Jadis, lors des élections.

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Aujourd’hui est un jour d’élections sous le soleil. Le bureau de vote est à 50 mètres de ma maison. Des messieurs et des dames passent devant ma fenêtre pour accomplir leur devoir civique. Les plus jeunes sont en t-shirts et baskets, les autres sont endimanchés comme mes parents l’étaient lorsqu’ils allaient eux aussi déposer leur petite pierre à l’édifice de la démocratie en marche.

A leur époque, dans les années 70 et 80, les gens de ma région s’habillaient fonctionnel. Les vêtements dans les tons gris et bleu marine, ni trop salissants ni m’as-tu-vu étaient les plus populaires. Mon frère et moi portions le plus souvent des pantalons côtelés en velours marron et des pulls faits d'une multitudes de laines de couleurs ternes. C'est ma Mémé, Ida, qui nous les confectionnait. Elle avait connu la Seconde Guerre et ses privations., elle était par conséquent, comme toutes celles de sa génération, une femme économe et toujours active, efficiente, dirait-on aujourd’hui. Le soir, en regardant la télévision, pour ne pas rester à rien faire, elle tricotait. J’entends encore le son de ses aiguilles l’une contre l’autre. Lorsque nos pulls, pour nous en pleine croissance, devenaient trop étroits, Mémé les détricotait pour en confectionner de nouveaux. Forcément, c’est mathématique, il lui manquait de la matière, qu’elle récupérait de vestiges. Non seulement leurs teintes étaient diverses et passées, mais la laine ayant beaucoup perdu en élasticité, dans ces nouveaux vêtements à notre taille, nous avions, mon frère et moi, l’apparence de grosses saucisses laineuses.

Le jour des élections donc n’était pas un jour comme les autres, alors les gens se paraient comme s’ils se rendaient à un mariage ou à un repas de kermesse. Mais pas mon père, lui ne s’embarrassait pas de ce genre de détail. Chaque jour, il remettait les vêtements de la veille, peu importait le calendrier.

Ce dimanche matin, jour où l’on vote et aussi où on fête les papas, je me rappelle le mien et les engueulades qu’il essuyait immanquablement lorsqu’il était l’heure de partir faire son devoir de bon citoyen. À tous les coups, maman le renvoyait dans la chambre pour qu’il se change et passe ce qu’elle avait préparé pour lui : sa chemise blanche, sa cravate trop courte rouge et noire, son pantalon gris, ses bons souliers en cuir et son gilet brun clair. Ce jour-là aussi, il ne porterait pas son éternel béret, il aurait sur la tête son beau chapeau, celui que maman lui sortait pour les grandes occasions.


Publié le 09/06/2024 / 7 lectures
Commentaires
Publié le 09/06/2024
Merci pour le clin d’œil. Ça rend bien l’enfance, les cols roulés en acrylique, les cagoules et la laine chinée. L’époque où il fallait sortir la tenue des dimanches, le chapeau pour les mariages et la pièce montée des grands jours… bizarrement je n’irais pas dire que ça me manque non plus.
Publié le 12/06/2024
Fut une époque c’était un grand rendez-vous ou peut-être étais-ce le dimanche qui était sacralisé, d’où l’expression des habits du dimanche. Merci pour ce retour en arrière.
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