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Les démons "Le miracle"

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Dans les jours et les semaines qui ont suivi, j'avais de quoi m'occuper l'esprit avec Cock-a-Doodle-Doo et les diverses réunions que ma fonction de président me faisait fréquenter. Je m'étais aussi trouvé un nouveau job étudiant car au supermarché où j'avais bossé l'été précédent, j'étais grillé. Entre le directeur et moi, il y avait eu un couac ; alors qu'il m'avait fait remarquer, un après-midi, que le règlement devait être respecté par tout le monde, peu importe son grade, il avait très modérément apprécié ma remarque quand, lors de la fermeture, je lui avais demandé d'éteindre sa cigarette ou d'aller fumer dehors... Après caissier de supermarché, je devenais serveur dans une boîte de nuit tous les samedis soirs, ces samedis soir qui ne seraient plus vraiment ni utiles ni précieux maintenant que Martine et moi, c'était fini. Toutefois, j’échafaudais des plans pour la reconquérir, des stratagèmes aussi farfelus et voués à l'échec les uns que les autres. Je les abandonnais ensuite dans un éclair de lucidité ou sur l'avis d'amis ou d'amies charitables. En réalité, je ne savais pas comment faire. C'était donc, selon les opportunités que je me contentais simplement de tenter d'être aperçu par Martine, espérant je ne sais quel miracle. Quand j'ai appris qu'elle partait en voyage à Rome avec la section latine, je me suis arrangé pour me trouver à la gare de Bruxelles-Midi, sachant qu'elle y passerait nécessairement lors de son retour. Son groupe et la prof de latin m'ont aperçu sur le quai. Certains, mais pas Martine, m'ont salué, me demandant ce que je faisais là. J'ai répondu que c'était un hasard, que je me rendais en train à Gand pour visiter un studio d'enregistrement. Ils ont repris leur route sans faire plus attention à moi. M'ont-ils cru ? Les gars sans doute, les filles sûrement pas. Mais de miracle, on n'en a pas vu la queue.



 



Sauf lors de la Surboum des rhétos du mois de mai. Comme pour les précédentes, il y avait eu beaucoup à organiser. Il y avait eu la commande, la prise de rendez-vous et la réception des boissons livrées par le brasseur Léon Baeyens. Il y eu avait la rédaction et puis l'impression chez l'imprimeur Van Nieuwenhove des cartes d'entrée avec la mention à ne surtout pas oublier "Magnifique tombola gratuite". Il y avait eu aussi la décoration à imaginer. Pour celle du Bodéga, espèce de carré VIP où on vendait le cidre du Aldi au prix du champagne, une poignée de filles avaient autorité. Elles y avaient disposé des fleurs en papier un peu partout, des nappes colorées sur toutes les tables et avaient aussi avantageusement réchauffé la lumière crue des néons à l'aide d'écrans en papier crépon dont même les fixations avaient été soignées. Plutôt que d'utiliser de vulgaires colliers colson, comme nous l'aurions fait, nous les virils, elles avaient imaginé et fabriqué un système de tresses de laines multicolores du plus bel effet. C'est dans cet espace faux champagne que je m'étais assigné moi-même ma propre tâche, privilège du président, la sonorisation du lieu. J'ai toujours adoré le son et la musique de sorte que j'ai toujours bricolé dans les deux disciplines. Cette après-midi-là, j'ai tant fignolé que ce n'est que vers 21 heures qu'un fond de Jazz-Rock aseptisé était finalement diffusé. Et c'est seulement alors que j'ai rejoint la salle principale où "American Sound" lançait à point nommé une série de slows. Sans trop y croire, j'ai invité Martine à danser. A ma grande surprise, elle m'a suivi et très vite, nous nous sommes serrés sur le dance floor. Le vieux plancher de la maison du peuple d'Ollignies n'avait rien de la piste de danse lumineuse, colorée et scintillante de Saturday Night Fever. Je n'avais rien de John Travolta et Martine n'avait non plus pas grand chose à voir avec sa cavalière mais le miracle s'était produit. Je ne pouvais pas le croire ! Le lendemain, en me réveillant chez Jean-Michel, le copain qui m'avait hébergé chez lui pour la nuit, à deux pas d'où la soirée avait eu lieu, je ne parvenais toujours pas à réaliser. Ça devait être un rêve. Il était possible que ça n'avait été qu'un rêve, alors j'ai demandé à Jean-Mi de me pincer et de me rappeler la soirée de la veille. "Tu déconnes !?" il m'a dit en s'asseyant sur notre lit pour passer ses chaussettes. J'ai insisté. Il les a jetées au plafond en grommelant. Il s'est tourné vers moi et il m'a pincé le gras de la fesse droite vraiment fort, le salaud. En riant bruyamment, il s'est un peu éloigné, et sous son tourne-disques, il a attrapé un 45 tours. C'était "Rock in the Casbah". Il l'a fait jouer à blinde et nous avons dansé et nous avons sauté sur le lit martyr, Jean-Michel en pyjama et moi en slip. Quand le calme est revenu dans la petite chambre mansardée, sourire aux lèvres, il m'a dit "Vous êtes sortis ensemble ! Je suis content pour toi, Patrice !" Jean-Michel était un vrai bon copain, le genre de gars qui ne prend pas beaucoup de place, qui ne tire pas la couverture à lui. Le genre de gars que, même si t'as le spleen au bonjour, t'as la banane au revoir. Le genre de gars avec qui tu ne peux pas te disputer, jamais. Le genre de gars qui me manque, tué au début des années 2000 des suites d'un stupide accident de la route.



