Le Décalage

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     Une discussion anodine. Soudain, j'en suis le sujet. Il me dit : « Ça va, tu es en forme ! Tu as le sourire ! ». Oui, parfois. Mais pas aujourd'hui. Tu ne peux pas savoir, tu n'as pu que suivre la courbe des apparences. Un sourire, un rire avec toi et les autres, quelques réactions, et ça va.

     Non, ça ne va pas. Je suis très fatiguée. Mais ça tu ne le vois pas. Tu ne peux pas le voir si je ne le dis pas. Ce n'est pa inscrit sur mon visage. Mon corps est épuisé. Il a du mal à suivre. Toi, tu fais avec ce que tu perçois. Ce décalage m donne le tournis, j'apprends à m'y faire. C'est plus facile quand je ne ressens pas autant la douleur. Là, je sens qu'il creuse ma solitude. Je suis seule avec la réalité. Ma réalité. Celle qui percute la tienne.     

     Tu penses que tout va bien, il n'en est rien. J'ai envie de dormir. Pas n'importe où. Entre des bras chaleureux. J'ai l'impression d'avoir froid en y pensant, j'ai besoin de me réchauffer. C'est presque un fantasme. Comme un enfant dans les bras de sa mère. J'ai encore vécu un peu trop fort. Un peu trop vite. Un peu trop loin. Un peu trop intense. Je n'y peux rien, je suis comme ça. J'ai des cicatrices. Et une sensibilité.

     Tes yeux me croient en forme. Croire n'est pas prouver. Je sais que tu es dans l'illusion, toi tu ne le sais pas. Tu n'en sais rien parce que je souffre en silence. Ce n'est pas un choix. C'est difficile de parler, alors quand j'entends des « Pourquoi tu n'as rien dit ? » je me retiens de hurler. Vous ne pouvez pas comprendre, ce n'est pas de votre faute. Je prends donc sur moi. Je prends sur moi en nourrissant l'espoir qu'un jour ma langue se déliera. À l'écrit c'est plus simple. À l'oral c'est une autre histoire. Oui, un jour peut-être. Pour l'instant c'est le non-dit qui me vient.

      Tu me penseras toujours en bonne santé à ce moment là. Tu ne sauras jamais. Je suis la seule à connaître la vérité.

 

      Plus j'écris, plus j'ai le ventre noué.                                                                                                  Une ligne, un noeud dans l'estomac.

 

Lucie R.

(Le texte n'est pas libre de droits.)


Publié le 14/11/2025 / 25 lectures
Commentaires
Publié le 14/11/2025
Ton texte est d’une intensité bouleversante. Il traduit avec une grande justesse ce décalage entre ce que l’on montre et ce que l’on vit intérieurement. La fatigue, la solitude, la douleur invisible — tout y est exprimé avec une sincérité désarmante. On sent la tension entre le besoin d’être comprise et la difficulté à se livrer, entre le silence et l’écriture qui devient refuge.C’est un texte qui parle du courage silencieux, de la vulnérabilité qu’on tait, et de la puissance de l’écriture comme exutoire.Merci de partager une part aussi vraie et délicate de toi. C’est un cadeau de te lire.
Publié le 15/11/2025
Merci Mary, ton retour me fait très plaisir. Je suis touchée de voir que tu as compris ce que je ressentais. Quand on est dans le silence personne ne comprend, quand on parle certains réagissent mais ce n’est pas toujours le cas. À l’écrit tout le monde comprend car la part d’humanité se montre, elle est réveillée, et au travers de la vulnérabilité, assumée. Je n’ai jamais voulu me cacher. La preuve c’est que chacun, dans ses commentaires sous mes textes, a su percevoir mon extrême sensibilité. C’est avec ses forces et ses moments plus difficiles que j’accepte de vivre, de m’épanouir, et je dois énormément à l’écriture qui m’a beaucoup appris.
Publié le 15/11/2025
Ces douleurs invisibles masquées pour ne pas peser sur les autres ou pour ne pas s’exposer davantage, ces indicibles solitudes qui peuvent conduire au pire si l’on n’y prend pas garde, alors oui, l’écriture est cette compagne de tous les instants sur laquelle on peut compter, qui écoute et traduit tout, en silence, sans juger, permettant de faire sortir le trop plein pour alléger nos quotidiens contrariés. Merci Lucie pour ce texte qui me fait penser aussi à un iceberg en terme d’image avec sa grande majorité immergée . A plus tard.
Publié le 17/11/2025
L'image de l'iceberg m'est beaucoup revenue en effet. On perçoit sa présence dans les non-dits qui sont parfois perturbateurs, mais on ne peut pas forcer les gens à dévoiler ce qu'ils cachent, ce qui pèse sur leur cœur. J'aimerais pourtant...
Publié le 15/11/2025
J’aime la façon dont tu parles de la difficulté à exprimer tes émotions, tes douleurs ; ça résonne chez beaucoup d’entre nous. La phrase “Je suis la seule à connaître la vérité” est puissante et montre bien cette solitude. Ta conclusion sur l’écriture comme moyen de libération, même avec ce nœud dans l’estomac, est très évocatrice. Merci pour ce partage :)
Publié le 17/11/2025
Ton commentaire est très juste. Nous connaissons tous la difficulté de dire à l'autre que quelque chose ne va pas, par peur du jugement, et plus encore du sentiment de honte. Il faut savoir aller au-delà, voler de ses propres ailes en s'écoutant, et en imposant ses limites. Le silence n'est pas toujours un ami.
Publié le 18/11/2025
J'aime toujours autant ce naturel désarmant, cette franchise émotive, ces mots durs et friables à la fois. Je suis touché profondément. Se plonger en soi, ne pas mentir, ne pas se voiler la face et puis quand est au fond prendre un appui pour remonter à la surface. Tu trouves et trouveras l'énergie en toi, dans tes mots et tes rencontres. Rien n'est impossible surtout pas le bonheur et la sérénité. Le monde est magnifique surtout en poésie.
Publié le 19/11/2025
Cela me touche toujours autant de voir que mes émotions provoquent quelque chose chez toi, que mes mots s'en imprègnent aux yeux du lecteur. La poésie est un lieu sur pour se regarder, libérer sa parole, se détendre loin du vacarme de la violence. C'est une source d'énergie parmi tant d'autres. Je te remercie pour ton conseil Ioscrivo.
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