Luce et moi devions nous rendre au Palais de Justice de Bruxelles hier à l’occasion de notre témoignage à apporter lors d’un procès d’Assises. Pour pénétrer dans le très imposant bâtiment de style éclectique néo-classique d’inspiration gréco-romaine, comprenez un ostentatoire ersatz de tout accouchant d’une espèce de machin rappelant une pâtisserie hallucinée aussi écœurante que gigantesque à laquelle on n’aura de toute façon aucune envie de goûter, il faut, après avoir renoncé à l’usage de l’entrée principale inutilisable depuis février 2024, et contourné les échafaudages érigés au milieu des années 80, s’insinuer par une entrée située sur la face Sud-Ouest du Saint-Honoré mégalomaniaque dont on ne s’étonne pas qu’il fût bâti sous le règne de Léopold II. « S’insinuer » est le mot adéquat car, l’entrée n’ayant pas été conçue à l’origine pour sa fonction actuelle, elle n’est qu’un bricolage, presque touchant tant il est misérable, pour quand même y répondre dans la mesure du possible et surtout des moyens extrêmement limités alloués à la justice par notre gouvernement peu sensible, il faut croire, à ce que justice puisse être rendue. Des rampes en bois marin au sol et des barrières Nadar de part et d’autre canalisent le visiteur opiniâtre — et opiniâtre, il faut l’être je vous l’assure, pour finir par localiser cette entrée — vers deux panneaux en bois brut qui figurent deux portes, l’une d’entrée et l’autre de sortie, aux plus tenaces donc capables aussi de sagacité. En effet, rien n’indique que le panneau d’entrée soit l’entrée mais on peut le concevoir à condition d’avoir remarqué le « sens interdit » nonchalamment peinturluré sur le panneau de sortie. Une fois à l’intérieur, un sens giratoire inversé fait de bric et de broc nous emmène inévitablement face à un portique de fouille, celui-ci n’ayant rien à voir avec ceux croisés dans les aéroports que nous connaissons. Ici, on se retrouve au temps du Congo, de la seconde génération des machines à vapeur et de la Wallonie triomphante, à l’époque où il faisait, j’imagine à tort, mais j’imagine quand même, sombre, froid, humide et venteux, lorsque le confort importait peu. Nous sommes ensuite cueillis par quatre agents de sécurité qui nous accueillent avec de la gentillesse, bien plus que de la courtoisie, presque de la camaraderie, peut-être une façon de lutter contre l’univers glacial qui, au quotidien, leur est imposé. Après avoir repassé ma ceinture en quatrième vitesse comme si j’avais un avion à prendre, nous nous engageons dans la caserne. Comme dans toutes les autres, les corridors, très larges et très hauts, sont enduits d’une peinture laquée ivoire à moins que ce soit les stigmates d’une époque où fumer était bon pour la santé…Rien ne nous indique quelle direction suivre, mais des indices aussi divers que troublants nous découragent d’en prendre d’autres : une large table de bureau posée sur son côté à travers une double porte pourtant fermée ; l’absence de carrelage sur le sol derrière une ouverture béante ; l’impression que l’accès là, visible sur la droite, n’a plus été emprunté depuis des lustres… Parfois aussi, comme s’ils avaient été placés là pour agrémenter nos pérégrinations, des entassements de mobilier ou de classeurs constituent des indices précieux pour se rappeler, après s’être quand même égarés, par où on était passés et par où on ne l’était pas. Toutes ces petites choses nous font arriver devant l’ascenseur qu’aurait pu emprunter Lino Ventura dans « Garde à vue », mais à l’intérieur, on bascule dans l’univers de « Brazil ». De la plaque en aluminium anodisé, saillent trois gros boutons carrés étrangement sérigraphiés, de haut en bas, 0, 1, 0/1. Rien ne nous permet de savoir si nous sommes au 0 au 1 ou au 0/1. J’appuie à tout hasard sur le plus haut des trois. Un mouvement est