La nuit du miracle

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  A l'époque F. était encore étudiant. Il occupait une chambre à la cité universitaire des Gazelles à Aix qui sentait fort la gandja, la cuisine épicée et les fritures du Resto U lequel portait, bien sûr, le même nom. Cette mansarde atteignait tout juste les 10m2 en comptant le placard mais F. la partageait.

Dans sa 104z coupé rouge et rouillée, il faisait de fréquents aller-retours à 80 km/h maxi sur l'autoroute nord depuis Aix direction Marseille pour voir la mer et choper des kebabs-sauce-blanche-qui-cassaient-le-ventre du côté de Belsunce. 

Près des Gazelles il y avait une baraque à frites ambulante garée sur le trottoir juste devant le petit souterrain, sans haut-parleur ni exhibitionniste, qui passait sous la voie ferrée et rejoignait l'entrée Est de la faculté de Lettres.

C'était un vieux camion Saviem aménagé qui marchait comme les bateaux au gasoil, et que son propriétaire, Panini, qui avait des faux-airs de Nicholson, tentait, chaque vendredi soir, de redémarrer pour rentrer à Luynes. L'avenue Jules Ferry est un angle mort de la ville le weekend, propice à tous les coups bas.

En ce midi du mercredi 26 mai 1993, F. déjeunait chez son ami Panini du vieux camtar tagué: omelette frites maison, 10 francs 50. Le sosie de Jack affichait les tarifs sur un petit tableau noir et n'oubliait jamais de mettre en avant sa spéciale dont le prix était calqué sur le tarif d'un ticket RU.

Les examens de fin d'année approchaient mais par bonté divine il n'y en eut pas ce jour-là ni le lendemain. Puis vint l'heure d'aller voir le match près du Cours Estienne d'Orves dans la cité phocéenne. Entre temps Panini avait baissé pavillon plus tôt que d'habitude pour le grand moment.

Par chance nous étions au mois de mai et F. n'eut aucun mal à démarrer la petite Peugeot, qui, détail cocasse, avait le même âge que son véhicule actuel, lequel est aussi un Peugeot. Certains sont condamnés à posséder une occasion du Lion de plus de 10 ans tous les 20 ans.

La suite fut surtout une histoire de pétards qui se termina en feu d'artifice. Le match en lui-même fut crispant, illuminé par les ultimes arabesques d'un Marco Van Basten au crépuscule de sa carrière, et par le coup de boule du siècle.

Le vrai fait marquant de la soirée fut le plongeon, dans le Vieux Port chauffé au pastis, d'un vieil ami de F. qui vécut dans un chemin de traverse curieusement baptisé Avenue Prat, de quoi ajouter du surréalisme à cette aventure; mais la 104 et ses sièges avant qui défonçaient le dos fut un retour à la dure réalité.

Le trajet s'effectua de façon improbable tant les effets de cette nuit psychotrope perduraient. F. préféra s'arrêter à Luynes chez Panini-Nicholson ce qui fut presque une mauvaise idée. Pour fêter la victoire, il matait un doc sur des meufs qui dansaient autour d'un poteau.

Apres s'être raconté le match une énième fois il fut temps de rentrer pour de bon. En cours de route un bruit bizarre retentit sur le toit de la caisse un peu comme si un oiseau s'y était abattu. Inutile de stopper, ce devait être une hallucination de plus en cette soirée sans fin.

Cependant arrivé au bercail F. s'aperçut que son portefeuille, avec carte bleue, un billet de 50 francs, tous ses papiers et quelques milligrammes de substance qui faisait rire, était manquant. Les fiévreuses recherches menées tambour battant dans tout le véhicule ne donnèrent rien. 

Il se souvint alors de l'incident du toit. Le cœur serré F. se recassa le dos dans la 104 direction l'endroit du curieux son en se promettant de ne plus jamais poser son larfeuille sur quelque toit que ce fût et en bénissant ce bruit fortuit qui lui laissait une chance infime de le retrouver.

