L’AMOUR QUI TUE

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                       L'AMOUR 


 

   Quelle étrange histoire que celle-là.
 

    Peut-être en avez-vous entendu parler. Quelques journaux ont rapporté la chose. Surtout ceux à potins, éternels vautours à l'affût d'une juteuse anecdote, qui en ont fait leurs choux gras. L'anecdote a été traitée légèrement. La plupart y ont trouvé matière à moquerie. 

   Pourtant...

   Moi je les ai connu. Je peux vous jurer sur ce que j'ai de plus précieux ici-bas que l'histoire est réelle. Et belle. Belle à attendrir les coeurs les plus secs.  

Voici les faits.

   Lui surprend par sa longitudinalité. Un bon deux mètres 10, en paraissant plus vu sa maigreur. Un corps qui n'en fini plus de s'éloigner du sol. Des pas qui avalent les trottoirs. Des bras comme des hélices de moulins. Bref, très grand, très mince. Baptisé et portant l'auguste nom d'Alex Handredumât.

   Elle, modèle compact, est de celles dont on constate la densité  sous tous les angles d'examen. Un tronc tout rond, auquel un enfant voulant s'amuser aurait collé quelques membres trop courts.

   On ne l'imagine pas dans sa cuisine sans un banc, pour l'aider à rejoindre les armoires du haut. Les souliers, qui couvrent ses petits pieds chinois, forment une ligne de pointillés à l'aise au fond de sa garde-robe. Petite. Nerveuse. Telle est Marie Émère.

   Ils se sont rencontrés dans un sous-sol enfumé un soir de bingo. Voisins de table choisis par le sort, ils ont crié en même temps leur réussite, lorsque le farfelu au micro a éructé "B 7". 

   Comme le prix ne pouvait se diviser sous peine de diminuer sérieusement sa capacité à servir  (un CD de musique tribale rythmée au son du battement sur peau de gnou, des grands tam-tameurs d'une obscure société sauvage néo-zélandaise), ils ont négocié sa possession, d'abord sous le nuage de la frustration, puis, dans la brume de la curiosité et enfin sous les auspices de la musique des sphères berçant tout amour naissant.

   Ils se sont découverts en même temps, des affinités, l'envie des concessions pour se plaire et une indifférence pratique à la musique zoulou. 

   Leur amour a grandi. Leur passion, pure et réciproque, devint une réelle nourriture spirituelle gavant la moindre de leurs cellules. C'était l'Amour. Le vrai. Le plus grand. Le plus enflé des Amours.

    Jamais ils ne refusaient une occasion amenée par le quotidien pour s'oublier au profit de l'autre. Lui qui dansait comme on éternue, se faisait un devoir, une fois par semaine, d'amener sa douce balayer de ses gracieux pas les pistes de danse les plus estimés en ville. 

   Elle qui savait l'importance que son insécure Alex accordait au baiser rassurant, multipliait les occasions d'écraser ses lèvres charnues sur celles de son ami. Et cette pluie de pensées altruistes entretenait le brasier de leur ardeur.

   Les jours sont devenus des mois. Puis des années. Des bulles qui vont sur le fleuve du temps. Jusqu'à ce que certains problèmes pointent leurs acérées menaces.

   Oh, non pas que l'intensité de leur désir s'émoussat. Que non. 

   Mais, des milliers de danses auxquelles le long Alex avait convié la toute menue Marie, résultait un triste bilan. Le médecin était formel, les radiographies, cruellement justes. La colonne vertébrale de l'homme n'était plus qu'une scoliose torsadée. Les disques subissant une trop grande pression, s'effritaient. Toute flexion verticale, tout mouvement rotatif du haut du corps, lui imposait de violentes douleurs.

   La situation progressait d'autant plus vite qu'en dépit du mal, Alex se refusait à en informer Marie et persistait à l'inviter à danser. Pour rien au monde il aurait avoué à sa compagne la gravité de son état.

   Des dizaines de milliers de baisers que la courte Marie avait offert du bout des orteils à son conjoint, nous devons tirer une bien amère conclusion.  Les tendons de ses chevilles, usés, sur-utilisés, littéralement déchirés, ces tendons, qui avaient levé trop souvent ce corps porté par l'amour, n'étaient plus que de moribonds muscles. Le diagnostic médical était formel. Il n'y avait plus de recours possible. Bientôt elle ne pourrait plus marcher. Et s'ensuivrait une détérioration qui...

   En attendant, le mal progressait, inexorable et d'autant plus rapide qu'en dépit de la douleur, Marie se refusait à en informer Alex et persistait à le couvrir de baisers. Pour rien au monde elle aurait avoué à son compagnon la gravité de son état.

   Et pendant longtemps, deux visages grimaçants de pénibles sourires se sont affrontés dans un triste tentative de faire croire à l'autre que tout baignait dans l'extase. Et quatres yeux, de plus en plus facilement emplis de larmes causées par la souffrance ont imaginés dans la paire de l'autre les pleurs de la joie d'aimer et d`être aimé.

   Saint-Exupéry avait bien raison d'affirmer que l'essentiel est invisible au regard. Entre Alex et Marie, seuls les coeurs ne s'y trompaient pas.

   Alors, Dieu, ou son jumeau le Destin, (sait-on vraiment qui mène ce monde?) qu'on dit bon même dans les malheurs qu'il nous impose, a décrété que la paralysie frapperait le même jour les tourtereaux. L'épreuve, horrible en soi, fut adoucie par le fait qu'on dénicha un Centre d'Accueil qui accepta de leur octroyer une chambre et un lit communs.

   La rumeur veut que les derniers mois de leurs vies aient été un calvaire sans nom. N'en croyez rien. Ils se sont éteints, remplis de ce qu'ils avaient de plus précieux. Ils se possédaient.

   Je les ai vu la veille de leur départ pour un monde meilleur (qui s'étonnera qu'ils nous aient quittés à la même heure?). Je suis entré tout doucement dans leur chambre comme il sied dans ces cas-là. J'ai lentement poussé la porte, sobrement passé la tête et...

   Quand j'y penses, je me dis encore aujourd'hui que je n'ai jamais rien vu de plus beau. 

   Lui, tordu, recroquevillé, sa main gauche dans la sienne, son autre bras autour de sa taille, et elle, les yeux clos, la tête tirée vers l'arrière, ses lèvres écrasées contre les siennes.

 


Publié le 04/01/2026 / 10 lectures
Commentaires
Publié le 05/01/2026
Une histoire d'amour avec des mots majuscules, bravo Zoukplouf, c'est très bien écrit.
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