 



Quelques semaines auparavant, ma grand-mère, Mémé, avait quitté momentanément sa maison du boulevard. J'avais la clef. Un samedi après le marché, j'y ai attiré Martine prétextant devoir y prendre quelques affaires. Sous sa sainte auréole, elle a feint de croire mon nécessaire mensonge. Après la traversée du sentier de la Planquette et les deux cent mètres d'accotement du boulevard, nous sommes arrivés devant la grosse maison de briques rouges. Nous avons parcouru l'allée qui borde la petite pelouse en façade et j'ai ouvert la porte vitrée en bois blanc. Accompagnés par une légère odeur d'humidité, nous sommes entrés et puisque Martine était là, je lui ai fait visiter la maison de mon enfance. C'est, j'imagine, ce que j'ai du lui dire. Après un très rapide tour du propriétaire, nous sommes arrivés dans la chambre à coucher de feu mon arrière grand-mère, Célina. C'est là que j'ai pris Martine par la taille et que nous nous sommes embrassés, à côté du vieux lit en chêne et de son couvre-lit plus qu'usé. Sur sa copie pastel, Sainte-Marie joignant les mains, nous observait de dessus le miroir qui surplombait la coiffeuse et elle a du me voir nous faire tomber, Martine et moi, sur le couchage. Elle a du aussi entendre le petit rire poussé par Martine et son « Mais qu'est-ce que tu fais, Patrice ? », très peu convaincant. Couché sur mon amoureuse, j'ai embrassé encore et encore ses lèvres ouvertes. Puis j'ai quitté sa bouche et je suis parti à la rencontre de son cou avant de faire glisser sa chemise pour découvrir son épaule gauche. Quelle bêtise de prétendre qu'une zone du corps féminin serait plus érotique qu'une autre ! Chaque centimètre carré est sublimement sensuel. Le corps d'une femme est comme une valisette de jeux ; dames, nain jaune, jacquet, échecs, bingo, roulette, domino,... on peut s'éterniser sur une partie ou virevolter d'une surface vers une autre avec toujours le même bonheur, pour les deux joueurs. Quand ils savent jouer, c'est à dire quand ils prennent le temps de jouer, il n'y a pas de perdant. Mais à 19 ans, comment j'aurais pu le savoir ? Ignorant tout de tout je suis arrivé dans la partie comme un chien dans un jeu de quilles. En laissant mes lèvres traîner sur son épaule j'ai déboutonné sa chemise et j'ai dégrafé son soutien-gorge, avec toute la gaucherie qu'on peut imaginer. C'était un "Petit Bateau" en coton blanc orné de petites fleurs bleues et rose doux. Mon visage a serpenté doucement vers les seins de Martine que je me suis mis à embrasser et à caresser avec gourmandise. Une gourmandise seulement pondérée par ma crainte d'abuser de la situation, par l'inquiétude que Martine ne partage pas mon extase, par l'angoisse qu'elle se contente d'attendre patiemment, passivement que quelque chose se passe. Je ne pouvais pas imaginer que ça pouvait être délicieux pour elle, tous ces trucs que je faisais. Je n'ai jamais su et je ne sais toujours pas si ça l'a été. Je pense que nos baisers, nos caresses et peut-être bien notre relation même avaient, de façon diffuse ou pas, dans son esprit, un objectif précis ; que quelque chose se passe. De sa poitrine, ma langue et mes lèvres ont poursuivi leurs pérégrinations plus bas sur son corps. Pendant que mes sens temporisaient sur son bas ventre, ma main libre tentait, l'air de rien, de desserrer la ceinture de son jeans. L'opération était d'autant plus compliquée que Martine portait toujours des pantalons très moulants, minuscules entorses à son image angélique. Elle m'a un peu aidé et j'ai aperçu, assortie au soutien, sa petite culotte. A travers le tissus fleuri, j'ai pressé l'irrésistible petit mont de Vénus, et j'ai senti s'écraser sous ma paume, une forêt invisible et croustillante. Mes lèvres se sont substituées à mes mains et, sous elles, le coton blanc m'a laissé deviner des reliefs mal connus. Bien trop vite, j'ai tiré vers le bas la culotte qui a cessé de résister lorsque Martine a légèrement soulevé son bassin. Son triangle fauve est apparu, soyeux, et je me suis mis à l'embrasser et à l'explorer avec mes lèvres, avec ma langue. "Tous les feux étaient au vert" me diraient les Alain Delon. L'absence d'un consentement explicite de Martine permettait au doute de subsister et notre timidité nous interdisait de d'aborder le sujet.



