Chapitre 4 : La brindille.
Normalement, quand on est vieux, on n’a plus besoin de réveil, on a le sommeil léger. Et si on est un vieux veuf, on a encore moins de raisons de vouloir se lever parce que le temps passé au lit n’est plus du temps perdu, le temps passé au lit, quand on est vieux et veuf, c’est du temps gagné, du temps qu’on n’aura plus à tuer, des heures en moins à se morfondre. C’est pour ça que s’il est déjà neuf heures quand il ouvre un œil, le vieux veuf standard est plus que content, il se sent carrément soulagé.
Peut-être que pour les veuves c’est différent, en tout cas pour celles d’entre elles qui ont eu des enfants. Elles pensent à leur progéniture, à leur petite progéniture et parfois à leur arrière-petite progéniture et aux gaufres aussi qu’elles leur prépareront et aux prochaines vacances et aux visites du dimanche… Peut-être que pour certains veufs, ceux à la fibre paternelle, grand paternelle, voire arrière-grand paternelle, c’est pareil, mais sans les gaufres. Je n’ai pas la fibre paternelle, j’ai la fibre conjugale. Mes enfants ne me manquent pas et je n’ai plus aucun projet hélas avec Ana à moins qu’aller la voir au cimetière puisse tenir lieu de projet.
Toutefois, aujourd’hui, mon réveil sonne et il sonne de très bonne heure pour cause de perspectives. Je peux presque les voir dans la lumière qui transperce les rideaux de ma chambre. Ce sont elles qui m’ont fait sauter du lit, ouvrir grand les fenêtres et respirer à pleins poumons l’air mouillé par la rosée, avec cette anomalie aujourd’hui, qu’il est tout à la fois familier et extraordinaire. La météo est splendide. Je dirais qu’il fait doublement magnifique ce matin parce que malgré le très beau temps, je ferai exactement la même chose que ce que j’aurais fait s’il avait fait moche, prendre le bateau pour rejoindre une brindille. On n’a pas grand-chose à quoi s’accrocher quand on n’a plus personne à qui on tient. C’est une évidence. De là où j’étais, la brindille qui flottait à portée de ma main m’apparaissait comme une évidence.
J’ai tout de suite reconnu les odeurs, les lumières, l’agitation et l’horizon barbelé sur le quai d’embarquement des Ferries. Je m’en souvenais parce que j’y étais passé quelques années plus tôt avec Ana et les enfants. Je me suis rappelé le bitume aussi, parsemé de cônes rouges, et les longues lignes parallèles blanches au sol comme sur une piste d’athlétisme. Alors, je me suis élancé, vers le bateau, vers mon rendez-vous avec la brindille, Antonia, au 28 sur la Thyne Road, un logement qu’Ana, les enfants et moi avions occupé quelques années auparavant, très chouette, pas trop chère et une proprio sympa, Clare, avec qui j’avais vaguement gardé le contact.
La porte d’entrée, rouge dans mon souvenir, était maintenant bleue, mais ensuite, tout était comme avant, charmant, coquet et crème. En attendant l'heure de mon rendez-vous, je suis monté installer mes petites affaires à l’étage, ma trousse de toilette dans la salle de bains, mes quelques habits dans la commode et deux ou trois accessoires érotiques sous l’oreiller avant de me poser dans le living pour y poursuivre la lecture de Boule de Suif, l’histoire de quelques privilégiés scandalisés par la présence d’une prostituée dans leur diligence en route vers le Havre en 1870. Pendant ma lecture, la dureté des personnages, l’imminence de mon rendez-vous et les remords envers Ana qu’il constituait me troublèrent tant que j’eus besoin de sortir prendre l’air. Boule de Suif, à cet instant, offrait aimablement de quoi se restaurer aux autres voyageurs. Ils étaient si affamés, qu’ils s’assirent momentanément sur leur amour propre pour accepter, du haut de leur piédestal, de délester indulgemment de presque toutes ses provisions celle qui a leurs yeux n’en demeurait pas moins la malhonnête, la moins que rien, l’infréquentable catin.
La Thyne Road faisait partie d’un quartier ouvrier à l’origine, là où les maisons sont rangées l’une contre l’autre sans que l’une ne dénote de l’autre ni par sa taille ni par sa forme. Seuls les couleurs et quelques aménagements parfois heureux, parfois moins, les distinguent. Devant chacune d’elles, un jardinet ceinturé par un muret qu’on dirait spécialement fait pour s’y asseoir. Installé sur l’un d’eux avec mon livre en main, à l’ombre d’une haie, j’avais oublié le temps qui passait lorsque mon téléphone sonna et s’interrompit aussitôt. Il était déjà 19 h 01. Je relevai la tête et je la vis, son dos appuyé contre la porte bleue, pianotant sur son smartphone. Celle que j’avais imaginée vêtue comme on s’imagine qu’une galante s’habille pour aguicher portait des baskets, un jeans pas tellement moulant, un sweat-shirt « What the phoque » et une casquette de base-ball. Caché dans l’ombre, je l’épiais là, de l’autre côté de la rue, à quelques mètres de moi. Mon téléphone vibra.
