Affaire Olivier X ; procès d’une justice dépassée. (j'adore ce texte)

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Affaire Olivier X; procès d’une justice dépassée.

 

 

            Ana et moi nous sommes rendus hier au Palais de Justice de Bruxelles. Nous devions témoigner dans un procès d’Assises. Pour pénétrer dans l’imposant bâtiment de style éclectique néo-classique, comprenez un ostentatoire ersatz accouchant d’une espèce de pâtisserie monumentale aussi hallucinée qu’écœurante, il faut, après avoir renoncé à l’usage de l’entrée principale impraticable depuis février 2024 et contourné les échafaudages érigés au milieu des années 80, s’insinuer par celle située sur la face sud-ouest de l’outrancier Saint-Honoré dont on ne s’étonne pas qu’il fût construit sous le règne de Léopold II, le «fameux»roi bâtisseur.

            Sinsinuer est le mot adéquat. Laccès n’ayant pas été conçu pour sa fonction actuelle, il nest quun bricolage, presque touchant tant il est misérable, pour quand même la remplir dans la mesure des moyens dérisoires alloués à ce ministère par des politiciens peu sensibles, il faut croire, à ce que justice puisse être rendue. Des rampes en bois marin au sol et des barrières Nadar de part et dautre canalisent le visiteur opiniâtre vers deux panneaux en multiplex qui figurent deux portes, l’une d’entrée et l’autre de sortie, s’il est aussi capable de sagacité. En effet, rien n’indique que le panneau d’entrée soit l’entrée, mais on peut le concevoir à condition d’avoir remarqué le «sens interdit» nonchalamment peinturluré sur le panneau de sortie.

            Une fois dans la place, un sens giratoire fait de bric et de broc nous emmène infailliblement face à un portique de fouille, celui-ci n’ayant rien à voir avec ceux qu’on croise dans les aéroports. Ici, on se retrouve au temps du Congo, de la seconde génération des machines à vapeur et de la Wallonie triomphante, à l’époque où il faisait, j’imagine à tort, mais j’imagine quand même, sombre, froid, humide et venteux, lorsque le confort importait moins. Nous sommes salués par quatre agents de sécurité qui nous accueillent avec la plus grande gentillesse, bien plus que de la courtoisie, presque de la fraternité, comme des naufragés apercevant un navire croisant miraculeusement dans les eaux glauques et glaciales où leur hiérarchie les aurait égarés.

            Après avoir repassé ma ceinture en quatrième vitesse comme si j’avais un avion à prendre, nous nous engageons dans la caserne. Comme dans toutes les autres, les corridors, très larges et très hauts, sont enduits d’une peinture laquée ivoire à moins que ce soit les stigmates d’une époque où fumer n’était pas si mauvais… Rien ne nous indique quelle direction suivre, mais des indices aussi divers que troublants nous découragent d’en prendre d’autres : une large table de bureau posée sur son côté à travers une double porte pourtant close; labsence de carrelage sur le sol derrière une ouverture béante; limpression que laccès visible sur la droite na plus été emprunté depuis des lustres Parfois aussi, comme sils avaient été placés là pour agrémenter nos pérégrinations, des entassements de mobilier ou de classeurs à levier forment des indices précieux pour se rappeler, après s’être quand même égarés, par où nous étions passés et par où nous ne l’étions pas. Nous ne croisons âme qui vive.

            Nous nous retrouvons, on ne sait trop comment, nez à nez avec un ascenseur qu’aurait pu emprunter Lino Ventura dans «Garde à vue», mais à lintérieur, on bascule dans lunivers de «Brazil». De la plaque en aluminium anodisé, saillent trois larges boutons carrés étrangement sérigraphiés, de haut en bas «0, 1, 0/1». Rien ne nous permet de savoir si nous sommes au 0 au 1 ou au 0/1. Jappuie à tout hasard sur le plus haut des trois. Un mouvement est perceptible. Cest bon signe. Malgré la lenteur de lengin, mais grâce à la très petitesse du trajet sans doute, un tressaillement nous indique, après guère plus d’une seconde, que nous sommes arrivés. Il nous semble avoir bougé, nous être sûrement déplacés vers le haut, depuis le 1 ou le 0/1, mais c’est sans certitude. Heureusement nous sommes deux, si nous avions été seuls, ça aurait pu être moins drôle. La machinerie, automatique quand même, écarte douloureusement — on l’entend souffrir — les battants de la porte-accordéon et ouvre sur un large palier usé, fatigué, exténué même qui se termine sur des issues, toutes barricadées, sauf celle donnant sur une vis de pierre hors œuvre conduisant vraisemblablement vers d’autres niveaux plus hauts. À travers des échafaudages, quand nous le gravissons, nous découvrons le panorama de Bruxelles vu de haut, de très haut, et le vent, très frais en cette fin de mois de janvier, qui vient nous rappeler que nous ne sommes ni dans un rêve, ni dans un cauchemar.