perceptible. C’est bon signe. Nous arrivons vite au niveau 0 malgré la lenteur de l’engin, mais grâce à la très petitesse du trajet. Il nous semble que nous sommes montés depuis le 1 ou le 0/1, mais sans certitude. Heureusement nous sommes deux, si nous avions été seuls, ça aurait pu être moins amusant. La machinerie, automatique quand même, écarte douloureusement — on l’entend souffrir — les battants de la porte accordéon et ouvre sur un large palier usé, fatigué, exténué même qui se termine sur des issues, toutes barricadées, sauf une donnant sur une vis de pierre hors-œuvre. En périphérie on découvre le panorama de Bruxelles vu de haut, de très haut, et le vent, très frais en cette fin de mois de janvier, qui vient nous rappeler que nous ne sommes ni dans un rêve, ni dans un cauchemar. Après une cinquantaine d’inégales marches étroites et un croisement illogique ne menant nulle part, nous débouchons dans un dédale de petits couloirs depuis belles lurettes aménagés provisoirement. Les cloisons légères, jaunies par le temps, s’enchaînent à travers des chicanes qui nous évitent de penser vers où aller. Nous sommes comme tamisés vers un réceptacle mystérieux vers lequel, sans alternative, nous nous laissons glisser. J’entends des voix ; il y a de la vie derrière le panneau de gyproc sur ma gauche. J’ouvre. Quatre vieilles dames habillées comme pour les grandes occasions me dévisagent.
« Je suis témoin. C’est ici qu’on attend ? leur dis-je.
— Il faut de toute façon d’abord passer par le bureau du greffier, me répond l’une d’elle. Je ne sais laquelle.
— Merci, Mesdames… et bonne chance ! dis-je.
— Nous, ça va. On a trouvé. Bonne chance à vous ! »
On a fini par débouler devant le bureau du greffier comme de la semoule dans un estomac. Il y faisait encore plus sombre que devant le portique à l’entrée et l’employée de faction y était encore plus chaleureuse — un peu comme s’il y avait une inverse corrélation entre la bonne humeur des fonctionnaires à la justice et la luminosité dans laquelle ils se débattent. Après la remise de nos cartes d’identité, deux formulaires à compléter et un « chut, pas trop fort » car on se trouvait là juste devant la salle d’audience davantage construite pour impressionner le justiciable que pour rendre sa parole intelligible, nous fûmes gentiment éconduits en nos quartiers : la salle où nous allions attendre. C’est un peu différent de la salle d’attente. Dans la salle d’attente, on patiente. Au palais de justice, on s’impatiente. Tout qui a déjà témoigné lors d’un procès d’Assises vous dira que l’attente constitue le plat de consistance, un plat vraiment très lourd, trop, je dirais même. Pour moi, cinq heures sans boire ni manger.
Finalement, à 15h15 j’entrais dans la salle comme un artiste sur une scène. Introduit non pas par le régisseur général, mais par l’assistante du greffe, m’ayant pourtant bien rappelé, en me faisant de grands yeux, de bien rester près d’elle, je ne me suis pas sagement installé là où il était pourtant parfaitement clair qu’on espérât que je me posasse. J’allais témoigner. J’allais parler d’un homme. J’allais répondre à des questions concernant mon beau-fils, un assassin. Mon beau-fils est un assassin. Il n’en est pas moins mon beau fils. Olivier. Un gars avec qui j’ai discuté, avec qui j’ai rigolé, avec qui j’ai travaillé, avec qui j’ai espéré pour lui et pour ma fille, pour eux, pour nous. La moindre des choses, non entrevue par les magistrats, ces « I » noirs et leurs collerettes blanches, la moindre des choses, disais-je, était de le saluer pour lui montrer qu’il demeurait pour moi un humain, un humain saluable, que malgré tout ce cirque, car ce n’est qu’un cirque, une mise en scène éculée avec des acteurs inconscients du rôle qu’on leur fait jouer, je demeurais à ses côtés, du côté de l’humanité.