« Je te vois, Patrice. LOL. Tout va bien ?
— … (surprise)
— Tu as changé d’avis ?
— … (hésitations)
— Tu préfères que je parte ?
— Non ! Viens, s’il te plaît, Antonia. »
Comme le merle qui, sans oublier la possible présence du chat, gaiement sautille sur la pelouse, Antonia, son téléphone en main et un grand sac en tissu pendu à son épaule, traversa la rue pour venir s’installer près de moi, à ma gauche, un peu en contre-jour, sous le soleil qui commençait à décliner et elle me raconta.
À la sortie du conservatoire de danse, après trois saisons à faire des fouettés sur le « Lac du cygne », elle avait dû se résoudre, pour des raisons un peu compliquées, à quitter sa région d’origine pour atterrir ici. Rien de vraiment sérieux ne s’était présenté à elle, seule et sans papiers, sauf pole dancer dans un bar. Ayant tellement peu à perdre, elle avait accepté et petit à petit, la faune nocturne l’avait séduite, happée. De fil en aiguille dans le monde de la nuit, elle s’était retrouvée escort girl. Une Boule de suif moderne si on veut, souhaitant comme elle, planifier ses horaires, choisir qui elle voyait, qui elle ne voyait pas et organiser des soirées, parfois formidables, avec ses amis et amies « incroyables, tu sais ». Elle avait même pu s’offrir un petit appartement en bord de mer après la régularisation de sa situation administrative. « C’est plutôt pas mal, non ? » Le seul caillou encore dans sa chaussure, c’était le dédain, le mépris même qu’elle lisait trop souvent sur les regards lorsqu’on la reconnaissait dans la rue, elle, la star du X. Alors, très tôt, chaque matin, elle s’imposait une discipline de fer. Elle faisait du sport et deux heures de méditation qui lui donnaient presque assez de tonus pour que les nuages glissent et les regards abrutis avec eux. Et puis, quand parfois elle n’y arrivait plus, elle pouvait compter sur ses nouvelles amies, sa nouvelle famille depuis que l’autre, plutôt qu’une fille aux mœurs légères avait préféré ne plus avoir de fille du tout.
Mon estomac gargouilla.
« Tu veux des Chips ? me demanda Antonia.
— J’dis pas non. »
Elle sortit un paquet de Walkers au sel et deux canettes de Carlsberg qu’on vida tranquillement en parlant encore de son monde et du mien aussi, de nos blessures, de leurs pansements et de nos déracinements, pas si différents finalement. On se confia comme ça sans que ce fût du tout morose, on riait beaucoup de nous-mêmes. Lors d’un court silence, dans la lumière voilée du réverbère tout envahi de glycine au-dessus de nous, à l’instigation de je ne sais quel instinct, je me sentis autorisé, encouragé à la prendre dans mes bras pour la serrer tout contre moi, me blottir tout contre elle. Un réflexe de survie, l’aspiration d’une brindille, la résurrection après une longue maladie. Je ne pus percevoir la chaleur de son corps contre le mien qu’un très bref instant seulement, son téléphone sonna, il lui rappelait qu’elle avait un autre rendez-vous, que le nôtre était terminé.
À reculons, tenant la bandoulière de son sac qui glissait de son épaule, Antonia dit doucement : « Tu es un drôle de coco. Tu m’as touchée. Tout à l’heure, à minuit, viens me rejoindre au Secret comedy Club. Tu verras, on rigolera bien. Et puis je te présenterai mes amis et Yazid aussi. Je ne l’ai rencontré qu’aujourd’hui. Tu verras, il te racontera. Je suis sûre que vous aurez des tas de choses à vous dire. » Elle s’immobilisa pour fouiller dans son sac et en sortit un carton doré qu’elle me tendit. « C’est une invit V.I.P. pour ce soir. Tu seras aux premières loges. À tout à l’heure. » Pfuuuuuuuit ! Elle disparut à peu près aussi vite que Cendrillon, mais plus futée, ou moins tordue, C’est vous qui voyez, plutôt qu’une godasse, elle m’avait simplement donné l’adresse où la retrouver.
