Le jour où quelque chose m’a dépassé
(Volet 1 & Volet 2)
Introduction
Je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivée il y a une dizaine d’années.
C’est une histoire que je n’ai jamais vraiment comprise et pourtant elle reste en moi, intacte.
Vous savez, parfois dans la vie, on vit un moment où on se dit :
« Non… ça, ce n’est pas du hasard. »
Ce jour-là, j’ai vraiment senti quelque chose comme ça.
Une impression que tout était écrit avant, que je devais juste me trouver là, sur une ligne invisible, au bon endroit, à la bonne minute.
Je vous raconte ça en deux parties :
• d’abord ce qui s’est passé, vraiment, factuellement,
• puis ce que m’a dit mon ami Tom, un Anglais un peu médium qui a vu dans cette histoire quelque chose de plus grand que moi.
Volet 1 – Concepción
Il y a des jours où le destin vous attrape sans prévenir. Ce jour-là, tout a commencé par une simple erreur de lecture.
Depuis toujours, mes rendez-vous à l’hôpital étaient le matin. Deux fois par an, invariablement.
La veille, je vérifie mon petit papier et je lis 14h30. Le « 11h30 » habituel avait un « 1 » un peu déformé, un petit tiret, et moi j’ai vu « 14 ».
Je me dis : « Parfait, matinée libre. »
Le lendemain, j’arrive à l’hôpital, confiant, et la secrétaire me dit :
« Mais monsieur… votre rendez-vous était à 11h30. On vous a attendu. »
Et là, je comprends : oui, évidemment, c’était 11h30. Comme toujours.
Un nouveau rendez-vous, et je repars un peu sonné.
J’attends le tram.
Le premier arrive : bondé. J’étouffe, donc je le laisse passer. Je suis clostrophohe donc c'est impossible.
Le deuxième arrive : bondé aussi. Et là, inexplicablement, il faut absolument que je monte dedans.
Je ne me reconnais pas : je déteste la foule.
Mais je monte. Je pousse les gens et suis comme poussé, ou guidé, je ne sais pas.
Je me retrouve dans le premier wagon, tout près du chauffeur.
Une dame d’une cinquantaine d’années commence à me parler.
Très vite, on rigole. Mais vraiment rigole : de petites choses, des bêtises, des trucs absurdes. Et le rire devient contagieux.
La moitié du wagon se met à rire avec nous.
Ça se propage comme une vague. Les gens se rapprochent pour participer.
Je n’ai jamais vécu ça.
À un moment, elle s’assoit à côté d’un jeune homme.
Moi, je suis debout, avec mon t-shirt un peu trop court pour l’époque.
Elle me lance :
« Pourquoi vous montrez votre ventre comme ça ? Cachez-moi ça ! »
Et le jeune dit :
« Attention, elle va vous toucher ! »
Le wagon explose de rire.
Dix stations comme ça.
Dix stations de joie pure, d’incompréhensible complicité. De rires, de fous-rire. Le wagon est en ébullition de rires !
Nous descendons tous les deux à la station Comédie.
On continue à rire quelques mètres encore.
Je lui demande :
« Comment vous vous appelez ? »
Elle me dit :
« Concepción. »
Je trouve ça très joli.
Elle me regarde, pose sa main sur sa poitrine et me dit :
« Je suis votre maman. »
Ma mère est morte en 1996.
Je vous laisse imaginer le choc.
Le frisson.
Les poils.
Le tremblement intérieur.
Je rentre chez moi comme dans un rêve. Je marche bizarrement, je flotte, je ne sais ce qui s'est passé. J'ai des frissons. Ma sensibilité est à fleur de peau! Je nage, je croise les gens, plus rien n'existe vraiment. Je ne suis pas ivre mais je suis ivre d'émotion.
Je me répète :
« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Pourquoi ce tram ? Pourquoi moi ? »
Je n’ai jamais eu de réponse.
Volet 2 – Ce que m’a dit Tom
Quelques jours plus tard, j’en parle à Tom, un ami anglais qui fait du Reiki et qui a cette manière de sentir les choses derrière les choses.
Il m’écoute. Je n’ai pas fini qu’il dit :
« Michel… ce n’est pas une coïncidence.
Pas du tout.
C’était écrit. »
Je le regarde.
Il continue :
« You were meant to be there. Tu devais être là
At that time. À cette heure
In that wagon. Dans ce wagon
For someone. Pour quelqu'un
You don’t know who. Tu ne sais pas qui.
Maybe you’ll never know who. » et tu ne sauras probablement jamais
Je lui demande :
« Pour la dame ? Pour Concepción ? »
Il me dit :
« Maybe not. Peut-être pas elle
Maybe it was someone else. Peut-être quelqu'un d'autre
Someone depressed. Quelqu'un de dépressif
Someone who needed joy. Quelqu'un qui avait besoin de joie
Someone who needed to see that laughter existed. Quelqu'un qui avait besoin de voir que rire était encore possible
You don’t know. Tu ne sais pas
Maybe some who wanted to commit suicide and felt better. Peut-être quelqu'un qui voulait se suicider.
Everything is possible. Tout est possible.
But that person knows and you will never know. Mais cette personne sait mais tu ne sauras jamais.
Puis il ajoute :
« Your mother found a way to talk to you. Ta maman a trouvé une voix pour te parler
Just for one ride. Pour un instant
Just for one moment. Seulement un instant
That’s enough.
et c'est tout.
Je reste là, silencieux.
Parce que oui, c’est vrai :
je n’aime pas la foule,
je laisse toujours passer les wagons pleins, et pourtant ce jour-là, j’ai été poussé dans le deuxième tram comme si quelque chose avait décidé pour moi.
Et cette femme, Concepción, avec son sourire, sa voix tendre, et ce « Je suis votre maman »…
Je ne peux pas l’expliquer.
Mais ça m’a traversé.
Je ne l’ai jamais revue.
Je ne saurai jamais pourquoi j’ai dû monter dans ce tram-là.
Mais parfois, quand je repense à elle, à son sourire, je me dis que peut-être…
Certaines rencontres ne sont pas faites pour être comprises.
Elles sont juste faites pour être reçues.
Et ça me suffit.