci de m'avoir permis de me remémorer de bons souvenirs Valérie !
Connectez-vous pour répondre