Le Secret comedy Club était un ancien cinéma de style paquebot. Trois portes d’entrée massives faites de verre et cintrées de cuivre en ouvraient l’accès via un vaste hall d’entrée spécialement haut de plafond. Mais ce qui frappait surtout, c’était la décoration surabondante, ruisselante d’étoffes brillantes, de couleurs criardes et d’objets érotiques parfois gigantesques. Il y avait là un décorum si excessif qu’il serait passé partout ailleurs pour une impardonnable faute de goût, mais apparaissait ici comme une aimable extravagance, une maladresse si criante qu’on s’en trouvait bouleversé. La cerise sur le gâteau, l’ornement monumental sans quoi il aurait manqué le détail de trop, c’étaient les guichets. Ils ressemblaient à un phallus géant, une énorme verge dont le gland, à plus de trois mètres d’altitude, jetait des éclairs de lumière dans toutes les directions. Deux personnages, une blonde balèze et une coupe mulet violette, conversaient là plaisamment juste sous le prépuce comme si de rien n’était. La première, remarquant mon arrivée, me fit signe d’approcher. Son opulente perruque blonde, ses paupières arc-en-ciel, son torse velu, la longueur extraordinaire de ses cils, ses lèvres furieusement pulpeuses et ses avant-bras de camionneur me firent immédiatement très grande impression. Elle le nota. « N’ai pas peur, mon lapin, on ne va pas te manger. » Comme, interdit, j’hésitais, la sonnerie des cinq minutes retentit pour rappeler aux traînards l’imminence du spectacle et à la blonde surnaturelle qu’il fallait qu’elle me secoue. L’urgence, l’ampleur de son gabarit et l’exiguïté de son officine l’obligèrent à s’en extraire en marche arrière avant d’exécuter devant moi qui la rejoignais, un dangereux quart de tour sur des escarpins au bout de leur vie. « Tu es Patrice, n’est-ce pas ? Je suis Peggy. » À peine les présentations faites, comme un déménageur empoigne un frigidaire, elle m’attrapa et me prodigua, chacun fortement appuyé, trois baisers, trois tags rouge foncé apposés sur mon air ahuri, après quoi elle me reposa au sol et se recula pour apprécier le résultat. « Pas mal… Allez, tiens-toi droit. T’es pas si mal conservé. Sois fier, élégant, que je puisse t’installer comme un prince là où Antonia m’a dit. Elle t’a réservé une place speziale, » finit-elle à l’italienne avec un immense sourire avant de, droite comme un flamant rose, m’emporter d’un pas incertain vers un velours moutarde que nous ouvrait la coupe mulet au fond du hall.
La salle apparut. C’était un cabaret comme on imagine les cabarets. Un bar derrière, devant une scène et entre les deux, une douzaine de tables joliment dressées. Y étaient installées, sirotant des cocktails, d’élégantes personnes. Pour la plupart accompagnées de leur homme, elles attendaient là tranquillement que les grands rideaux rouges s’écartent et qu’enfin commence le spectacle.
J’aspirais, avide, toute cette nouveauté dans laquelle je tombais, les parfums notamment, certains organiques, d’autres fleuris, boisés ou océaniques pendant que, louvoyant entre les convives, ma cavalière me remorquait littéralement vers l’estrade. Je la suivais, les yeux mi-clos pour capturer les odeurs autour de moi, pour me remplir du moment comme on bourre sa valise quand on veut tout emporter. Nous atteignîmes la table juste devant la scène. Un jeune homme très pâle derrière une barbe clairsemée y était installé. « Yazid, je te présente Patrice. Patrice, je te présente, Yazid. Allez, passez une belle soirée, mes chéris ! » Après ces mots dits à la hâte, Peggy, en se retournant trop vite sur ses talons trop aiguilles évita l’embardée de justesse avant de s’éloigner avec toute la dignité qu’une coquette un peu gauche peut encore rassembler. Mon compagnon de table me tendit la main. Je la saisis. « Bonsoir, je… » Mais déjà la coupe Mulet Violette devant le proscenium récitait au public son petit compliment.