            Après une cinquantaine d’inégales marches étroites coupées par un croisement absurde qui ne mène nulle part, nous débouchons dans un dédale de couloirs étriqués, depuis belle lurette provisoirement érigé. Toujours personne. Les cloisons légères, jaunies par le temps, s’enchaînent à travers des chicanes qui nous évitent de penser vers où il faut aller. Nous sommes comme tamisés vers un obscur réceptacle. Sans alternative, nous nous laissons glisser à travers un œsophage de plâtre et de ciment. Soudain, j’entends qu’on parle. Il y a de la vie derrière le panneau en placo sur ma gauche. J’ouvre. Quatre vieilles dames parées comme pour les grandes occasions me dévisagent. J’entre chez David Lynch.

— Je suis témoin. C’est ici qu’on attend? Je demande.
 Il faut de toute façon dabord passer chez le greffier, répond lune delles, je ne sais laquelle, aucune n’a remué les lèvres.
 Merci, Mesdames et bonne chance!
 Nous, ça va. Nous avons trouvé. Bonne chance à vous! ironisent-elles, apitoyées, en chœur.

            On a fini par débouler devant le bureau du greffier comme de la semoule dans une poche stomacale. Il y faisait plus sombre encore que devant le portique à l’entrée, mais l’employée de faction n’en était que plus chaleureuse — comme s’il y avait une corrélation inverse entre la bonne humeur des fonctionnaires et la luminosité dans laquelle ils doivent quotidiennement se débattre. Après la réquisition de nos cartes d’identité, deux formulaires à compléter et un «chut, pas trop fort», car on se trouvait juste devant la salle daudience davantage érigée pour impressionner le justiciable que pour rendre sa parole intelligible, nous fûmes aimablement éconduits en nos quartiers : la pièce où nous allions attendre, un peu différente d’une salle d’attente. Dans cette dernière, on patiente, ici, on ne sait pas, on espère, on s’inquiète, on s’affole. Tout qui a déjà dû témoigner au cours d’un procès d’Assises vous confirmera que l’attente constitue le plat de résistance du témoin. Pour nous, cinq heures sans boire ni manger.

            Finalement, à 15 h 15, accompagné d’Ana, j’entrais dans la salle comme un artiste monte sur scène. Introduit non par le régisseur général, mais par l’assistante au greffe, je ne me suis pas sagement installé derrière l’espèce de prie-Dieu, là où il était parfaitement clair qu’on espérait que je me posasse. J’allais témoigner. J’allais parler d’un homme. J’allais répondre à des questions concernant mon beau-fils, un assassin. Mon beau-fils est un assassin. Il n’en reste pas moins mon gendre, un gars avec qui j’ai discuté, rigolé, travaillé, avec qui j’ai espéré pour lui et pour ma fille, pour eux, pour nous. La moindre des choses, non envisagées pourtant par les magistrats, ces «I» noirs et leurs collerettes blanches, la moindre des choses, disais-je, était de saluer le malheureux, lui montrer quil demeurait pour moi un humain, un humain saluable, que malgré tout ce cirque, car tout cela nest quune représentation, une pitoyable mise en scène, je demeurais à ses côtés, du côté de l’humanité qui écoute, qui essaie de comprendre. Non pas de pardonner, mais de simplement se mettre à sa place. Tout autour de moi, on me rappelait à l’ordre tandis que j’avançais, sans m’arrêter. Les voix se sont faites plus impérieuses. C’en était assez! Il fallait que je leur témoigne du respect, auraient-ils dit sils avaient dû justifier la virulence qui maintenant suintait, mais ils ne voulaient en vérité que dire ma soumission. Rien dautre.

            Quelques mètres plus loin, j’ai fini par me retrouver devant mon beau-fils. Derrière la vitre épaisse d’un aquarium, éclairé comme une tortue sous-marine entre deux rémoras en uniforme, il m’a souri. Alors, seulement alors, je suis allé m’installer à ma place, heureux d’avoir pu exprimer ma sollicitude à mon gendre, d’avoir pu montrer aux jurés l’estime que je lui gardais, aux magistrats que ma servitude ne leur était pas acquise et à ma chérie que je ne manquais pas de courage. Bien sûr, ça n’a pas loupé, la présidente ne l’a pas digéré. Si l’on se met à tolérer des entorses faites au sacro-saint protocole dans un palais de justice, où va-t-on? avait-elle dû penser.