Tel un hibou F. scrutait route et bords de route avec fol espoir lorsque le second miracle, après le coup de boule, survint: il tomba sur le morlingue avec tout son contenu et se dit que, décidément, rien ne pouvait se perdre un 26 mai.

                                                                                                2013

Illustration: Romantic kebab (photo)

Musique: Missing, Springsteen

https://youtu.be/mkQMBC-WXmg


Publié le 30/12/2025 / 30 lectures
Commentaires
Publié le 30/12/2025
Heureuse de retomber dans vos souvenirs estudiantins. Et tous mes voeux pour 2026. Je vous souhaite de riches rencontres et de la créativité !
Publié le 30/12/2025
Et oui. Un souvenir de jeunesse d'un ami qu'il ne se lasse pas de raconter tant il est improbable et que vous avez peut être déjà lu sur feu welovewords...
Publié le 31/12/2025
Et tu écris très bien en prose et j’espère que tu continueras d’explorer cette voix/voie car tu en as sous le coude. Ce road-movie marseillais se lit d’une traite, en caméra ou plutôt en véhicule embarqué… Bravo.
Publié le 31/12/2025
Cher Léo. Merci pour tes encouragements. La prose: j'ai en stock quelques textes qui, j'espère, alimenteront d'autres défis d'écriture du Peuple des Mots. Et je profite de l'occasion pour te remercier de nous ''héberger'' et t'adresser, ainsi qu'à la communauté. mes meilleurs voeux.
Publié le 31/12/2025
ça me rappelle mes nombreuses distractions ou j' ai perdu mais retrouvé. Style jeter un paquet de cigarettes vides avec de l'argent, le retrouver 4 jours plus tard dans la poubelle, avoir jeté toutes mes clefs dans une poubelle, les retrouver juste avant le passage des éboueurs, jeter des chaussures à un ami qui y tenaient, les retrouver une semaine plus tard dans une poubelle... Je m'aperçois que j'ai beaucoup jeté dans des poubelles sans y penser... Le coup de laisser sur le capot, bah, je préfère me taire... Si je perdais facilement, je trouvais aussi, des clefs, des papiers, des factures dans les rues, et j'ai toujours restitué quand c'était possible. Mes enfants ont tous mes clefs. C'est rassurant. Je suis bien moins distraite qu'avant. J'avais quand - même réussi un jour à jeter toutes les clefs de mes usagers. Acte manqué... Et une autre fois, à les faire disparaitre comme par magie sous un tas de neige, mais lequel ? Petite anecdote ? On m'a offert un porte-clefs balle pour mieux repérer mes clefs. j'ai voulu tester et les ai lancées dans le jardin. On a mis des plombes à les retrouver. Elles étaient tombées au cœur du romarin. Quand je perds, j'appelle mes enquêteurs familiaux, hum.
Publié le 31/12/2025
Chère Valérie, voilà qui est bien cocasse, et c'est justement dans le ''cocasse'' notamment que s'expriment certains de nos mystères. Merci.
Publié le 31/12/2025
Merci Enzo, Tu sais quoi ? Je pense à une fois où avec ma 203 Peugeot, j’avais fait le plein et j’oubliai de remettre le bouchon d’essence ! J’ai roulé pendant une dizaine de kilomètres avec le bouchon posé à l’extérieur sur la lunette arrière! Quelques automobilistes me faisaient des appels de phares lorsqu’ils me dépassaient ! Je n’avais pas compris ! Puis je vis dans le rétro le bouchon et enfin m’arrêtai pour le remettre en place ! C’est assez drôle Merci pour ton texte
Publié le 31/12/2025
Cher Mich, oui c'est bien cela. Le truc loufoque qui crée un moment bizarre tant que ça ne dégénère pas. Merci pour ce sujet d'atelier d'écriture.
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