 



Quoi qu'elle ait fait une tentative, un samedi matin pour lever le doute. Dans notre petit bistrot, nous étions assis et après un silence, j'en laissais peu, elle m'a dit "Si tu avais voulu, le soir de nos un an, j'aurais cédé." J'ai lu quelque part que le cerveau des jeunes garçons était vif comme celui d'un ver de terre. Cette phrase, sans doute préparée, qui a du demander beaucoup de courage à Martine, n'a pas remis en perspectives les idées, embuées si l'on en croit ces mêmes études, du jeune homme que j'étais. Mais il y avait autre chose, il y avait le verbe "céder". Je ne voulais pas qu'elle cède. Je ne voulais pas qu'elle se plie aux besoins biologiques d'un mâle en rut. Je ne voulais pas qu'elle me subisse. Je voulais, avec toute ma candeur, que nous entrions tous les deux dans le cénacle de notre histoire d'amour, main dans la main, confiants, lucides, à égalité et en accord. C'était beaucoup. C'était trop et peu compatible avec la Sainte Martine dont j'étais amoureux fou et que je désirais passionnément.



 



Toujours à l’Étrier, moi aussi, mais d'une façon bien plus maladroite, j'ai trouvé le courage, quelques semaines plus tard, d'aborder la question, oserais-je dire, de lui tendre une perche ? Avec toute mon imbécillité saupoudrée d'une bonne dose de lâcheté, je lui ai dit "Véronique m'a proposé qu'elle et moi on couche ensemble. Puisque toi, tu ne veux pas, tu serais d'accord que je le fasse avec elle ?" Pour une perche, c'était une perche vraiment pourrie ! Qu'est-ce que j'espérais ? Qu'elle me dise "Oh non, mon chéri, je t'en prie, couche plutôt avec moi" ? En ne me répondant pas, Martine m'a rendu la monnaie de ma pièce. En ne se révoltant pas comme, selon moi, aurait du le faire une amoureuse jalouse, elle a poignardé mon cœur de ver de terre. Elle a bien fait !



 



Navrés, frustrés, déçus, mais pour des raisons subtilement différentes, nous avons continué, Martine et moi, à sortir ensemble comme nous le faisons depuis plus d'un an. Comme dans le monde adulte, les soucis, les petits bonheurs, les obligations et les joies du quotidien cachaient l'abîme qui s'ouvrait insensiblement sous nos pieds. Comme les grandes personnes parfois le font, nous aussi, nous voulions nous convaincre mutuellement que ce n'était pas encore, à coup sûr, la fin des haricots. "Sylvie m'a demandé pourquoi j'étais ressortie avec toi. Je lui ai répondu que c'est parce que je t'aime." C'est sans doute la phrase de Martine qui exprime le mieux notre état d'esprit du moment. Elle aussi se cramponnait à nous. Elle s'offrait une deuxième balle de service en espérant qu'il se passe quelque chose et que ce quelque chose pourrait peut-être se produire durant le voyage des rhétos, cet épisode qui se profilait devant nous, départ le 20 juin à 20 heures sur la Grand-Place.



 



 



 



 


Publié le 12/12/2022 / 8 lectures
Commentaires
Publié le 16/12/2022
Je veux tout ce qu’il y a de mieux possible pour prendre chaque mot que tu nous offre, j’arrive bientôt commenter ce texte.
Publié le 22/12/2022
Et voici que je prends le temps, le vrai temps, avec rien d'autres en tête que les mots qui se présentent et délivrent son histoire et ses émotions. C'est une nouvelle fois un texte très appliqué avec la part belle au descriptions qui nous plongent dans un autre temps, où les approches et la notion de consentement ne se présentait pas comme aujourd'hui et je trouve que le passage suivant est vraiment très efficace pour exprimer tout le respect : "Je ne voulais pas qu'elle cède. Je ne voulais pas qu'elle se plie aux besoins biologiques d'un mâle en rut. Je ne voulais pas qu'elle me subisse. Je voulais, avec toute ma candeur, que nous entrions tous les deux dans le cénacle de notre histoire d'amour, main dans la main, confiants, lucides, à égalité et en accord." . Il y a la part belle à l'amitié aussi avec un bref et chouette passage à bec l'ami parti trop tôt. C'est comme toujours très cher Patrice, des mots qui immortalisent le souvenir, valorisent les autres, et font exister sous bien des aspects les failles et les maladresses d'humains dépassés par leurs émotions. Merci beaucoup pour cette lecture.
Publié le 22/12/2022
à continuer et ça m'est précieux. C'est drôle, je viens juste de parler avec mon frère qui a lu le texte et qui était poliment encourageant. Même si je n'aime pas trop l’exubérance, la tiédeur peut m'excéder également. Merci vraiment pour trouver le temps pour nous encourager, nous soutenir et simplement être avec nous d'autant que ton temps est précieux actuellement. Encore merci et bise ! ;-)
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