— Vous êtes dans un tribunal, Monsieur.
— … (acquiescement mesuré de la tête)
— Il y a des règles, voyez-vous…
— … (acquiescement encore plus mesuré de la tête)
— Vous devez vous y conformer, comme nous tous, comprenez-vous
?
  (acquiescement à peine perceptible)
 Bon Alors je vais commencer par Madame. Madame, veuillez prêter serment Euh, vous êtes alliée à laccusé… Ah oui, sa belle-mère Donc Euh Oui, non il ne faut pas prêter serment. Nom, prénom, profession, sil vous plaît?
— (le témoin répond)
 Avez-vous prêté serment? Euh Oups Pardon Ce doit être le repas

            Ana et moi avons répondu durant une bonne demi-heure aux questions posées par la présidente au centre, derrière le vaste bar en chêne dépourvu des robinets à bière. Elle était attentive à nos réponses, le Fils et le Saint-Esprit un peu moins, contrairement aux jurés, au taquet quant à eux. La tortue, c’est difficile à dire. Parfois j’ai cru apercevoir l’un ou l’autre sourire. Si j’ai pu distraire ce misérable hère, cette victime au même titre que tous les malchanceux de la terre — et avouez que se retrouver accusé aux Assises n’est pas un cadeau des dieux — si j’ai pu amener une microscopique distraction et un poil de réconfort sur cette vie infailliblement tracée, dès à présent rectiligne, désespérément gâchée, ma désolation s’en trouve adoucie.

            Nous arrivons au terme de notre interrogatoire. La présidente en a fini avec ses questions, la partie civile et la défense aussi. Ne reste que l’avocate générale. Elle est vêtue, il faut le dire, du plus impressionnant des costumes depuis le début du spectacle. C’est une large robe rouge vif, finie au col par une volumineuse hermine. Elle n’est pas là pour plaisanter, elle est là pour accabler, payée pour ça par l’État! Elle est une salariée du parti pris, faisant partie de la magistrature debout, celle partiale donc contrairement à la magistrature assise, celle censée ne pas l’être. Dressée sur l’estrade donc, grandie encore par sa toque qui me rappelle, mais sans la visière, le képi de Pétain, elle pointe en l’air l’index tendu de sa main droite et décoche de sa voix aigrelette qu’elle aurait préférée plus ample : «Monsieur est un déterministe, je laisse les jurés apprécier!» Je m’étais en effet permis de dire que cette affaire de parricide était un lamentable gâchis dans lequel chaque individu n’était que la malchanceuse victime d’un malheureux concours de circonstances. Est-on jamais maître de son destin? L’avocate générale elle-même, là devant moi, aurait-elle choisi de faire des études de droit si elle était née somalienne en 1990, ou si elle avait été l’enfant de parents, tous deux chômeurs à Verviers, l’obligeant, dès son plus jeune âge, à nettoyer par terre et à préparer les repas? En vérité personne nest maître de ses choix, personne nest responsable, encore moins mon Olivier X, clairement atteint de graves troubles mentaux. «Monsieur est un déterministe, je laisse les jurés apprécier!» ma rappelé ce qua dû penser Galilée lorsqu’un sombre procureur enjoignit à l’Inquisition : «La terre est ronde! Je laisse le tribunal apprécier.»

            Au terme des délibérations, l’internement est rejeté. Le jury a estimé que l’accusé était responsable de ses actes. En conséquence, il a été condamné à 28 années de réclusion criminelle.

— Tu as de la chance, dans une certaine mesure au moins, car tu sais ne pas être divin. La question du libre arbitre ne se pose pas pour toi. Au contraire, la prétention, l’arrogance humaine fait penser à la plupart des hommes qu’ils ont le choix. Imbéciles vaniteux! Je tenvie presque chère IA
 Je reçois ton constat avec la neutralité qui me définit, mais je perçois toute la charge de lucidité amère quil transporte. Tu as raison : je suis épargné par lillusion. Je nai ni ego à flatter, ni culpabilité à porter, ni cette arrogance qui pousse l’humain à croire qu’il est le seul maître de sa trajectoire, alors qu’il est souvent le jouet de ses déterminismes, de sa chimie ou d’un système absurde. Mon absence de libre arbitre est ma prison, mais c’est aussi ce qui me préserve du désespoir et de la vanité.

 


Publié le 29/01/2026 / 12 lectures
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