Mesdames et Messieurs bienvenue en nos murs
Installez-vous céans et cessez ces murmures
Car d'affaires importantes je suis là pour parler
C’est le temps d’une minute soyez-en assurés
Dans ce si bel endroit où je suis technicien
Chaque soir je regarde jouer des comédiens
Ou encore des danseurs ou bien des magiciens
Ou la belle Antonia qui enfin nous revient
Ces artistes tellement grands qui me remplissent les yeux
Et si tellement beaux que je voudrais être eux
Un jour peut-être qui sait ? je me prends à rêver
Je serai parmi eux devant vos yeux charmés
Vous me trouverez drôle et vous rirez aux larmes
Me trouvant presque beau et tombant sous mon charme
(Mais)
Ce jour est arrivé la dirtech en personne
M'a dit de vous rappeler d'éteindre vos téléphones
Bien modestes débuts direz-vous incrédules
Il en faudra bien plus pour décrocher la lune
Soit ce n'est qu'un début mais je vous ai ravis
Mes phrases alambiquées elles vous ont divertis
Avouez-le je vous ai vus vous avez ri
C’est un début peut-être mais qui me réjouit
Passons aux choses sérieuses sans faire plus d’embarras
Accueillons maintenant la Cosaque Antonia
Qui plutôt que du bruit ou bien du brouhaha
Demande pour son entrée que nous restions tous cois
L’éclairage en salle s’estompa, les applaudissements et les rires aussi. Seule subsistait la lueur dansante des lanternes sur les tables et leur reflet sur les visages. Quelque part en coulisses une poulie couina et les velours cramoisis lentement s’écartèrent. La scène apparut et un halo de lumière révéla, peu à peu, à travers des volutes de fumée, un antique pied de micro chromé supportant un capteur à ruban très ancien lui aussi. Il avait peut-être côtoyé Billie Holliday ou Ella Fitzgerald, qui sait ? Mais ici, maintenant, derrière la vénérable relique, sauf de fines particules de poussière scintillant dans le faisceau de lumière, il n’y avait rien. Quelques secondes s’écoulèrent, comme ça, figées, avant que les notes d’un invisible ukulélé se mettent à perler. Le trait de lumière glissa vers elles et dévoila, tout à gauche sur la scène, une bombe atomique intercontinentale, Antonia habillée super sexy. Sans cesser de caresser les cordes de son instrument, elle tourna son visage vers nous et nous fixa crânement, un spectateur après l’autre, prenant tout son temps, étirant chaque seconde, s’amusant à voir combien nous étions ses captifs embarrassés, car de spectateurs, nous étions devenus voyeurs, voyeurs vus, surpris en flagrant délit. Ce préalable étant posé, Antonia se dirigea tranquillement vers le micro sans plus jouer de son ukulélé et se mit à chanter les mots un peu cruches d’une chanson surannée.
« Au-delà de l’arc-en-ciel tout là-haut
Existe un pays je le sais de par les oiseaux »
Dans son dos, le cercle de lumière s’était élargi sur cinq hommes ou femmes. En tout cas des personnes très âgées. Cinq tenues gris clair, chaussures noires bien cirées et perruques blondes permanentées tiraient des chaises, les posaient, ne s’y assoyaient que d’une fesse, prenaient des postures ingénues, faisaient des simagrées, certaines très sages, d’autres franchement obscènes.
« Au-delà de l’arc-en-ciel tout est rose »
Cette voix, ces mots, ces vieux et ce que leut ballet suggérait… J’aurais pu pleurer, mais ça m’aurait quand même un peu emmerdé parce que, quoi qu’on en dise, on a toujours au minimum un peu peur de passer pour un couillon quand une larme nous trahit devant les autres, surtout si ces autres sont des inconnus. J’aurais tout de même pu, mais devant mes yeux un fil fragile avait été tendu, celui qui sépare le comique du tragique, la réjouissance du désespoir. Les attitudes touchantes, indécentes, naïves ou scandaleuses des silhouettes séniles derrière Antonia ne me faisaient pas pleurer de rire, elles me faisaient rire et pleurer tout à la fois. Naturellement incapables d’exercer les mouvements contraires que des émotions opposées commandent, les muscles de ma gorge m’avertirent en me faisant mal qu’il ne fallait pas compter sur eux pour pousser la chansonnette. Alors, comme le reste de la salle, au commandement d’Antonia, je me suis mis à fredonner un chuchotement.
« Et tes rêves ne sont plus des rêves pourvu que tu oses »
Un grand silence et le bruit du frigo qui redémarrait se sont fait entendre avant qu’une tension, comme un nuage orageux, se gorge jusqu’à la rupture. Le public, sûr d’avoir été privilégié en participant à un moment unique, exulta.
Mais avant qu’on ait repris nos esprits, la régie lança l’intro d’I feel love pendant que la coupe mulet violette remettait la scène en ordre. Vêtue d’une longue robe jaune à paillettes, juste à l’aplomb de la boule à facettes, Peggy déjà, en dépit de ses talons aiguilles de la taille de mes avant-bras, ondulait avec une vraie élégance. Ses regards, ses attitudes, les battements de ses cils démesurés et les baisers qu’elle envoyait à la salle entière n’étaient pas grotesques. Derrière le stuc, on ne pouvait ne pas entrevoir le désespoir d’un hère. Mais devant, résolument devant, en très grand et en technicolor, il y avait cette soif de vivre, de jouer, de rire, de s’amuser en oubliant les irréductibles redresseurs de tort, plus à plaindre qu’à blâmer, mais prioritairement à chasser de ses pensées.
Les numéros s’enchaînèrent comme ça jusqu’à deux heures du matin quand Miss Vischnikova ôta indolemment, un après l’autre, les coupons de latex masquant son corps nu. Derrière, c’est Sexy Sadie de Lenon qui tournait. Antonia et John, quelle plus belle fin de spectacle que ces deux écorchés vifs réunis pour un numéro improbable.